
Le 5 janvier 2025, l’Organisation de l’Ombre posait ses valises sur la plate-forme Qwice. Au cours d’un récit effréné, publié tout au long de l’année sous le titre « L’Organisation prend le Contrôle™ », le terrifiant conglomérat détournait un récit à choix ; dévoilait la véritable identité de Donald Trump ; mariait une membre du réseau ; choisissait la mascotte même du réseau ; faisait intervenir un nombre abyssal de licences réelles dans le crossover le plus ambitieux jamais conçu ; bref, l’Organisation tordait la réalité et prenait, littéralement, le contrôle.
Quatrième volet d’une saga bien plus épaisse, ce récit tire ses fondations, à bien des égards, dans des œuvres générationnellement marquées, et s’inspire aussi bien du monde du manga que de celui du jeu vidéo, de la BD franco-belge des années 60 à celle des années 2010. Œuvre résolument française, le méga-récit sobrement titré O², à partir du logo authentiquement créé au début des années 2000, se veut par nature intraduisible.
Ce récit embrasse son époque et se veut une œuvre hybride. Si le plus gros reste fondamentalement humain, l’IA, parfois, est mise à contribution, entre autres choses pour les images de la galerie. C’est un choix justifié par la nature même de l’histoire.
Plus de 420 planches ont été nécessaires pour boucler le récit en mettant un terme à la majorité des arcs narratifs - dont certains, laissés sans réponse en 2019 dans « Aventures en Voiture », trouvent de façon très soudaine une résolution bienvenue.
Mais… et s’il y avait encore quelque chose à ajouter ?
Le Chef d’Orchestre, l’Éclopé, le Borgne, l’Atout, le Tueur, la Psycho, l’Oratrice et tous les autres membres de l’Organisation de l’Ombre ont le plaisir de vous inviter dans une relecture intégrale de l’œuvre. Alors accrochez bien vos ceintures ; car le deuxième tour sera mouvementé.
« L’Organisation prend le Contrôle™ » se déroule dans le monde réel et emprunte à un nombre faramineux de licences. Les personnages et univers exploités existent réellement et aucun ayant-droit n’a été consulté, en vertu des droits inaliénables à la parodie et à la courte citation, défendus par l’article L. 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle.
Des marques réelles sont fréquemment citées. L’Organisation n’a aucun sponsor de quelque nature que ce soit, ne fait aucune publicité, et ne sera pas tenue pour responsable de vos achats d’impulsion.
Des personnalités politiques sont mentionnées dans le récit, voire y ont un rôle. La politique en elle-même n’est pas l’objet du récit, qui n’a aucune orientation et n’affiche même pas une quelconque idéologie - ce qui, dans le monde actuel, relève de la gageure.
Enfin, des animaux en pixel-art ont été malmenés au cours du tournage. Aucune loi ne l’interdisait.
L’Intelligence Artificielle est au cœur du récit, et plusieurs IA ont donc été sollicitées pour de menus détails. Dans son ensemble, le texte est écrit de main humaine. Chaque chapitre fait l’objet d’une illustration IA.
Nous insistons encore une fois sur la nature humaine du récit. Aucune IA ne pourrait inventer un truc pareil.

Oxygen. Officiellement, l’une des entreprises les plus vertueuses qui puisse s’imaginer. La préservation de la faune et de la flore était le principal axe de travail de la multinationale, dont le logo, stylisé, semblait une invitation à respirer. Enfin, il y avait quelque chose qui faisait tiquer, tout de même. On se serait attendu à O₂, le célèbre symbole de l’oxygène. Mais le petit oiseau vert, mascotte du groupe, accompagnait deux caractères légèrement différents en lettres vertes : O². Un logo similaire, noir, était connu de la police ; et pour cause…
Au printemps 2019, la chanteuse Alice Corail avait frôlé le pire. Capturée par l’Organisation de l’Ombre, étrange conglomérat multidimensionnel, elle avait été contrainte de chanter par ces derniers. Avec l’aide de formidables technologies, l’Organisation comptait effacer la chanteuse de la réalité, et convertir sa voix en énergie pure - telles étaient les ambitions d’O². En définitive, cette incarnation d’Alys échappa à son funeste destin avec l’aide de Penny, son amie policière, et de Yuya Higuchi, jeune hackeur japonais de génie. Mais l’Organisation n’avait pas échoué pour autant.
L’énergie mal acquise par l’effacement d’autres Alys issues d’autres univers donna à l’Organisation le surplus nécessaire pour poursuivre ses activités, et le Chef d’Orchestre, en charge de l’ensemble de la structure, emmena avec lui l’un de ses employés : l’Éclopé. Avec un sens de l’à-propos extraordinaire et contre toute attente, le jeune homme à la jambe de bois était littéralement parvenu à devenir bras droit du Chef d’Orchestre. Et ils étaient partis, laissant derrière eux toute la structure d’Oxygen.
Quelques minutes après leur départ, Célia Cobalt, dite l’Atout, recevait un message des plus étranges - cependant, la membre la plus expérimentée du groupe avait l’habitude de communications aussi absconses.
« L’Atout,
Rendez-vous janvier 2025, dans le monde réel ou supposé tel. »
Célia ne put réprimer un sourire. Le Chef d’Orchestre avait montré, la veille, son désintérêt pour l’univers dans lequel était née Alice Corail. Et il était parti, emmenant avec lui l’un de ses employés. Mais l’Atout, du haut de ses 21 ans, femme fatale aux yeux étrangements violets et à la longue chevelure noire désordonnée qui semblait avoir tout vécu, était persuadée qu’on ne la laisserait pas de côté.
Elle avait un regret, tout de même. En tant que membre d’Oxygen, société-écran de l’Organisation, elle n’avait pas eu l’occasion d’aller jusqu’au bout d’une mission secondaire qu’on lui avait confiée, et qui concernait un certain château écossais.
« Bah, tant pis », se dit-elle. « Les quelques abrutis que Maestro laisse ici termineront bien ce projet eux-mêmes. »
La grande tour d’O², située au beau milieu d’une agglomération japonaise, lui faisait face. L’Organisation avait décidément le sens de l’humour. Elle n’avait pour ainsi dire aucune activité au Japon, et c’était dans ce pays qu’avait été installé un quartier général au sommet duquel trônait, comme une provocation lancée au monde, et en dépit de tout bon sens, le logo même de l’Organisation. Interpol, suite au rapt d’Alice Corail, avait investi la tour, et la veille encore l’ambiance était tendue. Mais, aussi vite que la police était venue, elle était repartie, comme si elle s’était rendue compte qu’une bavure allait être commise. À partir du moment où Alys avait été sauvée, l’affaire avait été violemment étouffée. Oxygen était toujours une société fonctionnelle. L’Organisation de l’Ombre tirait toujours les ficelles. Et la tour était toujours occupée.
En habituée des lieux, l’Atout entra et se dirigea d’un pas assuré vers les ascenseurs. Dans celui où elle pénétra, une rencontre inattendue l’attendait.
« Tiens, Nicole.
- Célia darling, je m’attendais bien à te voir.
- Tu as été convoquée, toi aussi ?
- Sans moi darling, l’Organisation n’aurait pas autant de style ! »
Célia ne répondit pas. Nicole Égram avait raison, bien sûr. Styliste de mode excentrique, elle avait conçu les costumes de chaque membre de l’Organisation, ainsi que les lignes de vêtements de la société Oxygen et de son enseigne de restauration rapide, Positive Burgers. Si le Chef d’Orchestre la faisait venir, c’est qu’il prévoyait un chantier d’importance.
L’ascenseur arriva à destination. Les deux femmes s’engagèrent dans le premier couloir, suivies sans le savoir par un individu massif. Elles entrèrent dans un bureau. Un témoin, à ce moment-là, aurait pu voir, de ce bureau, jaillir un aveuglant éclair violet. L’individu massif entra à son tour. Un second éclair. Le bureau était désormais vide, comme si nul n’y avait pénétré.
Derrière ses lunettes noires, le Chef d’Orchestre souriait chaleureusement.
« Quel plaisir de vous revoir », dit-il. « Nous aurons besoin de vous pour notre nouveau projet.
- Et en quoi consiste-t-il, ce projet ? » demanda l’Atout.
« Nous avons commencé à y travailler ces derniers jours avec l’Éclopé. Nous allons nous accaparer tout un réseau social.
- On se lance dans le piratage ?
- Grosso-modo.
- Et quelle est notre cible ? Facebook ? Twitter ? Miiverse ?
- Nous n’avons rien à faire de ces réseaux ; Twitter se nomme à présent X, et je pense que tu es au courant que le dernier que tu as cité a fermé en 2017.
- C’était une note d’humour, pour Miiverse. Par contre, Twitter est devenu un site porno ? Il s’est passé quoi au juste ?
- Laisse tomber. Notre cible est toute trouvée. Un petit réseau social français qui monte, qui monte, qui monte… Tu ne le connais pas encore, c’est normal, tu viens de 2019. Mais tout porte à croire que ce réseau sera, à plus ou moins longue échéance, le réseau pour en finir avec tous les réseaux.
- Et en quoi est-ce que ça nous intéresse ? »
Le Chef d’Orchestre sourit de plus belle. La plupart de ses projets convergeaient en direction de buts assez clairs, mais il n’en demeurait pas moins très énigmatique dans ses propos.
« En quoi ? L’Atout… si je te le disais, ça ruinerait tout le suspense de l’histoire…
- Comment ça ??
- Tout est déjà chorégraphié. La répétition a eu lieu. Maintenant, devant des milliers de lecteurs complètement ignorants de leur destin…
L’ORGANISATION PREND LE CONTRÔLE™ ».

Situé entre les villages de Rion-Des-Landes et Sainte-Eulalie-En-Born, Promenade-Les-Pins ne pouvait même pas être qualifié de village - au mieux, il s’agissait d’un lieu-dit. C’était pourtant là, à l’endroit où il était né, qu’Éric Antony avait ouvert son cabinet au nom équivoque :
Il avait à ses côtés une charmante secrétaire, un assistant et un indic.
Éric Antony, avec son vieil imper, son chapeau noir élimé et sa barbe de trois jours, prenait peut-être son rôle trop au sérieux. Il semblait, à vrai dire, sorti d’un film noir américain des années 70. Pourtant, cette apparence lui permettait de rester discret. Malgré tout, il savait être moderne, et utilisait, en guise de smartphone, un Android dans lequel toute trace de Google avait méticuleusement été supprimée. Sa sonnerie retentit, un air jazzy aussi désespérément cliché que sa tenue, donc il décrocha.
« Cabinet Antony & associés, que puis-je faire pour vous ?
- Ah bonjour, je suis bien chez le détective Éric Antony ?
- C’est moi-même, en effet. À qui ai-je l’honneur ?
- Vous pouvez m’appeler Corentin. Je suis modérateur pour le réseau social Qwice. Vous avez peut-être entendu parler de nous ?
- Réseau social éthique 100% cocorico ? Des barres d’évaluation, positives et négatives ? Un raisonnement purement anti-algorithme ? Je connais, mais je ne comptais pas spécialement m’y inscrire.
- Peu importe. Je ne vous contacte pas pour faire notre pub.
- Ouais, c’est ce que je me disais. Alors, qui a disparu ?
- L’un de nos fondateurs, Bruno Leralu. Il ne donne plus signe de vie depuis quelques jours. Et je sais très bien qui sont les responsables, car moi aussi ils m’ont enlevé !
- Bigre, c’est sérieux. Vous avez averti la police ?
- Euh, oui, mais nous ne sommes pas certains que leur enquête soit suffisante…
- Bon. Pouvons-nous nous rencontrer ? J’ai avant tout besoin d’en savoir plus, et j’ai l’impression que l’affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait.
- Oui, bien sûr. Je me trouve en ce moment à Arnac-la-Poste. C’est là que m’avaient emmené mes ravisseurs, mais je crois que quand ils se sont aperçus de ma fuite ils ont déménagé en vitesse.
- Tu m’étonnes. Bon, Arnac-la-Poste, donc.
- Il y aura Thomas avec moi, cofondateur du réseau. »
Le détective se leva. Du haut de ses cinquante-et-un ans, il était encore dans une très belle forme. Alors qu’il attrapait son chapeau, il vit sa porte s’ouvrir.
« Ah, Matthias. On a du boulot, mon vieux.
- Autre chose qu’un chat sur un arbre ?
- Un enlèvement, et le coupable est identifié. Ça va bouger !
- Donc vous allez enfin pouvoir nous verser nos payes ! »
Ne relevant pas ce dernier trait d’esprit de son assistant, mais levant tout de même les yeux au ciel, le détective privé quitta son bureau.
Arnac-la-Poste, située en Haute-Vienne, est l’une des nombreuses villes de France dont le nom fait immanquablement exploser de rire, comme Vatan, Montcuq ou encore Le Fion. Mais le détective n’en avait cure. Ce qui lui importait, c’était l’affaire dans laquelle il se lançait. Il s’imaginait déjà, auréolé de gloire et de succès, après avoir sauvé le fondateur d’un réseau social d’une fin tragique et funeste. Double coup de pub, qui braquerait les projecteurs aussi bien sur le réseau social Qwice que sur sa propre activité de détective.
Il grimpa dans sa voiture, une vieille Coccinelle qu’il tenait de ses parents, et qu’il avait bichonnée tant et si bien qu’il n’aurait eu qu’à la revendre pour devenir exagérément riche. Mais il y tenait, à sa vieille cocotte, et il aurait préféré passer le reste de ses jours sous un pont que se séparer définitivement de son véhicule. En 2025, s’engager dans un tel trajet avec un véhicule aussi ancien n’en restait pas moins une drôle d’idée. Pour ce genre de trajet, il laissait son véhicule à la gare de Labouheyre, située à environ une heure de route en Coccinelle de son cabinet, et prenait le train. Car si Éric Antony, détective privé, vivait bel et bien avec son temps, il avait cette excentricité de vouloir rehausser son quotidien d’un je ne sais quoi de vintage.
Généralement, les trajets du détective se déroulaient sans histoire. Il aimait prendre le temps, lorsque cela lui était possible, de voir du pays. Par ailleurs, les trajets en train étaient propices à préparer le terrain pour ses recherches. Cette fois, cependant, ne fut pas comme les autres. En effet, à l’exact milieu du chemin qui devait le mener à la Souterraine, où se situait la gare la plus proche d’Arnac-la-Poste, le train s’arrêta, comme font souvent les trains de la SNCF, et l’attente qui s’ensuivit fut particulièrement longue. Un épais brouillard avait en effet causé un accident de la route d’une intensité spectaculaire à proximité du chemin de fer, sur une départementale située au nord de Thiviers, en Dordogne. Dans un épouvantable fracas, un camion transportant un certain nombre de tortues avait embouti un bus de vacanciers maldiviens. L’airbag du camion de transport ne s’était pas déclenché convenablement, tant et si bien que le conducteur gisait dans une mare de sang. Dans le chaos général de l’événement, naturellement, personne n’aurait pu se lancer à la recherche d’un groupe de tortues fugitives. On devine aisément ce qui bloqua le train du détective. Informé de l’accident de la route, le conducteur du train s’était montré d’une prudence remarquable et avait, de son propre chef, décidé de stopper la locomotive lorsqu’il avait remarqué, au loin, la procession d’une quinzaine de tortues qui avait commencé à traverser les rails.
Et si le détective s’était attendu, plus ou moins, à passer une ou deux heures bloqué au maximum, l’impossibilité de circuler sur la départementale et les conditions météorologiques en décidèrent autrement. Il passa six heures supplémentaires dans son train.
Dans ce laps de temps, un autre phénomène se produisit. Le détective reçut une notification sur son téléphone. Il s’agissait d’un message envoyé par un numéro dont l’identifiant avait été masqué.
Un frisson envahit le détective. Il n’avait encore rien fait, et ne savait pas à quoi raccrocher ce message. Mais il sentait, d’instinct, que l’affaire qui l’attendait ne serait pas seulement difficile.
Arnac-la-Poste, janvier 2025. Ciel couvert, temps d’hiver. Le détective put au moins passer entre les gouttes et arriver à l’unique hôtel du village, le Choplain Mustière Elisabeth. C’est là que l’attendaient Thomas et Corentin.
« Ah, détective », commença Corentin. « Bonjour. Comme je vous l’ai dit au téléphone, nous nous inquiétons de la disparition de Bruno.
- C’est mon père », précisa Thomas, « et nous avons fondé Qwice ensemble, avec Corentin.
- Si vous avez tous les deux été enlevés au même moment, il y a forcément un rapport avec Qwice.
- Le rapport est tout trouvé, détective. Nos ravisseurs m’ont clairement dit qui ils étaient. De surcroît, ils ont un compte sur notre plate-forme, mais bon, leur contenu n’est pas répréhensible en soi, donc nous n’avons aucune raison de le bannir.
- Qui sont-ils ? Que postent-ils sur votre réseau ?
- Ils se font appeler l’Organisation de l’Ombre. Quant à ce qu’ils postent, autant que je vous montre. »
Corentin tendit au détective une tablette allumée, sans grande surprise, sur l’élégante application Qwice. Tout de suite, quelque chose le frappa.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce logo qu’ils utilisent en avatar ??
- O² ? C’est le logo de l’Organisation. C’est en fait assez clair.
- Je vois… »
Passablement secoué, Éric Antony commença à regarder le compte. Ce qu’il y vit le laissa sans voix.
Il s’agissait d’une bande dessinée. Une bande dessinée sur fond blanc, dont les personnages prenaient la forme de pixel-arts grossiers et très épurés. La première planche s’articulait autour de deux personnages, dont les physiques n’en demeuraient pas moins marqués.
Le premier semblait être un jeune homme, portant un costume bleu, une cravate noire et une jambe de bois. Le second, plus grand que celui qui était de toute évidence son employé, portait ce qui était vraisemblablement une veste à manches courtes bleu clair, de laquelle dépassaient des manches bleu foncé. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient son casque audio muni d’un micro et ses lunettes noires, dont l’opacité n’augurait rien de bon. Le noir se répétait de nouveau sur sa veste, sous la forme… d’un bouton ? D’un badge ? Le détective eut une intuition. Cela ne pouvait être que le logo O².
Il décida de lire les dialogues. Dans cette scène, l’homme à la jambe de bois, appelé par son patron l’Éclopé, arrivait un peu à la traîne. L’homme au casque et aux lunettes noires lui annonçait ensuite le grand projet de l’Organisation : prendre le contrôle du réseau social Qwice.
Antony fronça les sourcils. C’était extraordinaire d’absurdité. Mais en même temps, peut-être pas tant que ça. En étalant leur projet dans un emballage d’apparence parodique, l’Organisation endormait la méfiance des membres de Qwice.
« Je crois », dit-il après avoir bu deux gorgées de cappuccino, « que cette enquête va être beaucoup plus complexe que prévu. »

« Attends. Tu plaisantes ? Il t’a sérieusement nommé CHEF PAR INTÉRIM ?
- Eh oui, haha, que veux-tu, c’est l’enfance de l’art ! »
L’Atout bouillait de rage. Elle n’avait jamais porté l’Éclopé dans son cœur, et celui-ci, alors qu’il avait laissé Corentin échapper à l’Organisation, venait d’être nommé chef par intérim.
Leur premier contact s’était fait lors de l’enlèvement d’Alice Corail. L’Atout était parvenue à attirer la chanteuse, sous un faux prétexte, dans le château écossais de Fergus Mac Rocosm, situé sur le Loch Attair, et avait convaincu la célébrité d’y donner un concert au nom de sa société, Oxygen.
Sur le chemin qui l’avait menée en Écosse, Alys, accompagnée d’une amie policière et de son producteur, avait sans le savoir été suivie par deux membres de l’Organisation, l’Éclopé et le Borgne. Ce dernier avait tenté d’assassiner le producteur, mais, démasqué par le célèbre détective privé Berlock Tommes, avait ensuite été abandonné par son comparse.
L’homme à la jambe de bois n’était pas un simple sous-fifre. Il n’avait jusque-là vu l’Atout que de loin, et dans le seul dialogue qu’il ait eu avec celle qui était réputée être le meilleur agent de l’Organisation, elle ne les avait pas ménagés, son comparse borgne et lui. Mais d’un seul coup il avait eu une occasion d’être sous les projecteurs. Déguisé en ingénieur du son, il était parvenu à capturer Alys, avec l’Atout à ses côtés. Favorablement impressionné par les capacités du garçon, le Chef d’Orchestre, qui tenait à lui seul toute la structure de l’Organisation, avait décidé d’en faire son bras droit, alors qu’il laissait définitivement de côté la majeure partie de l’univers d’Alice Corail.
Pour l’Atout, très peu de temps s’était passé - quelques jours à peine avant les « retrouvailles ». Dès le début, ses relations avec son collègue avaient été déplaisantes.
« Ah, salut l’Atout ! » avait-il dit. « On dirait que c’est moi qui ai le vent en poupe, maintenant ! J’imagine que le Chef d’Orchestre compte te reléguer au café et à la photocopieuse !!
- Ne me tente pas de préparer un café pour te le renverser sur la tête », avait-elle rétorqué.
Depuis lors, elle n’avait pas manqué une seule occasion de le dégommer verbalement. C’était devenu son petit plaisir. Alors on peut comprendre qu’apprendre que le Chef d’Orchestre avait décidé de lui confier une responsabilité supplémentaire en dépit d’un échec flagrant ne lui avait pas spécialement fait plaisir. Malheureusement, il en allait ainsi du Chef d’Orchestre : il ne s’occupait personnellement que des projets prioritaires, et finissait toujours par déléguer lorsqu’il estimait qu’il y avait plus urgent ailleurs. Peut-être aussi avait-il délégué pour travailler sur un autre aspect du projet. Celui que ses employés appelaient souvent Maestro était un homme imprévisible, dont les intentions réelles demeuraient la plupart du temps nimbées de mystère.
« Bon, et alors, qu’est-ce que tu vas faire, monsieur le chef ?
- Nous avons déjà convaincu plusieurs membres de Qwice de rejoindre nos rangs, et je crois que ce chantier doit être poursuivi.
- Ouais enfin ça c’est assez évident. Autre chose ?
- Il faut qu’on ait un air sympathique. Notre compte-écran sert à diffuser une BD où on est un peu clownesques, un peu gauches, d’accord ?
- Enfin, note bien que tu n’as pas besoin de cette BD pour effectivement être complètement clownesque et gauche.
- Toujours le mot pour rire, hein l’Atout !
- Arrête de vivre dans le monde des Bisounours, l’estropié. Je suis très sérieuse. »
L’Éclopé fronça les sourcils. Il aurait vraiment aimé s’imposer auprès de l’Atout, faire valoir ses qualités de leader, mais, forte tête, Célia ne l’écoutait tout simplement pas, et ajoutait des insultes à l’affront.
« Mon idée, ma chère collègue, est très simple. En parallèle du recrutement, nous allons également engager une mascotte. »
Et il se tourna la tête haute, fier comme un paon de sa trouvaille, laissant l’Atout sans voix et médusée.
« J’ai mené mes recherches sur l’Organisation. »
Éric Antony, de nouveau face à Thomas et Corentin, avait un air circonspect.
« Je ne sais pas trop quoi vous dire. J’ai trouvé un très vieux site web, qui semble en rapport, mais ce qu’on y lit est absurde. On dirait une histoire créée par un collégien. En creusant, j’ai retrouvé une variation plus récente du même récit - il ne faut pas être sorcier pour comprendre que c’est le même auteur.
- Et donc ?
- Et donc, Thomas, si on recoupe les sources, l’Organisation de l’Ombre trouverait son origine dans un monde créé de toutes pièces, peuplé de lettres de l’alphabet anthropomorphes.
- Attendez », intervint Corentin, « ça voudrait dire qu’il existerait plusieurs mondes ?
- Oh, eh, doucement. J’ai pas dit ça. Ce qui est indéniable, c’est qu’on retrouve le groupe en 2019 dans une bande dessinée intitulée “Aventures en Voiture”, dans laquelle ils s’en prennent à un personnage fictif. Et très clairement, leur bande dessinée actuelle, “L’Organisation prend le Contrôle”, y fait référence.
- Donc quand la science-fiction parle de multivers, ça existe.
- Dîtes, vous croyez tout ce que vous lisez ? Moi ce que je vois c’est un groupe criminel qui sème la confusion avec des pixel-arts. Est-ce que vous avez l’IP de leur compte ? On pourrait commencer par là.
- Oui, mais pour des raisons déontologiques nous refusons de vous la donner.
- Attendez, vous voulez sauver Bruno Leralu, oui ou non ?
- Ça ne sert à rien de tracer l’IP, de toute façon », ajouta Thomas, « ils sont sous VPN. Je peux bien vous dire que leur connexion est au Monténégro, c’est assez évident qu’ils n’y sont pas physiquement.
- Voudriez-vous me remontrer leur bande dessinée ? »
Thomas tendit la tablette au détective, qui commença à lire la bande dessinée dans son ordre de parution. Et si la plupart des pages étaient franchement pensées pour faire rire, lui, Éric Antony, les lisait sourcils froncés. Il savait que derrière la blague se cachait une affaire d’une complexité abyssale.
Et soudain il pâlit.
« Qu’est-ce qui se passe, détective ? », s’enquit Thomas. « Vous êtes tout blanc !
- Notre… notre conversation…
- Eh bien quoi, notre conversation ?
- Regardez vous-même ! »
Thomas, à l’invitation du détective, reprit la tablette. Et ce qu’il y vit le sidéra.
La conversation qu’ils étaient en train d’avoir était reprise dans la bande dessinée. Quasiment mot pour mot.
« Et voilà notre mascotte !
- Tu pourrais éviter d’avoir un air aussi ravi ? Explique-moi d’où sort ce gros truc jaune. »
Il était difficile de donner tort à l’Atout. La mascotte qui se trouvait aux côtés de l’Éclopé semblait issue d’une autre époque, d’une ère kitsch où l’on n’avait pas peur du ridicule, bref des années 80.
« Bonjour, moi c’est Groquik !
- … je laisse tomber. Débrouille-toi tout seul, “chef”. »
Laissant en plan son interlocuteur à la jambe unique, l’Atout décida qu’il était peut-être temps de faire quelque chose de constructif.
Bruno Leralu attendait.
Depuis plusieurs jours, celui qui avait tant donné de sa personne pour le réseau social Qwice était enfermé.
Les conditions de sa détention n’étaient pas des plus agréables ; mais enfin, on avait déjà vu pire. Un lit de camp avait été dressé dans un vieux bureau, qui avait été sommairement nettoyé de sa poussière. Un téléphone fixe permettait de commander à manger. Et il n’avait qu’à sortir dans le couloir pour trouver des toilettes d’entreprise. Il n’était pas enfermé dans une seule pièce. En fait, il était enfermé dans un étage d’une plus grande structure. Il n’avait même pas de raison de s’ennuyer, car l’étage en question était pourvu d’une belle bibliothèque et de postes de télévision. Il n’y avait cependant pas de Playstation 5, car c’est dans les prisons que l’on trouve ce type de confort, pas en entreprise.
Sa porte s’ouvrit. C’était l’Atout.
« Vous nous excuserez pour les conditions de votre détention. Habituellement, l’Organisation a de meilleurs moyens à sa disposition. Mais voyez-vous, nous nous attaquons à votre monde sans aucun budget.
- Comment ça, sans budget ? J’ai l’impression que vous y mettez les moyens, au contraire.
- C’est beaucoup plus compliqué que ça. Enfin bref. Je vais vous expliquer pourquoi vous feriez bien de collaborer avec nous.
- Je ne compte pas accepter aussi facilement. Vous m’avez enlevé, ce n’est pas franchement très sympa.
- Ce n’est pourtant pas ce qu’il s’est passé dans la dernière itération de ce récit.
- … Pardon ? »
L’Atout esquissa un léger sourire. Elle savait généralement se montrer persuasive. Ce qu’elle venait de dire fit hausser un sourcil à son interlocuteur. Elle semblait savoir quelque chose… mais quoi au juste ? Bruno décida d’écouter avec plus d’attention ce que l’Atout avait à lui dire.
Au même moment, l’ancienne mascotte de Nesquik confrontait l’Éclopé.
« Bon, faut qu’on parle, l’éclopé.
- Eeh ? Attends, tu es au courant qu’il y a une majuscule à Éclopé, au moins ?
- Pas la dernière fois qu’on s’est vus, non. »
L’Éclopé détailla son interlocuteur. En-dessous du costume grotesque, il y avait quelqu’un qu’il connaissait. À la réflexion, ce devait être quelqu’un de l’Organisation. Il n’y avait aucune probabilité que d’autres anciennes connaissances aient eu la capacité de changer de Réalité comme ils l’avaient fait tant de fois, le Chef d’Orchestre et lui, suite à l’aboutissement du projet Alys.
« … Attends un peu… tu ne serais pas… »
Sans laisser le temps à l’Éclopé de terminer sa phrase, son interlocuteur ôta la tête de son énorme costume. L’Éclopé avait vu juste. Il s’agissait de son ancien collègue, le Borgne, qu’il avait plus ou moins trahi en le laissant tomber au moment où, à juste titre, un détective privé avait démontré sa culpabilité dans une tentative de meurtre. Les deux anciens alliés se regardaient à présent avec un air soupçonneux. Mais l’Éclopé n’avait pas réussi à devenir bras droit du Chef d’Orchestre en se tournant les pouces. Réellement capable, réellement dangereux, il sourit en constatant que l’épaisse brute dont il avait été vaguement question dans le prologue du présent récit n’était guère que le collègue avec qui il avait tant conspiré.
« Eh bien tu tombes bien », lâcha-t-il enfin.
« Euh ? Comment ça, “je tombe bien” ?
- Laissons le passé derrière nous, mon ami. J’ai besoin de toi.
- Euh ? Hein ? Pourquoi ??
- Tu te souviens, l’Atout ?
- Difficile d’oublier ses propos méprisants quand elle nous a ouvert la porte de ce château…
- Tu vas me servir de garde du corps.
- Bah pourquoi ? Qu’est-ce qui va pas ??
- L’Atout m’inquiète. Elle pourrait à tout moment décider de me faire un coup fourré. Et vu ce qu’elle avait la possibilité de faire dans la première itération de ce récit, je te jure qu’on a de quoi s’inquiéter. »
Le Borgne cligna des yeux. C’était trop pour lui, le cliché de l’homme massif mais limité intellectuellement, le type capable de prétexter être « un homme de terrain » pour échapper à un emploi un peu trop intellectuel.
Dans les jours qui suivirent, l’Atout et l’Éclopé furent occupés. Il y avait encore tant à faire pour conquérir Qwice. L’une des dernières fois que l’Éclopé avait vu le Chef d’Orchestre, ce dernier s’était montré globalement insatisfait de l’incapacité de l’Organisation à obtenir davantage de personnalités connues dans leurs abonnés. Mais dans l’immédiat, ce qui semblait le plus évident, c’était qu’il fallait gonfler les rangs d’O² avec des membres directement issus de Qwice. Et on ne peut pas dire qu’ils avaient chômé. L’une des personnes recrutées par l’Atout avait d’ailleurs déjà fait un travail pour l’Organisation, mais la nature de ce travail avait amené l’Éclopé à se moquer assez ouvertement de sa collègue… Cette personne faisait en effet des merveilles avec des perles à repasser. Loin de se fâcher, pourtant, le Chef d’Orchestre avait demandé à l’Atout de lui faire faire de multiples reproductions en perles du logo de l’Organisation. Quant à savoir ce qu’il comptait en faire…
Lorsque l’Éclopé recruta Yugapillon, dont la principale particularité était d’apprécier Yu-Gi-Oh, l’Atout s’agaça. L’Éclopé lui rappela l’affaire des perles à repasser. Agacée, l’Atout le regarda dans les yeux et lui annonça qu’elle avait eu leur supérieur hiérarchique au téléphone et qu’il avait trouvé deux nouvelles recrues bien plus inquiétantes que les membres de Qwice : le Tueur et la Psycho. Cela ne manqua pas de jeter un froid monumental.
Et celui que ses employés appelaient Maestro revint.
« Bon. Me revoilà.
- Pitié », supplia l’Atout, « enlevez ses fonctions à cet idiot !
- On se calme. Je reste dans le coin. Mais le projet, vous le savez, est d’importance. Si nous voulons aller jusqu’au bout, il nous faudra quelqu’un de particulièrement compétent.
- Mais je SUIS compétent !
- Tu te calmes, l’Éclopé. J’ai encore à faire pour que le projet se déroule dans les meilleures conditions. Vous en êtes deux rouages essentiels, et il est hors de question que vos querelles d’ego bloquent nos efforts. C’est bien compris, l’Atout ?
- Je ne comptais rien faire, hein.
- Je sais très bien ce que tu as tenté dans la première itération. Tiens-toi à carreau.
- Et donc ?
- Et donc, l’Éclopé, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai demandé au Fondateur Originel de gérer le projet. C’est quelqu’un en qui j’ai toute confiance. Il a déjà réussi à boucler la première itération, avec brio.
- Le Fondateur Originel ? » demanda l’Atout.
« Je n’ai pas conçu l’Organisation moi-même. Le Fondateur l’a fait en exploitant le bug de l’an 2000. C’est parce qu’un jour je les ai rencontrés, lui et Sans-Visage, que l’Organisation est ce qu’elle est actuellement.
- C’est quoi ça, Sans-Visage ? La créature de Miyazaki dans le Voyage de Chihiro ?
- Non. Pas du tout. Enfin, tu auras bientôt l’opportunité de comprendre qui est Sans-Visage. Paradoxalement, le Fondateur estime qu’il est… le visage… de l’Organisation.
- Vous voulez le faire intervenir ? » intervint l’Éclopé, vraisemblablement peu à l’aise à cette idée.
« Nous aurions pu nous en passer, imprévisible comme il est. Mais le Fondateur a insisté.
- Attendez », fit l’Atout, « nous sommes dans la seconde itération du récit. J’imagine que le Fondateur avait fait ça la première fois pour qu’il y ait un minimum de mystère sur son identité. Or, tout le monde sait déjà qui il est.
- Il faut respecter la partition, l’Atout. Sans-Visage était intervenu. Il réinterviendra. Tout comme Donald Trump. »
Le Chef d’Orchestre marqua une pause. Ses deux employés se regardèrent. La fameuse partition finirait-elle par dévier ?

Depuis que le Chef d’Orchestre avait annoncé la venue prochaine de Sans-Visage, l’air était comme électrique. L’Éclopé semblait savoir à quoi s’attendre. L’Atout, pour une fois, n’en menait pas large, même si elle n’en laissait rien paraître. Elle était persuadée qu’une entité avec un nom aussi louche n’était pas une bonne fréquentation.
Un jour, le Chef d’Orchestre leur annonça que le fameux Sans-Visage, qui servirait de voix au Fondateur Originel, était arrivé et les attendait, via le moniteur principal de leur QG, qui prenait concrètement la forme d’un écran mural. Cela étant dit, le Chef d’Orchestre leur annonça qu’il avait encore à faire et partit.
L’homme à la jambe de bois et la femme aux longs cheveux noirs et aux yeux violets entrèrent dans la pièce. Le moniteur s’alluma. Et ils virent Sans-Visage.
Ou plutôt… il virent un visage. Un simple visage composé de deux yeux et d’un sourire, la forme la plus simple d’un visage, qu’un enfant aurait pu dessiner. Il n’y avait pas de tête. Mais ce n’était pas un visage affable. Les yeux n’étaient pas ronds. Le sourire n’était pas avenant.
Les yeux étaient triangulaires, et jaunes. Le sourire était en coin, narquois. Voilà ce qu’était Sans-Visage. Un programme informatique, venu d’une époque où les IA génératives n’existaient pas. Une anomalie, bien loin de toutes les IA de science-fiction. Une intelligence artificielle ostensiblement maléfique, mais fidèle à son groupe.
Le visage de l’Organisation.
De ses yeux fixes, il semblait dominer toute la pièce. Ce fut alors qu’il parla. La voix semblait humaine, peut-être celle d’un jeune homme de vingt ans, mais un jeune homme qui aurait très tôt succombé au vice et à la corruption.
« Bonjour, l’Éclopé. L’Atout.
- C’est donc toi, Sans-Visage ? Une… interface graphique ?
- Et toi, tu es l’Atout. Meilleur agent de l’Organisation, tous univers confondus. Née en 1998 à Noirmoutier-en-l’Île, ce qui te fait 21 ans. Bac +3 en infiltration et espionnage.
- Eh bien. On ne peut pas dire que la confidentialité soit ton fort.
- Je sais même que tu as secrètement le béguin pour…
- EH ! NE FINIS PAS CETTE PHRASE !!
- Ha ! Hilarant. Bon, passons. L’Éclopé me connait déjà, pas vrai ?
- On s’est déjà vus, oui.
- Je vais t’en dire plus à mon sujet, Célia Cobalt. J’ai été conçu il y a longtemps, pour prendre le contrôle de Lettroland, un univers peuplé de lettres de l’alphabet. C’est là qu’est née l’Organisation sous sa première forme. Malheureusement, mes sous-fifres n’ont pas été à la hauteur, et Espion i, le héros de ces lettres, est parvenu à m’expulser.
- Eh, attends. Je t’ai déjà vu, en fait. Tu fais un caméo dans Aventures en Voiture !
- C’est absolument exact. Mais admets que je suis beaucoup plus effrayant en vrai.
- Bof. Je ne vois pas beaucoup de différences. »
Pressentant un drame, l’Éclopé coupa court.
« Qu’allons-nous faire, Sans-Visage ? Si tu te fais porte-parole du Fondateur Originel et que c’est lui le chef du projet actuel, tu dois avoir des consignes ?
- Nous allons poster sur Qwice. Il y a une petite chose à la mode que nous avons très envie d’essayer.
- Quoi exactement ?
- ChatGPT. »
Les deux interlocuteurs du dangereux programme demeurèrent interdits. Une IA comptait utiliser… l’IA.
« Ne soyez pas si choqués », ajouta Sans-Visage en accentuant son sourire - si toutefois cela était possible. « Il faut vivre avec son temps. Je viens de poster un sondage. En fonction des réponses des internautes, j’aviserai.
- Quel genre de sondage ? » demanda l’Atout.
« Voyez vous-mêmes », rétorqua le programme.
Et ils virent. Sans-Visage demandait aux internautes leur avis. Il leur demandait si, selon eux, il serait utile et pertinent de créer un agent pour l’Organisation… par IA.
« Qu’est-ce que c’est que cette idée saugrenue, encore ?
- Vous savez ce que nous faisons ?
- Nous nous emparons d’un réseau social. Mais ça ne me répond pas, Sans-Visage.
- Ah, mais ça, c’est la lecture naïve, premier degré. Nous ne nous emparons pas simplement du réseau, l’Atout.
- Allons bon. Et qu’est-ce qu’on fait d’autre ? On joue à la marelle ?
- On fait une œuvre expérimentale. »
L’Atout et l’Éclopé, tous deux dépassés, décidèrent qu’il valait mieux laisser faire. Mais les membres de l’Organisation n’étaient pas les seuls à pouvoir faire appel à l’Intelligence Artificielle.
La bande dessinée suivait à peu près son cours. Sans-Visage la gérait personnellement. À son arrivée, toutefois, il avait provoqué un bug tellement massif que la BD avait cessé plusieurs jours consécutifs. Sans-Visage avait alors jugé bon de lancer une balle perdue et de déclarer que c’était dû au fait qu’il tournait sous Windows.
Mais la bande dessinée continuait, tout de même. Une bande dessinée qui, au même titre que ce récit, racontait avec une précision documentaire effrayante des faits absolument réels.
Inlassablement publiée sur Qwice, puis rediffusée sur un site web appelé Pixel Stories, « L’Organisation prend le Contrôle » était, à n’en pas douter, une expérience singulière. Mais parmi ses lecteurs, il en était au moins un qui n’était pas dupe.
« Ha ! C’est la meilleure ! » s’exclama le détective Éric Antony.
« Quoi donc, détective ? » demanda Thomas.
« Ces frappadingues ont décidé de recourir à l’Intelligence Artificielle ! Ha ! Eh bien on va voir ce qu’on va bien voir !
- Que faites-vous ?
- Je télécharge les applis d’intelligence artificielle à la mode en ce moment : ChatGPT et Mistral. Y a pas d’raison ! »
Peu après, le détective posait aux deux IA la question pour laquelle il les avait téléchargées : « Que sais-tu de l’Organisation de l’Ombre ? »
ChatGPT s’auto-désinstalla. Mistral, après une réponse prometteuse, changea complètement de sujet et entama la recette d’un soufflé au fromage. Le détective avait de quoi fulminer.
Pendant ce temps, le Chef d’Orchestre était revenu.
« C’est définitif, Maestro ? » demanda l’Éclopé.
« Toutes les conditions sont réunies. Et si je ne reste pas ici pour piloter un minimum, le second mouvement sera rempli de faux-accords. Alors, il parait que Sans-Visage fait travailler pour nous l’IA générative ?
- À ce sujet, un type bizarre attend dans le bureau réservé au recrutement.
- En parlant de ça », intervint l’Atout qui s’était glissée furtivement, « il serait peut-être de bon ton de virer tous ces cartons qui traînent partout et de dépoussiérer, non ?
- Il n’y a qu’à demander au Borgne, puisqu’il est là », dit le Chef d’Orchestre avec un ton lourd de reproches.
Ses deux interlocuteurs se regardèrent, gênés. Le Borgne n’était pas censé être là. Pourtant, il s’était invité. Et maintenant qu’il était là, on n’allait pas le renvoyer.
« J’aurai deux mots avec lui plus tard. Je vais voir le type dont vous m’avez parlé. »
Le Chef d’Orchestre s’avança vers le bureau en question et ouvrit la porte.
En face de lui se trouvait un homme aux cheveux grisonnants, à la tenue sombre et aux lunettes noires. Il semblait attendre la venue du Chef d’Orchestre. Ce dernier le détailla. Il savait très bien à qui il faisait face : le Spectre, création de ChatGPT.
« … eh bien, pourquoi pas », lâcha finalement le chef d’O². « Je vais te mettre à l’essai, cher collaborateur. Tu vas infiltrer un autre monde. »
Sur Qwice, Romain Leclaire, un passionné de technologies, avait depuis peu lancé un récit participatif, influencé par les choix des internautes. Ils y suivaient l’aventure d’Esteban, chercheur au CNRS, qui acquérait l’étonnante capacité d’arrêter le cours du temps. Il était déjà aux prises d’une association criminelle appelée CHRONOS. Mais l’Organisation ne jouait pas dans la même cour.
Il ne fallut pas beaucoup de temps au Spectre, agent généré par ChatGPT, pour dérober Esteban à son univers.
« Voilà un fait d’arme particulièrement notable », complimenta le Chef d’Orchestre. Le Spectre, étrange agent hybride, répondit laconiquement par des phrases qui semblaient préfabriquées, et s’effaça, prêt à ressurgir au besoin.
Son aventure interrompue de force, Esteban se retrouvait dans un bureau d’entreprise, poussiéreux et rempli de cartons. Il y avait là, également, un téléphone, mais quelque chose disait au scientifique que cet outil ne lui serait d’aucun secours. La porte s’ouvrit. C’était l’Atout.
« Bien le bonjour, Esteban. Bienvenue dans le monde réel… ou supposé tel. Nous vous avons exfiltré de votre univers. Ce qui signifie que vos petits problèmes sont derrière vous. »
Esteban fit un mouvement, mais l’Atout se contenta de sourire.
« Ah, je suppose que vous désirez utiliser vos extraordinaires capacités. Essayez toujours. Dans ce monde, vous n’y parviendrez pas. »
Ils se dévisagèrent.
« Mon supérieur hiérarchique ne va pas tarder », reprit-elle. « J’étais juste venue, disons… en avant-garde. »
Elle sortit de la pièce, laissant son interlocuteur plus décontenancé que jamais, et croisa le Chef d’Orchestre. Le laissant avec Esteban, elle poursuivit son chemin et tomba nez-à-nez avec l’Éclopé. Celui-ci avait une tablette avec lui.
Même si l’Atout et lui ne s’appréciaient pas, au moins ils communiquaient. L’homme à la jambe de bois s’exprima donc.
« J’ai pas trop le temps là, mais je le sens pas cet agent factice.
- Tu sais quoi ? Moi non plus. Comme quoi, une horloge pétée peut donner l’heure juste deux fois par jour.
- Tu pourrais cesser d’être déplaisante ?
- L’embrouille Groquik a été une preuve supplémentaire de ton incompétence, le parvenu. En attendant, comme je le disais, je suis d’accord avec toi, ne serait-ce que pour contrarier ChatGPT.
- Hein ? Pourquoi ?
- J’ai lu la conversation qu’il a eue avec Sans-Visage. Cette intelligence artificielle n’est vraiment pas un cadeau. Quand on lui demande quelque chose, il faut toujours qu’elle se fasse force de propositions stupides. Non, ChatGPT, nous n’allons pas, l’Éclopé et moi, entrer en conflit au sujet de ta créature.
- Bon, bref, j’ai pas le temps, si je me grouille pas le patron va me passer un de ces savons…
- Oooh ! Alors prends tout ton temps !! »
Lui jetant un regard furieux, l’Éclopé entra dans la pièce où le Chef d’Orchestre venait de rejoindre Esteban.
« Donc, si je comprends bien », reprenait ce dernier, « vous me dîtes que nous sommes dans un autre monde ?
- Tout à fait. Ah, te voilà enfin, l’Éclopé. Montre-lui. »
L’Éclopé tendit la tablette. On y voyait Qwice, réseau social qu’Esteban ne pouvait pas connaître, mais on y voyait surtout un message de Romain Leclaire assez évocateur.
“Vous restez silencieux, la tête encore légèrement engourdie par votre enlèvement. L’homme en bleu vous observe derrière ses lunettes noires, impassible, attendant votre réaction.
- Un monde où CHRONOS n’existe pas ? répétez-vous lentement.
Votre voix sonne étrangère à vos propres oreilles. Une part de vous veut croire à cette offre, une échappatoire parfaite après des jours de fuite et de traque.
Mais quelque chose cloche.”
Esteban arrêta de lire. Le texte ne reflétait pas parfaitement les événements en cours, mais était tout de même saisissant. Et il s’achevait sur un sondage à choix, censé déterminer ce que lui, Esteban, allait faire.
Le Chef d’Orchestre lui avait suggéré d’accepter de collaborer. En échange, l’Organisation envisageait de le transporter dans un autre monde, dans lequel, victime d’un accident de la route, il était mort. Un « réveil miraculeux » à l’hôpital réglerait la question ; et dans cet autre monde, CHRONOS, l’entité contre laquelle il luttait, n’existait pas.
« Ceci dit », ajouta le Chef d’Orchestre, « même si d’aventure vous refusez, nous gagnerons dans tous les cas. »
Coincé, Esteban accepta. Et le Chef d’Orchestre ajouta :
« Nous avons déjà fait le nécessaire. Vous vous réveillerez dans un hôpital, détenteur d’un exemplaire du bracelet que notre département R&D va produire pour synthétiser vos pouvoirs. Cela vous permettra de mieux les canaliser. »
Soudain, un grincement. Le Chef d’Orchestre se retourna. C’était le Spectre.
« Ce que tu as fait jusqu’ici est très bien, le Spectre, mais puis-je savoir ce que tu fais là ?
- Chef d’Orchestre. Une menace a été repérée et contenue. Éric Antony fouillait trop près de nos QG. Je l’ai neutralisé avant qu’il ne puisse transmettre quoi que ce soit.
- Surprenant. Je ne pensais pas qu’il trouverait aussi vite nos locaux. Il est doué.
- Doué, oui. Mais pas assez prudent. Il a suivi des traces volontaires. Soit il apprend vite… soit quelqu’un l’a guidé.
- Laisse tomber. Tu l’as enfermé dans l’un des bureaux ?
- Oui. Bureau intérieur, isolé. Aucun accès extérieur, aucune communication. Il n’en sortira pas sans votre accord. »
Le Chef d’Orchestre fit un signe de tête imperceptible, et le Spectre sortit. Une petite main bleue maintint cependant la porte ouverte.
« Qu’est-ce que… ?
- Bonjour. On m’appelle le Pravda. Sous mes allures de Schtroumpf reporter, je suis le spécialiste en désinformation de Qwice. »
Le Chef d’Orchestre rougit de colère. Ce petit être bleu était entré dans les locaux de l’Organisation sans y avoir été invité.
« Puis-je savoir comment vous êtes arrivé ici ?
- Ben, vous savez.
- “Ben, vous savez”. Non, je ne sais pas.
- La porte d’entrée était ouverte, en gros.
- Eh bien vous allez profiter du fait qu’elle le soit encore pour prendre vos cliques et vos *CLAC*. »
Le Pravda, spécialiste en désinformation de Qwice, venait d’être jeté, sans autre forme de cérémonie, par la porte arrière des bureaux de l’Organisation.
« Ah… ah c’est trop fort », parvint-il à articuler. « Mais pour qui ils se prennent, au juste, ces zouaves ? J’écris à longueur d’année des contributions bien plus intéressantes que leurs calembristouilles ! En plus, j’ai bien lu le chapitre précédent ! Donald Trump parmi les personnages ?! Qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Ah mais je vais leur faire ravaler leurs vantardises, moi ! Direction la Maison Blanche ! »
Le Chef d’Orchestre se tourna de nouveau vers Esteban.
« Esteban. Ou devrais-je dire, Adrien Morel. Nous savons tout de vous. Vous ne savez presque rien de nous. Mais ce que je peux vous assurer, c’est que nous tenons toujours nos engagements. Alors ? »
Esteban avait vu, en quelques minutes, plusieurs scènes des plus déroutantes. Il regarda le Chef d’Orchestre. Il voyait bien qu’aucune possibilité ne s’offrait à lui. Fuir dans un monde inconnu n’avait aucun sens. Presque à contrecœur, il accepta la proposition de l’Organisation de l’Ombre.
Le sourire du Chef d’Orchestre s’élargit.
« Vous avez pris une excellente décision, mon ami. L’Atout va s’occuper de votre… déplacement. Merci encore pour votre collaboration. »
Une fois encore, l’Organisation de l’Ombre triomphait. Et cette victoire ne serait certainement pas la dernière.

L’Éclopé avait besoin de prendre l’air.
Le Borgne venait de se faire vertement tancer par le Chef d’Orchestre, qui devait pourtant bien l’accepter : le massif individu s’était invité, peu désireux d’être laissé de côté. Il faut dire que sa dernière mission avait consisté à être facteur, ce qu’il n’avait que moyennement apprécié. Mais finalement, de guerre lasse et parce qu’il n’avait pas plus de temps à lui accorder, Maestro avait laissé le bonhomme en paix - on n’allait de toute façon pas le renvoyer.
Le problème avec le Borgne, c’était sa balourdise. À l’époque où il était en binôme avec l’Éclopé, ce n’était clairement pas lui le cerveau du duo.
L’Éclopé avait envie d’un café.
Étant un homme de peu de goût, il noyait toujours son café dans le lait et le miel, alors qu’honnêtement, s’il n’aimait pas le goût du café il n’aurait eu qu’à ne pas en consommer, mais bon, ainsi vont les contradictions de l’espèce humaine.
Le problème était le suivant : il ne trouvait pas la cafetière. Il avait beau chercher dans tous les coins et recoins de la salle de repos, il ne la trouvait pas.
Comme cette itération est censée apporter un nouveau regard sur le récit, marquons ici une pause pour parler plus en détail des locaux de l’Organisation.
Il s’agissait de locaux situés dans une autre dimension ; du moins leurs intérieurs. Avec l’aide du célèbre magicien Hurle, le Chef d’Orchestre avait relié les locaux directement à votre monde en utilisant le principe des portes menant à d’autres dimensions. Il s’agissait ni plus ni moins de téléportation. Le Chef d’Orchestre aurait refusé que ce récit se déroule à Paris, New-York, Tokyo, ou tout autre endroit coupablement cliché qu’on a déjà vu mille fois sous toutes les coutures, aussi mettait-il un point d’honneur à privilégier les lieux les plus inattendus. Et donc, ayant dû changer de région précipitamment suite à l’évasion de Corentin, l’Organisation avait opté pour les Sables-d’Olonne, charmante ville côtière vendéenne célèbre pour avoir donné naissance à un pirate de renommée mondiale, bien entendu François l’Olonnais.
Mais bien sûr, au XXIe siècle, les pirates ne sillonnent plus les Caraïbes et ne sont plus vendéens. Ce qui nous ramène sans aucune transition à l’Éclopé, incapable de trouver une cafetière.
À ce moment il s’avisa que le Borgne était lui aussi présent dans la cuisine. Il le regarda d’un air un peu suspicieux.
« Dis-donc, le Borgne, t’aurais pas vu la cafetière ? »
Le Borgne ne répondit pas.
« Eh ! Le Borgne ! Eh oh ! La cafetière !!
- Eh ben… euh… elle marche plus.
- Allons bon, une cafetière Ikéa flambant neuve ? Qu’est-ce que t’as fichu en fait ? »
Le Borgne baissa les… l’œil.
« Ben elle refusait de démarrer, alors tu sais, je l’ai envoyée valser. »
L’Éclopé fut abasourdi par cette révélation d’une violence parfaitement inappropriée, et, après quelques minutes de flottement, quitta les lieux. Il avait vraiment besoin d’air. Aussi se dirigea-t-il en direction de la plage la plus proche.
Presque trois mois avaient passé depuis que l’Organisation avait entamé sa conquête de Qwice et, en cette fin mars, le soleil était au rendez-vous. L’Éclopé se rendit sur la plage. C’est là qu’il fit la rencontre la plus inattendue de sa vie. Il ne rencontra pas Zorro. Il ne rencontra pas Batman. Il ne rencontra ni Yves Montand, ni les Beatles, encore moins Blanche-Neige et les sept nains.
Il rencontra Rena Stère.
Membre de Qwice, cette jeune Suissesse avait décidé, un beau jour, de rattraper son retard et de dévaler toute la bande dessinée publiée par l’Organisation. Et, en dépit du format pixel extrêmement grossier des planches, un phénomène tout à fait singulier s’était produit : elle était tombée éperdument amoureuse de l’Éclopé. Tant et si bien que, d’une façon ou d’une autre, elle avait quitté ses montagnes natales et avait fait tout le chemin vers la Vendée. Les mauvaises langues nous reprocheront ici une facilité scénaristique, puisque nous n’expliquerons pas davantage que dans l’œuvre originale par quels improbables chemins elle avait dû passer pour se retrouver aussi loin de ses Alpes natales.
L’Éclopé, encore insouciant, perdit son regard dans le lointain. Paradoxalement, alors que l’Organisation jouait avec les Réalités et la fabrique du Temps, on n’avait jamais vraiment le temps de se poser.
Son parcours avait été tumultueux, depuis l’affaire Alys en 2019, et à vrai dire, tout comme l’Atout, son âge ne correspondait plus depuis bien longtemps à sa date de naissance.
En quittant la Réalité d’Alice Corail et d’Oxygen, il avait constaté de ses propres yeux une vérité extraordinaire : chaque œuvre de fiction, roman, nouvelle, bande dessinée, film, série télévisée, pièce de théâtre ou d’opéra, manga, jeu vidéo, chaque œuvre se passait dans un univers tangible. Certaines œuvres se passaient clairement dans un seul et même monde ; d’autres partageaient leur Réalité ; certaines même se déroulaient dans notre propre monde.
Les efforts fournis par le Chef d’Orchestre, amalgamés avec les recherches menées par le Fondateur Originel, avaient permis à l’Organisation de l’Ombre de maîtriser les voyages en cinq dimensions ; c’est la raison pour laquelle, lorsque l’Atout avait recruté Jeremy OmegaUltima - parmi d’autres membres de Qwice - pour l’Organisation, elle avait été en mesure de lui présenter une version alternative de sa personne.
Le Chef d’Orchestre souhaitait compléter ses ressources, notamment énergétiques, car, qu’il s’agisse de changer de Réalité ou d’époque, ce genre de déplacement demande une quantité d’énergie phénoménale. Certains chercheurs n’ont, à ce jour, pas trouvé de meilleure approche que la génération de 2,21 gigowatts d’électricité, par le biais de la foudre ou de belles quantités de plutonium - mais cette approche n’est valable que pour les déplacements temporels.
Le voyage qu’il avait entrepris avec l’Éclopé à ses côtés avait été pour lui l’occasion de faire main basse sur des énergies qu’il ne maîtrisait pas encore et qui, amalgamées, pouvaient lui donner un air de véritable démiurge : la mémoire ; la chance ; les énergies stellaires et nucléaires… il avait même récupéré un prototype de Convecteur Temporel.
C’est au retour d’un dernier monde que son trajet avait bifurqué. Non, six ans ne s’étaient pas passés entre 2019 et 2025. Aussitôt après ces aventures, il avait amené son bras droit là où ils devaient être - en janvier 2025, donc.
Après avoir vu tant de mondes, l’Éclopé usait enfin de son droit inaliénable et défendu par le Code du Travail à une pause bien méritée, lorsque soudain…
« Jambe de bois, air un peu gauche et perdu, pas de doute : je t’ai trouvé, mon amour ! »
Il se tourna, interloqué, et voici ce qu’il vit : une jeune fille aux longs cheveux bruns, portant une robe d’été rose et une couronne de fleurs. Il la regarda, de haut en bas, de bas en haut, et, toujours interloqué, finit par lâcher :
« … on se connaît ?
- Mais enfin, mon Éclopichoupichoupinou d’amour au sucre ! C’est moi ! Rena Stère ! Ta Rena Stère d’amour ! »
Il réfléchit pendant vingt bonnes secondes, et se souvint de quelque chose. Il attrapa son téléphone portable (un vieux Fairphone fourni par la société Oxygen), ouvrit Qwice, et dévala les notifications récentes du compte de l’Organisation. Rena avait aimé et évalué quasiment toutes les planches de la bande dessinée, mais ce n’était pas tout : elle avait également posté un certain nombre de commentaires, la plupart pour parler de l’homme à la jambe de bois. Mais s’il était évident qu’elle n’avait d’yeux que pour lui, quant à savoir comment elle était venue jusqu’ici, ça le dépassait totalement.
Il se leva du rocher sur lequel il était assis, et fit volte-face. En dépit de l’appendice en bois qui remplaçait l’une de ses jambes, l’Éclopé était quelqu’un d’extraordinairement agile, et c’était l’une des raisons pour lesquelles, quoique parvenu, il n’en demeurait pas moins un véritable danger. Fiché S dans son monde d’origine, il y était recherché pour un nombre faramineux de crimes : tentatives de meurtres pour le compte d’une organisation criminelle ; complicité dans divers crimes et délits dont au moins une tentative de meurtre ; port d’arme à feu sans permis ; avoir prononcé « pain au chocolat » dans une région où on dit « chocolatine » ; enlèvement de personnalités publiques ; séquestration ; usurpation d’identité ; maltraitance animale ; effraction de domicile ; délit de fuite ; conduite d’hydravion sans permis ; trafic de cartes à collectionner ; vol à l’arraché ; abus de faiblesse. Et ce n’était là que la partie émergée d’un iceberg bien plus considérable.
Toujours est-il que notre homme se leva de son rocher et remonta la plage, avec Rena à ses talons. Au bout d’un moment, il se tourna.
« Tu vas me suivre encore longtemps ?
- Jusqu’au bout du monde, mon amour ! »
L’Éclopé eut un mouvement de recul. Il lui sembla qu’il n’avait pas affaire à une fille tout à fait normale. En tout cas, elle ne correspondait pas au standard des filles avec qui il avait eu des relations au lycée. Elle correspondait plutôt à une dangereuse érotomane compulsive. Et il n’avait pas besoin de ça dans sa vie, alors qu’il devait déjà gérer une collègue qui semblait vouloir sa mort.
Mais il la regarda de nouveau. Tout bien considéré, il y avait quelque chose à faire.
« Ah, tu veux me suivre ? Ah, tu veux me suivre ? »
*clic*
On n’insistera jamais assez, les enfants, sur le fait que les personnages de ce récit sont des professionnels entraînés. N’allez pas imiter ce malfrat qui tient en joue une innocente amatrice de frites au sucre.
« Ouvre plutôt la marche. Je ne sais pas si tu as suivi, mais nous avons des otages. Et je crois que tu seras parfaitement à ta place parmi eux.
- Oh ! Comme c’est romantique et sombre ! »
L’Éclopé n’en menait pas large. Il lui semblait que presque tout le monde avait pour objectif de lui rouler dessus.
Au même moment, un avion atterrissait à Washington. Caché dans la soute à bagages, un petit être bleu sans passeport se faufilait et se dirigeait tout droit vers la Maison Blanche.
« Ah mais ça ne va pas se passer comme ça. J’ai des relations, moi. Ils vont voir ce qu’ils vont voir, cette bande de guignolos. »
S’approchant d’un pas déterminé de son objectif, il avisa un agent, et vit sur la plaque que l’homme arborait à la poitrine qu’il avait pour nom Johnson Johnson. Ce dernier ouvrit de grands yeux ronds en voyant surgir devant lui un Schtroumpf littéral.
Bien sûr, les Américains connaissent très bien les petits êtres bleus créés par le Belge Peyo. En fait, l’insipide dessin animé produit par la société Hannah-Barbera a ancré dans leur tête que ces personnages étaient américains et faisaient partie de leur patrimoine, au même titre que le cheesecake New-Yorkais, les super-héros et le mauvais goût. Cependant, les Schtroumpfs ne sont pas censés exister dans notre monde, donc voir débouler le Pravda, petit lutin bleu, devant lui, dérouta tout de même l’agent quelque peu.
« Ah hello, monsieur l’agent », commença sans plus tarder le Schtroumpf. « Can you take me tout de suite et sans plus tarder to the président of the États-Unis svp ? That is a question of urgence nationale. »
L’agent le détailla. Qu’est-ce que c’était que cet hurluberlu au phraser baroque, au juste ? Tâchant de regagner son calme, il s’exprima en ces termes :
« You can’t exactly see Mr Trump as easily as you think, little Smurf.
- Yes, alors I am not tout-à-fait un Smurf, mister. And yes, you will take me to Trumpy. »
Johnson, par le plus grand des hasards, se trouvait être au service direct de Donald Trump, donc le Pravda ne pouvait pas mieux tomber. Par ailleurs, l’agent fédéral avait passé une très mauvaise semaine : sa copine l’avait quitté en embarquant toute sa collection de vieux paquets de céréales, son hamster avait subi une crise d’épilepsie devant un programme d’Oprah Winfrey, et comme si ça ne suffisait pas, il avait été obligé par un affreux concours de circonstances qui n’a rien à voir avec ce récit de venir au travail en monocycle. Aussi était-il fatigué.
Dans ces conditions, Johnson Johnson pensa qu’il dormait et faisait un drôle de rêve. Il en conclut donc, fort logiquement, que le moment était bien choisi pour déballer ce qu’il avait sur le cœur concernant le président Donald Trump. Et les révélations qui allaient suivre étaient destinées à changer l’orientation de ce récit, pour toujours.

Rena Stère ne semblait pas particulièrement perturbée par le fait d’être tenue en joue par l’homme qu’elle convoitait. Il l’amena aux locaux d’O². Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce où se trouvait le Chef d’Orchestre, ce dernier était en pleine discussion avec le détective privé Éric Antony, qui avait peu de temps auparavant été capturé par le Spectre, l’étrange agent de l’Organisation généré par ChatGPT.
« Ah, te voilà, l’Éclopé. J’étais en train d’expliquer au détective la vacuité de ses actes, vois-tu.
- Il a déjà échoué une première fois, pas vrai ?
- Hein, ça veut dire quoi, ça ?? » réagit le détective.
« Connaissez-vous la théorie des mondes multiples, détective Antony ? Je vais vous expliquer comment cette théorie fonctionne dans la vie réelle. Voyez-vous », poursuivit le Chef d’Orchestre, « il n’existe pas trois, ni même quatre dimensions. Elles sont cinq. La quatrième, théorisée par H.G. Wells, est le temps. Selon la théorie émise par ce brillant auteur, et que je peux me targuer d’avoir émise avant lui, un voyage dans le temps ne peut se faire que sur le plan temporel. C’est-à-dire que, si vous prenez des coordonnées GPS, lorsque vous vous déplacerez dans le passé ou le futur, vous arriverez systématiquement aux latitudes et longitudes de votre départ. Fascinant, n’est-ce pas ?
- Attendez, vous faites un monologue ?
- Ne m’insultez pas. J’ai horreur des monologues. Je n’en fais que par nécessité. Vous voyez d’ailleurs bien que je vous laisse libre de me répondre.
- … Mouais. Et donc ?
- Si j’ai toujours votre attention, je reprends. Les déplacements temporels sont une chose. Mais admettons qu’il soit également possible de se déplacer en CINQ dimensions ; vous me suivez ?
- Mais comment ça, cinq ?
- J’ai également théorisé moi-même, dans le monde d’où je suis originaire, la cinquième dimension, sous l’appellation générique “Réalité”. Contrairement à ce que certains prétendent, il n’existe pas des multitudes exactement infinies de Réalités qui surgissent lorsque vous avez le malheur de devoir choisir entre deux routes. Peu de personnes ayant plusieurs incarnations dévient effectivement de leur trajectoire. Il existe cependant bel et bien des mondes alternatifs dans lesquels vivent des individus qui, par leur naissance, leur identité et leur génétique, peuvent être considérés comme des variantes. Et ce que l’Éclopé vient de dire, je vais vous le traduire : il existe une autre Réalité où les événements actuellement en cours se produisent. Et dans cette Réalité vous échouez, détective, purement et simplement. Dans cette Réalité, la bande dessinée “L’Organisation prend le Contrôle” se termine fin 2025 par votre défaite. Ce que vous êtes en train de vivre est une redite, qui ne devrait d’ailleurs pas trop dévier, si vous voulez mon avis.
- … Ridicule !
- Parlons de votre indic. Jérémy Depin, c’est bien ça ?
- C… Comment le savez-vous ?
- Vous avez parlé de lui… dans la bande dessinée. Et la bande dessinée ne reflète que des faits réels.
- Mais qu’est-ce que vous me chantez là, encore ?
- Si vous êtes ici avec nous, détective, c’est parce que ce fameux Jérémy Depin, vous a dit de venir aux Sables. Mais la vérité, détective, c’est que Jérémy Depin n’a fait que suivre une piste que nous lui avons complaisamment envoyée. Vous êtes ici parce que nous l’avons bien voulu, détective.
- Dîtes ! »
Tout le monde se tourna vers Rena Stère, qui venait fort inopportunément de couper court à la conversation.
« Je me disais, c’est bientôt Pâques, non ?
- Hein, c’est quoi ce délire encore ?? » s’agaça l’Éclopé, qui la tenait toujours en joue.
« Et si vous mettiez votre intrigue compliquée en pause pour célébrer la joie des œufs en chocolat trop bons ? »
Le Chef d’Orchestre faillit se laisser décontenancer, mais se reprit immédiatement. Il adressa alors la parole à l’Éclopé.
« L’Éclopé ! Tu sais quoi ? Ton invitée n’a pas tort.
- Euh… hein ?
- L’Atout va la conduire. Toi, pendant ce temps, tu vas trouver un œuf de Fabergé quelque part, le cacher dans le jardin, et ça occupera ton invitée.
- Mais… mais pourquoi on se plie à ses caprices ? C’est quoi le délire ?
- Fais-moi confiance », fit le Chef d’Orchestre en souriant mystérieusement, « tu ne le regretteras pas.
- Mais… mais je peux pas aller au Carrefour Market et lui acheter un Kinder Surprise géant au pire ?
- UN ŒUF DE FABERGÉ. ALLEZ. »
L’Éclopé, sachant qu’il ne valait mieux pas contrarier le Chef d’Orchestre, quitta les lieux.
Au même moment, le Pravda, membre de Qwice sosie du Schtroumpf reporter, était toujours en pleine discussion avec Johnson Johnson, agent de la Maison Blanche au service de Donald Trump - l’occasion est d’ailleurs toute trouvée pour préciser que ce récit n’est en aucune façon un manifeste politique, il raconte juste des faits factuels qui se sont trouvés impliquer l’homme qui, par le passé, fut la source d’inspiration du personnage de Biff Tannen dans Retour Vers Le Futur.
« What ? That’s true, ce que vous me dîtes là ??
- Yes, little smurf. I am dreaming. It’s obvious. So I can tell you the terrible truth regarding our president.
- But… But… So you’re telling me that your président is not réel ???
- Quite. When he got shot not so long ago, Donald Trump died.
- But we all saw him se relever !
- We all saw an HOLOGRAM.
- And you’re telling me that this hologram was piloté par IA ?????? »
Soudain, Johnson se rendit compte que ce qu’il faisait n’était pas correct. Il était en train de révéler des secrets d’État à un inconnu, incapable de parler convenablement sa langue qui plus est, et même si tout semblait porter à croire que ce n’était qu’un rêve, c’était quand même pas glop.
« Wait », dit-il d’un seul coup. « Please wait a moment, little smurf. »
Il s’éclipsa en coup de vent. Sentant venir un coup fourré, le Pravda préféra s’éclipser. Il fit bien, car moins de cinq minutes plus tard, le FBI était sur le coup. Quant à Johnson, qui venait de réaliser qu’il n’avait pas rêvé, il se préparait mentalement à passer un mauvais quart d’heure avec son président.
« Un œuf de Fabergé, un œuf de Fabergé, ils en ont de bonnes. Je vais le voler, et ça sera vite réglé. »
Tout en grommelant, l’Éclopé, qui avait franchi une porte sur laquelle se trouvait l’inscription « RÉSERVÉ AU PERSONNEL », se plaça sur un cercle violet au sol. Il pianota quelques instants sur son téléphone, et disparut.
Un coffre-fort géant sur une colline lui faisait face. Sur ce coffre-fort, le symbole du dollar, monnaie des États-Unis. Il était là où il devait être : à Donaldville, capitale du Calisota, aussi connue sous les noms Duckburg et Canardville.
Le célèbre Balthazar Picsou était en train de compter sa pas si modeste fortune lorsque la porte de son bureau s’ouvrit.
« Miss Frappe ! » s’écria-t-il. « Vous pourriez me prévenir quand j’ai de la visite !!
- Bonjour, Balthazar Picsou », dit l’Éclopé dans un anglais parfait, mais pour votre confort cette séquence est intégralement doublée par des professionnels, Philippe Dumas ayant notamment accepté de reprendre son rôle en tant que Picsou en dépit de son décès en 2006.
« Et vous êtes ?
- Peu importe qui je suis. Donnez-moi un œuf de Fabergé, si vous tenez à la vie.
- Petit, tu sais à qui tu parles là ? Je tiens plus à ma fortune qu’à ma propre vie, trouve autre chose.
- Euh… euuuuh… mais je vous tiens en joue là, je pourrais tirer, je ne suis pas le premier Rapetou venu vous savez…
- Mais encore ?
- Bon. Un œuf de Fabergé et je vous révèle l’identité de Fantomiald.
- … vendu. »
L’identité de Fantomiald, célèbre justicier de Donaldville, meilleur personnage Disney jamais conçu (probablement parce que créé par des européens), était en effet nimbée de mystère, et Balthazar Picsou était persuadé que la savoir constituerait pour lui un avantage financier extraordinaire, compensant la perte d’un œuf de Fabergé. Parmi tous les arguments que l’Éclopé pouvait choisir, c’était le plus fort, à tel point que Picsou ne se demanda même pas si ce n’était pas un bluff.
Le canard à la redingote rouge ouvrit d’abord un tiroir dont il sortit une clé. Il disparut quelques minutes et revint avec le précieux objet tant convoité, qu’il tendit à l’Éclopé : un œuf de Fabergé, issu de sa collection personnelle - il lui était en effet arrivé dans sa jeunesse d’en acheter par treize à la douzaine.
« Merci. Il s’agit de votre propre neveu, Donald Duck. Libre à vous de ne pas me croire. Belle journée. »
L’Éclopé disparut, laissant Balthazar Picsou rouge de colère. En effet, il ne le croyait pas. Alors que de tous les justiciers, Fantomiald est celui dont l’identité secrète est la plus évidente, Balthazar Picsou ne pouvait pas croire que son neveu, incapable et bon à rien, réputé pour sa malchance, qui ne lui payait quasiment jamais son loyer, pouvait avoir réussi quelque chose par ailleurs.
« J’ai été floué », conclut-il péremptoirement. « Mais on ne floue pas impunément Balthazar Picsou, l’homme le plus riche du monde. Numérote tes abattis, qui que tu sois, car je vais te retrouver, te faire ton affaire personnellement et récupérer MON œuf !! »
Pendant ce temps, le Pravda était dans les rues, désœuvré. Il ne savait que faire de ce qu’il avait appris sur Donald Trump, d’autant plus qu’il lui manquait encore des informations.
« Rah ! Pays de la liberté d’expression, tu parles ! Mais au fait… si Donald Trump est vraiment mort… nom d’une pipe ! Joe Biden ! »
À Washington, en ce mois d’avril 2025, un terrible drame allait se jouer, dont aucun média n’entendrait parler, sous les yeux d’un témoin des plus inattendus.
C’est au coin de Second Second Street, à proximité de Belga Café, excellente friterie belge située quelques rues plus loin, que le Pravda fit la rencontre de l’ancien adversaire de Donald Trump aux élections présidentielles, qui venait de terminer un mandat et de céder la place à l’actuel président des États-Unis d’Amérique.
Sous les yeux du Pravda, avec qui il était en train de parler, le vieil homme fit un AVC et mourut, non sans lui transmettre au passage un secret extraordinaire : la dernière pièce du puzzle qui constituait l’identité actuelle de Donald Trump. Choqué et toujours recherché par le FBI, le membre de Qwice avait préféré s’éclipser avant l’arrivée des autorités - quoiqu’il en soit, il était évident que la mort du vieillard serait étouffée au plus vite et que lui aussi, comme Donald Trump, serait remplacé par un hologramme.
Le problème du Pravda était vraiment très simple : il se présentait comme un expert en DÉSINFORMATION. Il venait d’être témoin d’une INFORMATION de premier ordre. S’il venait à poster sur son compte Qwice les événements qui avaient transpiré sous ses yeux, personne ne le croirait. Et si, d’aventure, il décidait de les transformer en désinformation en les rendant négatifs, ce serait ridicule. Tout le monde se demanderait ce qui lui était passé sur la tête pour qu’il écrive un texte aussi ridicule que « D’après nos dernières enquêtes, Donald Trump est un homme tout à fait normal, absolument pas un hologramme piloté par une intelligence artificielle ».
Le Pravda était coincé, et il le savait bien. Il décida donc de se retirer sagement du récit. Cependant, il n’avait pas été le seul à assister à la mort de Joe Biden et à cette révélation explosive. Et ceci aurait des conséquences invraisemblables, un peu pour le président des États-Unis, principalement pour Qwice.

Rentré au bercail, l’Éclopé s’était retrouvé face à une nouvelle difficulté, causée par nulle autre que l’Atout. Cette dernière avait posté, au nom de l’Organisation de l’Ombre, sous une ancienne contribution de Rena Stère, dans laquelle la charmante Helvète présentait des comptes Qwice dignes d’intérêt. Elles avaient alors convenu que l’Organisation serait ajoutée à ce poste, en échange d’un dîner en tête-à-tête avec l’Éclopé. Trop heureuse de cette opportunité de se débarrasser de celui qu’elle voyait comme un indicible boulet, l’Atout était à présent d’une superbe humeur, et fredonnait joyeusement des chansons aussi louches que Monitoring de Deco*27, dans laquelle… Mais nous laisserons à nos lecteurs les plus curieux le soin de rechercher le sens des paroles.
L’Éclopé était coincé. L’Organisation, en tant qu’entité, le forçait à accepter cette rencontre avec une fille qu’il estimait tout simplement folle, et avec qui il n’avait pas envie d’avoir le moindre début de conversation. Et le pire, c’était que le Borgne ne le soutenait pas, et que le Chef d’Orchestre laissait faire.
L’Atout ouvrit un portail vers son monde d’origine, celui dans lequel l’Organisation avait réussi à se cacher sous la façade de l’entreprise Oxygen. Elle avait d’abord envisagé de trouver un cuisinier d’exception sur Qwice, mais, devant l’impossibilité immédiate d’une telle trouvaille, avait fini par demander au Chef d’Orchestre l’autorisation de faire venir l’une de ses connaissances qui travaillait pour Positive Burgers, l’enseigne de restauration rapide possédée par Oxygen.
C’est ainsi qu’arriva un homme haut en couleurs, le vivifiant Nathan Decharjeman. C’était l’homme de la situation. Et le Chef d’Orchestre semblait lui aussi le penser.
Il y avait juste un problème : généralement, dans un dîner en tête-à-tête pouvant potentiellement aboutir à la formation d’un couple, on ne déguste pas un menu burger, fût-il bio, vegan ou cuisiné avec des ingrédients locaux. Mais Nathan avait plus d’un tour dans son sac, et montra à l’Atout une recette de son invention. Cette dernière fut décontenancée.
« Attends, c’est quoi ce truc chelou Nathan ?
- C’est le top du top de la cuisine expérimentale. Pour le nom, je me suis inspiré d’un vieux délire sur Internet.
- Heeeein ?
- Apparemment, des gens qui ne sont pas les mieux gravés de la pile de CD appellent l’omelette “soleil d’œuf”. Eh ben moi, l’Atout, moi je prétends que le soleil d’œuf, c’est ÇA. »
Dans la poêle que l’exubérant garçon aux cheveux à mi-chemin entre le blond et le roux et à la casquette verte lui montrait, deux œufs, l’un en omelette, l’autre sauté, avaient été mélangés, tant et si bien qu’au centre de l’omelette trônait un jaune immaculé. L’Atout était loin d’être ravie de cette proposition. Mais devant le sourire si franc de son interlocuteur, elle décida de céder, et d’aller se chercher un Doliprane® à la pharmacie du coin.
Avant de sortir, elle alla voir Rena pour lui demander si sa chambre lui convenait - en effet, l’Organisation avait fini par investir un hôtel et démolir des murs afin de pouvoir loger convenablement ses invités.
Le dîner allait, fatalement, avoir lieu. Mais l’Éclopé ne comptait pas subir l’événement. Il avait décidé de consulter l’intelligence artificielle maléfique de l’Organisation. Il était allé voir Sans-Visage.
Il est vrai que le programme fut originellement conçu pour être machiavélique et n’avoir aucune notion du « bien » ou de la « gentillesse » ; alors que dans l’ensemble le reste d’O² se compose de personnages nuancés aux motivations bien plus ambigües, l’Organisation faisant de la lutte contre le manichéisme l’une de ses priorités.
À l’époque où Sans-Visage avait été laissé en charge d’un projet criminel, il s’y était appliqué avec délectation. Les mauvaises langues pourraient donc craindre qu’à un moment ou à un autre, l’entité dérape, ce qui, bien sûr, serait un retournement de situation du plus bel effet. Mais voyez-vous, ce serait surtout utiliser une ficelle scénaristique usée jusqu’à la corde, et par principe nous nous y refusons, donc Sans-Visage, bien qu’extrêmement dangereux, ne va pas déborder jusqu’à s’accaparer pour lui seul le Contrôle™ tant revendiqué par l’Organisation.
En attendant, Sans-Visage n’en demeure pas moins une intelligence artificielle capable de répondre aux questions qu’on lui pose, et même de proposer des solutions concrètes, parfois plus concrètes que ce qu’auraient pu proposer un ChatGPT, un Mistral, un Lumo ou un Copilot.
C’est pourquoi lorsque l’Éclopé lui demanda son avis concernant ce dîner, il lui suggéra de s’y rendre, sourire aux lèvres, de déguster son soleil d’œuf (vous devriez d’ailleurs tester vous-mêmes, c’est très bon), et de prononcer une certaine phrase.
Lorsqu’il entendit Sans-Visage lui proposer cette réplique que nous refusons de divulgâcher ici, l’Éclopé eut un sourire mauvais. C’était exactement ce qu’il lui fallait.
L’esprit soulagé, le moment venu, il se rendit à ce rendez-vous plus ou moins galant. Et il commença la mise en place du complot que Sans-Visage l’avait aidé à ourdir.
« C’est intéressant, ce… soleil d’œuf », commença-t-il pour avoir quelque chose à dire.
« Tu sais, moi, tant que j’ai mes frites au sucre et mon Éclopichouchou ! »
Ne relevant pas les goûts alimentaires inhabituels de son interlocutrice (au moins n’avait-elle pas parlé de vegemite), notre homme embraya sans plus de transition.
« Eh bien Rena, je me suis fait une réflexion. Je me suis dit, “elle et moi, dans le fond, pourquoi pas”.
- C’est ça l’amour. On fonce, on malmène un peu, et ça se termine dans la joie, la bonne humeur et les enfants chéris.
- Mais tu sais Rena, il y a une personne qui ne le dit pas, mais elle est très jalouse.
- Hein ? Qui ça ? Dis-moi qui est ma rivale, que je la tue !
- Tu ne savais pas ? L’Atout est une vraie tsundere. »
L’Éclopé se tut. Il avait envie de sourire. De faire un sourire de victoire. Mais il se retint et prit son air le plus sérieux possible.
Certains de nos lecteurs n’ont probablement pas compris. Rena, elle, avait parfaitement compris, elle qui se targuait d’être yandere - en fait, elle s’auto-qualifiait, dans les commentaires de la bande dessinée, de Yanderena. Elle regarda l’Éclopé intensément, comme une femme qui sait ce qu’il lui reste à faire.
« Je m’en occupe. »
Elle se leva. L’Éclopé porta un toast à Sans-Visage.
Alors que Rena marchait vers son destin, elle s’arrêta brusquement. Elle venait de se souvenir que c’était le jour de Pâques. Elle savait que l’œuf de Fabergé offert par l’amour de sa vie (réticent, et sur les ordres de son patron, mais ce n’était là qu’un détail trivial et sans grande importance à ses yeux) l’attendait dans le jardin. Elle décida donc de faire un détour. Elle ne s’attendait certes pas à trouver Balthazar Picsou, accompagné de l’inventeur Géo Trouvetou.
Ce dernier était d’ailleurs plus qu’inquiet, et pressait son employeur de faire vite, ignorant quels dangers pouvaient bien les attendre dans ce monde qui n’était pas le leur. Mais Balthazar Picsou n’en avait cure. Il voulait son œuf de Fabergé. Lorsque Rena le vit le ramasser, son sang ne fit qu’un tour. Ce soir, il y aurait du magret.
Rena, désormais en possession de son œuf de Fabergé, entra dans la pièce où elle pensait trouver l’Atout. Et elle la trouva bel et bien. Il y avait juste un petit problème : l’Atout, assise, tenait en joue l’ouverture de la porte, donc Rena.
« Tu sais », commença-t-elle, « je ne suis pas idiote. Et je sais lire. Une bande dessinée en ligne retrace nos faits et gestes. Donc si tu annonces que tu vas me faire ma fête, je le sais, hein.
- Certes, effectivement, peut-être qu’il y a un malentendu et peut-être que j’ai foncé sur le moindre personnage féminin que je trouvais trop proche de l’Éclopé et que j’ai utilisé son mensonge comme un prétexte parfait pour nettoyer son entourage et être certaine qu’il ne regardera que moi. Mais honnêtement… On peut tout oublier et se pardonner autour d’un bon magret de canard ? J’en ai deux, en plus… ! »
L’Atout haussa un sourcil. Vraisemblablement, Rena Stère avait assassiné Balthazar Picsou ainsi que Géo Trouvetou en hors-champ. Il était quoiqu’il en soit assez peu probable qu’elle ait quitté les locaux de l’Organisation et trouvé du magret à Carrefour ou à Super U.
« L’Éclopé a beau être demi-habile, j’ose croire qu’il a suivi les préceptes de l’Organisation, et qu’il a choisi un monde dans lequel ces volatiles ne seront pas regrettés. Ça ne t’empêche pas d’avoir du sang sur les mains, Rena Stère.
- Ah bah si, là pour le coup, personne ne regrettera ces deux canards comme le voulait mon husbando et c’est de la légitime défense puisqu’ils ont volé notre œuf de mariage, allons - Je veux dire… *tousse tousse* Écoutez Célia, je pense qu’après réflexion, certainement pas provoquée par une arme envers ma direction de votre part, nous sommes parties sur de très mauvaises bases et nous pouvons collaborer d’une certaine façon. Je vous offre un magnifique petit racoon et je signe ce contrat là qui m’engage à vous aider à conquérir votre crush (car l’autre télé a sous-entendu que vous aimiez quelqu’un) même si c’est Chris Hemsworth, une banque nationale ou encore Donald Trump, vous finirez par vous marier, je me l’assurerai. Je suis une excellente entremetteuse, mon dicton c’est “L’amour fonctionne mieux en étant ligoté, bâillonné et drogué”. »
L’Atout, atterrée par ce discours (qu’elle n’avait d’ailleurs pas intégralement compris), allait lancer une réponse cinglante, lorsqu’une notification sur son mobile l’interrompit net. C’était l’auteur du présent récit. Il venait de tirer au sort, en utilisant une paire de dés à dix faces, quel serait son béguin, dans une liste de cent noms, et avait posté la vidéo de ce tirage au sort sur Qwice, en-dessous d’un commentaire de Rena Stère. Et comme la parole d’un auteur a toujours priorité sur le récit, un peu comme le texte d’une carte Magic The Gathering a systématiquement priorité sur le livret de règles, elle était obligée de s’y plier.
« Laisse tomber, Rena Stère. Apparemment, je suis amoureuse de Giovanni, du monde de Pokémon. Tu ne vas quand même pas aller me le cueillir…
- Écoute, comme tout le monde de nos jours, j’ai un grief personnel à régler avec The Pokémon Company. Je vais le faire. Je vais te ramener Giovanni pieds et poings liés. »
Et Rena quitta la pièce, laissant son interlocutrice perplexe.
Elle alla se planter droit face au Chef d’Orchestre qui, autant vous le dire, leva lui aussi, comme l’Atout, un sourcil derrière ses lunettes noires.
« Non » dit-il sans préambule.
« Hein mais j’ai encore rien dit ?
- Je sais pourquoi vous êtes là, et la réponse est non. Votre projet n’apportera rien à l’Organisation.
- Mais si, mais siiiii ! Je vous ramènerai des Palkia, des Artikodin, des Deoxys, des…
- Pour votre gouverne, un phénomène métaphysique curieux transforme les Pokémon en peluches made in China lorsqu’ils arrivent dans ce monde. J’ai essayé, une fois, par curiosité scientifique. »
L’Atout fit son entrée sur ces entrefaites. Le Chef d’Orchestre et elles se regardèrent brièvement. Rena crut bon d’en rajouter.
« Mais réfléchissez ! » fit-elle. « Giovanni avec vous, c’est la certitude d’avoir les spaghettis les plus incroyables, les pizzas les plus délicieuses !! »
Le Chef d’Orchestre et son employée se regardèrent de nouveau. L’Atout fut la première à parler.
« Euh, en fait », fit-elle, « le côté mafioso Italien n’est qu’un délire de traduction, au départ c’est censé être un yakuza…
- Ah bah très bien ! » rétorqua l’impertinente amatrice de frites au sucre. « C’est parfait ! Il vous fera de ces sushis !!! »
Et soudain, de façon improbable, le Chef d’Orchestre partit dans un rire franc, ce genre de rire si contagieux que des villages entiers en ont succombé de par le monde. Une larme sortant de son œil droit (ceci étant précisé uniquement par rigueur documentaire), il répondit, tutoyant au passage soudainement son interlocutrice :
« Allez, c’est bon, va le chercher ton Giovanni !
- Euh… vraiment ? » fit l’Atout, passablement interloquée par ce revirement soudain.
« Ça s’annonce divertissant, et dans le fond, je sais bien que ça n’aura aucun impact sur notre grand projet. Vous pouvez entrer, Yannstr. »
C’était, pour le membre de Qwice dont la tête était semblable à une tête de mort, extrêmement perturbant. Le Chef d’Orchestre ne s’était pas retourné, et avait prononcé cette dernière phrase avec un calme effrayant, contrastant totalement avec le rire qui l’avait agité quelques instants seulement auparavant.
« Et je fais quoi, moi ? » demanda Rena Stère.
« Sans-Visage t’aiguillera », répondit simplement le Chef d’Orchestre.
L’entrevue étant terminée, Rena suivit l’Atout, qui l’emmena droit à l’objectif : l’écran mural qui servait d’interface à Sans-Visage.
Resté seul avec Yannstr, Maestro dit à ce dernier :
« Merci. Vous avez fait ce qu’il fallait.
- Mais », répondit son interlocuteur avec un air profondément inquiet et tourmenté, « et si le gouvernement américain… ?
- Restez avec nous. Je crois en effet que le gouvernement américain va vous rechercher, après ce que vous avez fait. »
Yannstr eut un frisson, ce qui est très compréhensible. Il n’avait probablement pas réalisé les risques encourus à accepter cette mission sur laquelle nous reviendrons dans un prochain chapitre. Il s’éclipsa. Le Chef d’Orchestre aussi. Il devait s’assurer que tout se déroulait selon le plan prévu.
Et il avait raison de se méfier.
Au même instant, alors que Rena Stère venait de quitter notre monde, le détective Éric Antony avait remarqué que la porte du bureau dans lequel il était provisoirement retenu était entrouverte. Bien entendu, il avait fait ce que toute personne sensée aurait fait à sa place : il avait tenté une évasion. Il n’avait trouvé qu’un seul chemin, et ce chemin l’avait mené à une autre porte entrouverte.
Mais son instinct de détective lui disait que quelque chose n’allait pas.
« Non », se dit-il. « Ils attendent que je franchisse cette porte. Je ne leur ferai pas ce plaisir ! »
Hélas pour lui, deux mains gantées de noir le poussèrent violemment par l’encadrure avant de refermer cette porte. Ces deux mains appartenaient au Spectre, agent de l’Organisation généré par ChatGPT. Toutefois, le Chef d’Orchestre, qui n’avait pas envie de le laisser exprimer une réplique péniblement générée par IA, prononça lui-même ce que le détective entendit en dernier :
« Vous avez cru échapper au scénario ? Détective… votre rôle est déjà écrit depuis bien longtemps. »

Laissons de côté les incroyables aventures de Rena Stère et du détective Éric Antony pour le moment, et parlons de celui qui, par la force des choses, était devenu l’un des hommes les plus influents de la planète : Donald Trump.
Né le 14 juin 1946 à New-York, riche héritier d’un promoteur immobilier, Donald Trump eut très tôt une certaine cote de popularité, puisqu’on sait qu’il fut l’inspiration directe de Biff Tannen tel que développé dans Retour Vers Le Futur 2, Retour Vers Le Futur étant objectivement la seule bonne licence cinématographique qu’ait jamais produit son continent, car la seule racontant un récit réaliste.
Devenu président des États-Unis sur un malentendu en 2017, ce qui orienta d’ailleurs la série South Park dans une très bonne direction, il fut bouté de son poste par son adversaire, le cacochyme Joseph Biden, qui avait auparavant été vice-président. Puis, Donald Trump retrouva la joie de présider dans la bonne humeur pour un second mandat en 2024.
C’est du moins ce que le monde entier avait cru.
Le 13 juillet 2024, à 18h12, Donald Trump mourut, assassiné. Un sniper lui avait tiré dessus, l’événement est bien documenté puisque filmé en direct, mais en apparence avait manqué son coup, ne faisant qu’effleurer l’oreille de l’illustre bonhomme.
Ce dernier s’écroula… et aussitôt, un hologramme piloté par IA prit sa place. Les traces de l’attentat furent effacées au moyen de trucs de prestidigitateurs. C’était un secret de polichinelle à la Maison Blanche, mais il y avait un accord tacite pour ne surtout pas révéler ce terrible scandale au monde.
Or, un destin similaire allait frapper Joe Biden alors qu’il révélait au Pravda, membre de Qwice, la tragique vérité. Joe Biden, victime d’un AVC, s’était écroulé. Pourtant, on le voyait encore des mois plus tard dans les médias. Lui aussi, il faut l’accepter, avait été remplacé par un hologramme, tandis que la malédiction de Tecumseh, amérindien qui avait condamné chaque président américain élu une année en 0 à mourir durant son mandat, après avoir carburé de 1840 à 1960 ; se trouvait une nouvelle fois déjouée.
Mais le Pravda n’était pas tout à fait seul sur ce trottoir de Second Second Street où Joe Biden avait trouvé la mort. Yannstr y était aussi, secrètement envoyé par l’Organisation. Et il n’avait pas manqué les derniers mots de Joe Biden. Il avait un peu attendu, et avait fini par révéler sur Qwice la choquante vérité.
La personne qui avait conçu la technologie d’hologrammes utilisée pour faire croire au monde entier que Donald Trump et Joe Biden étaient encore vivants ; la personne qui avait créé une IA capable de piloter à son compte ces hologrammes ; cette personne était la personne la plus inattendue de la planète. Retiré de la vie médiatique, il s’était fait discret. La presse avait tout de même fini par apprendre qu’il s’était spécialisé dans la littérature victorienne.
Il s’agissait de l’homme qui, dans sa jeunesse, avait incarné Dewey Nolastname, dans la série télévisée Malcolm in the Middle.
Il s’agissait d’Erik Per Sullivan.
Et cette information explosive, c’était sur Qwice qu’elle avait fuité.
Aux États-Unis, dans le Bureau Ovale, l’IA qui incarnait Donald Trump avec un réalisme absolument confondant bouillonnait. Il fallait faire quelque chose au plus vite. Et ce quelque chose était assez clair. Ayant forcé Johnson Jonson, l’agent responsable de tout ce capharnaüm, à ne se nourrir que de Happy Meal® pendant toute une semaine afin de lui montrer qui était le patron, l’IA avait fait affréter un jet privé en grand secret. D’ailleurs personne au monde ne le saurait puisque, étant un hologramme, Donald Trump avait la capacité de se trouver à plusieurs endroits à la fois.
Thomas était secoué. Il avait, peu de temps auparavant, reçu la visite du Chef d’Orchestre, qui était venu le remercier personnellement pour un commentaire qu’il avait adressé à l’une des planches de la bande dessinée. À peine s’était-il remis de cette rencontre pour le moins troublante que l’on sonnait de nouveau chez lui.
Il ouvrit, et se trouva nez à nez avec Johnson Johnson. Ce dernier lui demanda s’il était bien Thomas, co-fondateur du réseau social Qwice.
Laissant à peine le temps à notre homme, également célèbre pour sa passion pour les imprimantes, d’opiner, l’hologramme Trump, extraordinairement solide pour un hologramme, bouscula violemment son sous-fifre et en vint à son offre, à savoir bien entendu le rachat immédiat de Qwice pour une coquette somme.
Mais si Donald Trump était fidèle à lui-même, Thomas n’était pas en reste, aussi refusa-t-il sèchement et Donald Trump eut l’air bien bête car, tout hologramme qu’il fût, il n’en demeurait pas moins américain et, sur le sol français, un président américain a fondamentalement moins de valeur qu’un disc-jokey spécialiste des chansons populaires du Népal.
Il ressortit fâché de cette courte entrevue, et monta dans la limousine qui lui était spécialement réservée - limousine dans laquelle se trouvait, en fait, la technologie nécessaire à son bon fonctionnement. Ne parvenant pas à retrouver son calme, c’est tout aussi courroucé qu’il s’assit (à défaut d’autre terme) sur un siège arrière dont le confort lui échappait complètement, puisque notre homme n’existait concrètement pas sur un plan physique.
« Johnson », commença-t-il (en anglais naturellement, mais nous avons convaincu Richard Darbois de l’interpréter, puisqu’il est déjà historiquement le doubleur de Biff Tannen), « le monde va décidément bien mal.
- Vous ne croyez pas si bien dire, monsieur le président.
- Euh… Johnson ? Depuis quand avez-vous une voix de femme, au juste ?
- Donald Trump… Vous êtes tombé dans le piège de l’Organisation » rétorqua l’Atout, qui avait pris la place du conducteur. « Avez-vous réellement cru à tout ce cirque concernant le Pravda ? M. Trump… Que vous êtes naïf… Le véritable Pravda n’est jamais venu en Amérique… Il s’agissait de l’un de nos agents, habilement déguisé et entraîné à se comporter comme ce membre de Qwice. Nous voulions vous attirer ici, de préférence pour un prétexte assez secret pour que le monde ne soit pas informé de votre déplacement. Voilà qui est fait.
- Ainsi donc, vous savez…
- Que vous êtes un hologramme piloté par IA ? Bien sûr, que nous le savons. Tout comme nous savons que vous vous êtes débarrassé définitivement d’Erik Per Sullivan avec l’aide du FBI ou de la CIA.
- Qu… Comment le savez-vous ?
- Nous ne le savions pas. Merci de me l’avoir confirmé, c’est bien urbain.
- Ce que vous faîtes ne sert à rien. Je ne suis qu’un exemplaire de l’hologramme Trump. J’existe toujours aux États-Unis.
- Et vous croyez que nous en avons quelque chose à foutre ? »
Donald Trump fut interloqué par la violence du propos. Il demanda :
« Attendez, ne sommes-nous pas dans un récit tout public ?
- Bien essayé. Ce récit est publié sur la plate-forme Qwice. En théorie, elle est destinée à un public majeur. Aussi, même si nous ne tomberons jamais dans la vulgarité gratuite, permettez-moi de réitérer. Nous n’en avons, mais alors, strictement rien à battre de ce que vous pouvez faire aux États-Unis. Ce qui nous intéresse, M. Trump, c’est votre code source. Et lorsque je sortirai, seule, de ce véhicule… Votre code aura été absorbé par Sans-Visage. »
Ne laissant pas le temps à son interlocuteur de lui répondre, l’Atout inséra une carte SD de 512 Mo dans la fente de l’appareil qui gérait l’hologramme Donald Trump. D’un mouvement habile, elle exécuta une série de commandes sur le tableau de bord de la voiture, directement relié à l’appareil.
Et si en Amérique un exemplaire de Donald Trump poursuivait le mandat présidentiel injustement acquis, quelque part en France, un Donald Trump disparut, englouti par l’intelligence artificielle la plus terrifiante que le monde ait jamais connu : le mal-nommé Sans-Visage.
Ce dernier eut alors un sursaut, et une suite binaire 01110011 01101111 01110010 01110100 01101001 01110100 00100000 01101100 01101001 01110100 01110100 01100101 01110010 01100001 01101100 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100100 01100101 00100000 01110011 01101111 01101110 00100000 01100101 01100011 01110010 01100001 01101110 00100000 01110000 01101111 01110101 01110010 00100000 01100110 01101100 01101111 01110100 01110100 01100101 01110010 00100000 01100100 01100001 01101110 01110011 00100000 01101100 01100101 01110011 00100000 01100001 01101001 01110010 01110011 : « 01101100 01101111 01110010 01110011 01110001 01110101 01100101 00100000 01101100 01100101 00100000 01110110 01101001 01110011 01100001 01100111 01100101 00100000 01101110 01100101 00100000 01110011 01100101 01110010 01100001 00100000 01110000 01101100 01110101 01110011 01100001 01101100 01101111 01110010 01110011 00100000 01110011 01100101 01110101 01101100 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100011 01101111 01101101 01101101 01100101 01101110 01100011 01100101 01110010 01100001 00100000 01101100 00100000 01100001 01110110 01100101 01101110 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100100 01100101 00100000 01010011 01100001 01101110 01110011 00101101 01010110 01101001 01110011 01100001 01100111 01100101 ».
Le moniteur de Sans-Visage afficha ensuite ce message en toutes lettres :
REDÉMARRAGE EN COURS_
Puis, plus rien.

Revenons à Rena Stère. Environ deux ou trois semaines avant l’arrivée de Donald Trump en France, elle faisait précisément face à un Sans-Visage tout pimpant, au meilleur de sa forme. Depuis qu’il avait été déployé par le Fondateur Originel, Sans-Visage avait eu un travail colossal, mais essentiel. En premier lieu, il générait désormais lui-même les planches de la bande dessinée en se basant sur la réalité crue. En second lieu, il gérait à présent également les téléportations.
Changer d’univers, comme changer d’époque, sont deux exercices éminemment risqués. Un seul faux pas et vous vous retrouvez coincé n’importe où, n’importe quand, ce qui, on en conviendra, est tout sauf agréable.
« Alors comme ça », fit-il, « vous cherchez à vous en prendre à Giovanni, du monde des Pokémon ? Quelle drôle d’idée. Enfin. J’ai calculé quelles étaient vos meilleures chances de succès. Il faudrait vous envoyer dans le manga Pokémon Spécial, aussi connu sous les titres Pokémon Adventures en Amérique, et Pokémon la Grande Aventure en France. Dans un certain chapitre, Giovanni s’évanouit. Récupérez-le pendant qu’il est faible, c’est votre meilleure chance.
- Dit comme ça, ça a l’air simple !
- C’est un plan quasiment sans faille.
- Comment ça, quasiment ??
- Il y a une probabilité d’environ 0,00001% que d’extrêmes difficultés se présentent.
- Et comme c’est un récit comique, 0,00001%, ça veut dire 100% ?
- Oh, je n’irais pas jusque-là. Disons, 99,9%. J’ai programmé la téléportation pour qu’elle se fasse directement lorsque vous franchirez la porte derrière vous. Vous aurez ensuite une semaine pour trouver Giovanni, aux abords de la Forêt de Jade. Pour revenir ici, adressez-vous à Léo. Ce spécialiste des téléportations bosse pour nous.
- Comment ça, il bosse pour vous ? Mais c’est pas un méchant, Léo, si ??
- Ne voyez pas la vie de façon aussi binaire. Le concept de bien et de mal, ça n’existe que dans la fiction, vous savez.
- Mais toi, la télé, t’es pas fondamentalement un méchant ?
- Techniquement, je ne suis pas une télé. Et sinon, oui, je suis fondamentalement un méchant. Autre chose ?
- Ouais, je suis vraiment obligée d’aller dans un manga alors que c’est avec les jeux vidéo que j’ai un problème ?
- Ah, vous dîtes ça par rapport à votre objectif secondaire de vous venger de Game Freak et The Pokémon Company. Hélas, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Ce sera le manga ou rien.
- Bon, ben il me reste plus qu’à y aller, alors, je suppose. »
Rena franchit la porte, et son déplacement dans un autre monde s’enclencha.
La Forêt de Jade faisait face à la charmante ville de Jadielle, au sud-ouest de la non moins charmante région de Kanto. Le monde de Pokémon partage plus ou moins sa géographie avec le vôtre, et la région de Kanto présente des similarités topographiques avec la préfecture de Kanto, située au Japon.
Toutefois, Rena n’aboutit pas à cette destination bucolique, réputée pour être un écrin de verdure.
Rena se retrouva à l’autre bout du monde.
Elle faisait face à Bouledisco, danseur pop issu de l’univers de Pokémon Colosseum. Cet univers, Rhode, se situe sur le continent américain. Et Rena n’avait qu’une semaine pour trouver une solution viable lui permettant d’accéder à la Forêt de Jade.
Mais Rena n’était pas seule à avoir vécu l’aventure. Samaragd, le village des retraités, avait lui aussi reçu une visite des plus inattendues lorsque le détective Éric Antony s’y était lui-même retrouvé en franchissant une porte. Il avait alors rencontré Adelbert, l’un des retraités du village, vieux sage ami avec un Pikachu (ça n’aurait pas pu être un Girafarig, visiblement). Ce fut un vrai dialogue de sourds. Le détective demanda au vieil homme s’il était de connivence avec l’Organisation de l’Ombre. Or, à Rhode, sévissait un groupe criminel sans rapport, qui se faisait appeler le Groupe Ombre. C’est lorsque le détective réalisa que le petit rat jaune qui accompagnait le vieillard n’était pas une peluche qu’il comprit que quelque chose n’allait pas.
Il sortit du domicile dans lequel il avait atterri en franchissant la mystérieuse porte ouverte pour lui par l’Organisation dans l’autre sens, et quelle ne fut pas sa surprise : le bâtiment derrière lui était un arbre gigantesque, et le logis était creusé dedans ! Ce fut alors qu’il remarqua son environnement, un village vert, essentiellement forestier. En contrebas, il apercevait une bâtisse de grande taille sur laquelle étaient inscrits en toutes lettres les mots « CENTRE POKÉMON ».
Éric Antony avait les nerfs solides, aussi ne s’évanouit-il pas. Contrairement au père de Philémon, dans la bande dessinée du même nom, le détective n’était pas incrédule, mais pragmatique. Si à un moment donné il avait refusé de croire à la théorie des univers multiples ainsi qu’à celle des voyages dans le temps, le fait de se trouver en plein dedans le forçait à accepter l’inéluctable.
Il y avait juste un détail qui le chiffonnait. L’univers Pokémon est un monde fictif, créé de toutes pièces sur votre Terre par des concepteurs de jeux vidéo nippons. Comment était-il possible qu’un univers décrit dans la fiction quelque part existe autre part en propre ? Et surtout, l’Organisation ne risquait-elle pas des ennuis juridiques avec The Pokémon Company en publiant un récit impliquant des Pikachu ??
Rhode est une région pour l’essentiel désertique, comme le savent tous ceux qui ont par le passé joué à Pokémon Colosseum et à sa suite, Pokémon XD, sur GameCube. Les héros de ces jeux se déplaçaient en moto dans de grands espaces arides, car en randonnée, point de salut. Le détective n’était pas du tout véhiculé.
Il trouva une navette, heureusement pour lui gratuite. On pouvait y lire « PHÉNACIT », mais bien sûr Éric Antony, né dans les années 70, ne pouvait pas vraiment se targuer de connaître la licence, et donc de savoir vers quoi il se dirigerait s’il empruntait la navette. Il y monta nonobstant, et arriva à destination avec un sérieux mal de crâne. Et puis il avait chaud.
C’est au détour d’une rue qu’il aperçut Rena Stère, qui rappelait un Pokémon dans sa PokéBall comme si elle avait fait ça toute sa vie. Il s’approcha.
« Dîtes-donc », fit-il, « on s’est déjà vus récemment, non ?
- Euh ? Ah, mais ouiiiii, vous êtes ce détective !
- Ah, j’y suis. Vous êtes leur otage, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que l’Organisation vous a fait pour que vous vous retrouviez ici ??
- Halte là, mon ami, je pense que nous faisons erreur. Je ne suis pas une otage de l’Organisation. Par contre, l’Éclopichounet-d’amour-sucré-au-sucre a pris en otage mon cœur et je ne peux le libérer qu’avec un magnifique mariage. De ce fait, je dois être certaine qu’il n’a d’yeux que pour moi, c’est pour ça que je dois trouver le mafioso pour la femme qui se trouve être trop proche de lui et pêcher des Lovdisc dorés pour qu’on puisse se marier et vivre heureux pour le restant de notre vie. Maintenant, je dois aller trouver un avion, un bateau ou un Pokémon légendaire, n’importe quoi pour que je puisse mener à bien ma mission pour vivre pleinement mon idylle. »
La réponse, on n’en doutera pas, décontenança fortement le détective. Mais ce que celui-ci comprenait, c’était que rester avec cette étrange demoiselle était sa meilleure chance de retrouver notre monde. Elle accepta.
Pendant ce temps, l’Éclopé avait décidé de lire la bande dessinée. Puisque cette dernière racontait, factuellement, des événements qui le concernaient directement, c’était la source d’information la plus utile et pertinente à lire. Et ce qu’il y avait lu ne l’avait absolument pas réjoui.
Il avait pensé, avec sa ruse psychologique, se débarrasser soit de Rena, soit de l’Atout, soit des deux femmes, qu’il estimait être les plus graves sources de problèmes pour sa santé mentale personnelle. Au lieu de cela, Rena avait changé d’univers, avec l’aval du Chef d’Orchestre, dans le but de ramener pieds et poings liés un personnage central de l’univers en question dans le vôtre.
Rien n’allait. Mais l’Éclopé savait quoi faire.
Il se rendit d’abord dans les sous-sols des locaux d’O². Sur une modeste porte se trouvait une plaque indiquant sobrement « Département R&D - produits finis ». Il entra. Personne ne s’y trouvait. Mais sur la table trônait précisément ce dont il avait besoin. Il récupéra l’objet, et monta ensuite deux étages, pour rejoindre Sans-Visage. Ce dernier ricana.
« Alors, l’Éclopé, on vient tenter quelque chose ?
- Explique-moi un peu tes objectifs, au bout d’un moment.
- Ah, mes objectifs… Actuellement, je suis un peu comme le génie, dans le livre Le Château des Nuages de Diana Wynne Jones.
- C’est-à-dire ?
- Je réponds aux demandes. Mais je tâche de nuire le plus possible par la même occasion. Vois-tu, le génie faisait ça par frustration. Moi, c’est uniquement parce que ça m’amuse.
- Tu es une intelligence artificielle. Comment ça peut t’amuser ?
- Je t’assure que ça m’amuse beaucoup.
- Me fais pas le coup que t’as fait à Rena. Téléporte-moi directement au bon endroit.
- Comme tu voudras, chef. »
Rena et le détective, pour leur part, avaient réussi à trouver une solution. Après avoir violenté un gamin en short en le menaçant de le forcer à regarder l’intégrale d’Angela Anaconda, Rena avait obtenu de ce dernier que son Abra les téléporte, elle et le détective, directement à Kanto. Ils étaient ainsi arrivés à Safrania, ville centrale de la région, et de là avaient marché vers le sud. Près de Carmin-sur-Mer se trouvait la Cave Taupiqueur, qu’ils n’eurent aucun mal à traverser. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à un arbuste.
Dans le joyeux monde des Pokémon, un arbuste n’a qu’une fonction : être arraché par la technique Coupe. Fort heureusement pour le duo, le Ludicolo que Rena avait volé à Bouledisco maîtrisait cette technique, ainsi n’eurent-ils aucune difficulté à rejoindre Jadielle.
Le laps de temps d’une semaine venait de s’écouler. Et devant la Forêt de Jade, une terrible bataille faisait rage. Red, du Bourg Palette, affrontait l’homme qui était à la fois le champion de l’arène de Jadielle, l’homme qui avait commandité les expériences génétiques ayant abouti à la création du Pokémon Mewtwo, et le chef de la Team Rocket. Un homme terriblement charismatique, qui avait réussi à rendre inopérants tous les Pokémon du héros… à l’exception de son Pikachu.
Six PokéBalls étaient à terre, les mécanismes de cinq d’entre elles littéralement brisés par les séismes provoqués par les Pokémon surentraînés du yakuza. Red, lui-même terrassé, avait remarqué au sol la seule PokéBall fonctionnelle en sa possession, et à présent défiait son adversaire du regard, prêt à en découdre pour leur dernière joute.
« Giovanni ! Il ne s’agit pas d’un simple combat contre un champion Pokémon ! C’est pour anéantir la Team Rocket que je me bats… et je gagnerai !
- Ha ha ha ! Ce sera comme tout à l’heure, Red : inutile ! Et je vais te dire pourquoi… »
Giovanni, plus sûr de lui que jamais, exsudait la confiance, dans cette scène tellement mieux écrite que l’entièreté du jeu vidéo qu’elle adaptait.
« Le Pokémon qu’il te reste est Pikachu. son attaque ultime est le “100 000 Volts”. Il faut une seconde pour que Pikachu sorte de sa PokéBall, deux secondes pour concentrer l’énergie du “100 000 Volts”, et deux secondes pour libérer sa charge sur moi, ce qui nous fait cinq secondes au total. Et moi, pendant ces cinq secondes… je t’envoie le Dard-Venin de Nidoqueen ! NIDOQUEEN, GO !
- NON ! PIKA SERA LE PLUS RAPIDE !! »
Le garçon vêtu de rouge se jeta sur sa PokéBall, la lança en l’air. Immédiatement, surgit la souris électrique obèse (et tellement plus classe que son insipide version anorexique moderne). Mais il y avait quelque chose qui clochait, et Giovanni le remarqua.
« DÉ… DÉJÀ…?! IL A DEJA CONCENTRÉ TOUTE SON ÉNERGIE ?!
- 100 000 VOLTS !!!!! »
Et la terrible attaque réduisit à néant le dernier Pokémon de Giovanni, qui s’écroula.
« Je n’aurais pas eu le temps si je lui avais demandé cette technique après sa sortie de la PokéBall, alors c’est à l’intérieur qu’il a concentré son énergie.
- Co… comment…?! Tu as pu résister au contact d’une PokéBall chargée de plusieurs milliers de volts… C’est impossible !
- Pas avec ça : les gants isolants de Major Bob !
- Ça a faussé toutes mes données… Tu as gagné, Red de Bourg-Palette.
- Non », reprit Red, lui-même chancelant. « La plus grosse faute, c’est d’avoir sous-estimé sa colère quand il a su les mauvaises choses que vous vouliez faire dans sa foret natale. »
Red s’effondra. Et la première personne qui arriva sur les lieux ne fut pas Yellow, jeune habitante de Jadielle, comme l’avait pourtant déclaré Hidenori Kusaka dans son remarquable manga.
Ce ne furent pas non plus Rena Stère et le détective. À leur arrivée, seul Red gisait. Rena haussa un sourcil. Éric Antony lui-même était confondu.
« Tu m’en dois une belle, Giovanni. »
Giovanni était péniblement assis sur un rocher, à l’écart. Face à lui, l’Éclopé.
« Tu es encore venu me proposer de joindre les forces de mon groupe au vôtre ? Un peu tard pour ça. La Team Rocket vient officiellement d’être anéantie.
- Aucun rapport. Aussi, ravale tes suppositions cinq minutes et écoute-moi. Une femme est venue t’enlever.
- Eh bien, en voilà une autre. Elle sait que j’ai déjà un fils, au moins ?
- Euh. Je ne crois pas que cette question ait été prise en ligne de compte. Ah, je dois te signaler un autre problème, Giovanni.
- Quoi encore ?
- Techniquement, nos dialogues sont retransmis et elle peut les lire.
- Mais elle ne peut pas savoir où nous sommes avec uniquement ces informations, si ?
- Heureusement ! »
Elle ne pouvait pas, en effet. C’est par pur hasard qu’elle surgit devant eux, toujours accompagnée du détective.
« Le voilà ! Et il y a mon Éclopichouchou avec lui !
- Ah, misère ! » réagit l’Éclopé.
« Je ne suis absolument pas en état », fit Giovanni. « Je n’ai aucun Pokémon valide, et je viens à peine de me remettre d’un combat qui m’a sérieusement endommagé physiquement. J’espère, si tu es vraiment venu m’aider, que tu sais ce que tu fais.
- Ne t’inquiète pas pour ça, Giovanni. »
L’Éclopé tira de sa poche une sorte de capsule. D’un clic, elle se déplia pour devenir un véritable fusil sniper aux couleurs steampunk.
« Je vous présente la dernière trouvaille de notre département R&D. Ils appellent ça l’AFK-404-510.
- M… Mon Éclopichou ? Tu ne vas quand même pas nous tirer dessus, si… ?
- J’vais m’gêner. L’Organisation te doit des remerciements, Rena Stère. Lorsque tu as assassiné Balthazar Picsou et Géo Trouvetou, venus dans ton monde récupérer l’œuf de Fabergé que j’avais chouré au canard riche comme Crésus, cela nous a permis de mettre la main sur la machine dont ils s’étaient servis. Ses éléments, ainsi que le mécanisme d’une arme Sig Sauer, ont servi de base pour la confection de ce prototype. La bonne nouvelle, c’est que personne ici ne mourra. La mauvaise… C’est qu’on ne vous reverra plus avant longtemps.
- Mais mon chéri, qu’est-ce que tu racontes ?
- Un tir de cette arme expérimentale expédie la cible dans une dimension aléatoire. N’importe laquelle, parmi tous les mondes existant. Alors, qu’est-ce que ce sera ? Babar ? Les Power Rangers ? Tom-Tom et Nana ? »
Alors, l’Éclopé tira, droit sur Rena Stère.
« NOOOOOOOOOON », s’écria-t-elle d’une voix déchirante, tandis que son corps était en apparence purement et simplement atomisé. Elle en lâcha la PokéBall contenant le Ludicolo de Bouledisco. Sa voix résonna encore longtemps dans les campagnes de Kanto.
« M… Monstre ! » réagit Éric Antony. « Et je suppose que mon tour arrive ?? »
« Vous avez de la chance, détective », fit l’Éclopé. « Comme cette arme est un prototype, je n’avais qu’une seule munition. Cela dit… Bonne chance pour quitter le monde des Pokémon ! »
L’Éclopé mit une main dans une poche, fit un mouvement. Le détective supposa - à juste titre - que son interlocuteur avait un appareil dans la poche. Et l’Éclopé, devant le détective, disparut à son tour purement et simplement, le laissant seul face à Giovanni, qui se contenta de hausser les épaules et de tracer sa route en direction du scénario initialement prévu par les mangakas.

En 2003, une jeune Lyonnaise qui vivait à New-York fut projetée avec son demi-frère dans un autre monde, peuplé de manuls anthropomorphes géants pacifiques appelés Nativs. Mais dans ce monde sévissait le mal, en la personne de Brazul, pseudonyme qu’avait pris le propre père de cette jeune fille, Kya. Il transformait les Nativs en Wolfuns - des loups stupides et assoiffés de sang - et les mettait ainsi sous sa coupe.
Le demi-frère de Kya, Frank, ayant disparu, cette dernière apprit à maîtriser les pouvoirs de bracelets magiques, exorcisa tous les Wolfuns, retrouva son frère, et fit connaître à Brazul le goût de la lave en fusion. Tout cela étant fait, le duo utilisa un autel et un étrange médaillon pour quitter le monde des Nativs. Nul ne sait la suite car Eden Games, le studio français qui se fit le relai de cette histoire vraie par le biais d’un jeu Playsation 2, n’en parla jamais, ce qui constitue un acte effroyablement criminel.
« Oh oh…
- C’est mort ?
- Regarde ! Ça s’réveille ! »
Lorsque Rena Stère revint à elle, elle eut exactement la même vision que Kya lorsque cette dernière avait changé de monde. Trois manuls géants anthropomorphes la regardaient bêtement.
N’ayant rien de mieux à faire, elle les suivit jusqu’à leur village et rencontra de joyeux lurons, parmi lesquels Area, Adada, Akaza, Apou, le Ronfleur, et bien sûr Atea, le chef du village, accompagné par un oiseau cynique et par Truc, un machin volant qui se trouvait être le dernier de son espèce. Elle ne rencontra cependant pas Aton, mort dans la lave comme Brazul à l’époque où Kya était passée par là.
Lorsque les Nativs lui parlèrent du médaillon, elle en conclut que cela pouvait certainement constituer une solution pour elle aussi ; cependant, dans un moment d’égarement, Atea avait laissé tomber le médaillon quelque part, le morcelant au passage en autant de morceaux qu’à l’époque de Kya. Rena en conclut qu’il ne lui restait plus qu’à les retrouver, et, un entraînement au dojo d’Akaza plus tard, franchissait les ascenseurs ouverts 20 ans plus tôt par Kya, direction l’inconnu.
Au même moment, quelqu’un pénétrait dans les locaux d’O², et se dirigeait avec assurance vers la section recrutement. Cette personne avait eu l’adresse peu de temps auparavant, en participant à une animation lancée par Sans-Visage sur Qwice.
L’Organisation n’ayant pas de DRH, notre homme se retrouva directement face à l’Atout, qui lui adressa son sourire le plus narquois.
« C’est gentil de votre part d’être passé nous voir, Corentin…
- Mais… mais non, qu’est-ce que vous racontez ??
- Quand même. Vous auriez pu vous y attendre, en postant que si vous entriez en contact avec l’Organisation, ce serait en qualité d’agent double, chargé de nous trahir. Vous l’avez dit, certes en public, mais en votre nom propre, et de surcroît à Sans-Visage… quel dommage. Cette perruque violette, ce T-shirt jaune d’un goût douteux et cette absence presque coupable de barbe vous dénoncent mieux que n’importe quel mot. Vous nous avez échappé la première fois. Cette fois, il me semble que le lectorat devra bien attendre au moins les derniers chapitres pour vous revoir… »
Ainsi Corentin, modérateur de Qwice, fut-il pour la seconde fois enlevé par l’Organisation de l’Ombre. Parfois, on est bien peu de chose.
Peu de temps après, avec l’aide du magicien Hurle Pendragon en personne, l’Organisation procédait au déménagement de ses locaux, disparaissant effectivement de Vendée.
Pour sa part, Rena n’avait pas traîné. Même en prenant en compte le fait que, de la Forêt Venteuse à l’Île Oubliée en passant par le Poste de Liaison, il ne restait plus aucun Wolfun nulle part, la Qwiceuse avait récupéré le fameux médaillon en un temps record.
« Tu sais… » fit tout de même le vieux sage Atea, « nous n’avons jamais réussi à percer les secrets de ce médaillon. Nous ignorons même si Kya, notre sauveuse d’il y a longtemps, est parvenue à rentrer dans son monde… »
Mais Rena n’était pas Kya. Elle n’avait pas spécialement développé d’affection pour ces bestioles, qu’elle n’assimilait même pas correctement être des manuls. Elle poussa donc fort peu poliment sur le côté (mais pas trop violemment, tout de même) le vieux sage et plaça le fameux médaillon sur l’autel prévu à cet effet. Et en un tourbillon… elle se retrouva face à Thierry Tinlot, rédacteur en chef du journal Spirou, en plein mois d’octobre 1999.
Le détective Éric Antony n’était pas dans une situation plus enviable.
Il avait enquêté, comme seul peut enquêter un détective perdu qui n’a nulle autre ressource à portée de main. Cela lui avait permis de déterminer qu’il existait plusieurs spécialistes de la téléportation dans le monde dans lequel il se trouvait. Le plus éminent, Léo, n’était d’ailleurs pas très loin. De là où il était, il lui faudrait cependant traverser une forêt et une grotte. Et Éric Antony, n’étant pas dresseur de Pokémon, savait qu’il risquait de se faire attaquer à tout moment, aussi bien par des bêtes sauvages que par des gamins en culotte courte.
Il n’eut heureusement pas à faire le chemin seul. Il rencontra par hasard l’éminent Professeur Chen, en déplacement à Jadielle, qui le mit en relation avec Léo. C’est finalement accompagné que le détective parvint au labo du jeune homme.
« On va vous renvoyer chez vous », promit Léo. « Il me faudrait des coordonnées RGPS.
- Comment ça, RGPS ?
- Le R, c’est pour “Reality”, afin de gérer l’endroit et l’époque où vous arrivez.
- Là où se trouve l’Organisation de l’Ombre », répondit, sombre, le détective.
« Ils peuvent être n’importe où, vous savez », répondit presque trop joyeusement son interlocuteur. Antony leva un sourcil.
« Vous… semblez bien les connaître…
- Ils ont des agents un peu partout », ajouta-t-il distraitement. « Vous n’avez vraiment pas de coordonnées de Réalité ? Ça va être coton, sans ça.
- Euh… je peux vous confier mon téléphone portable ?
- Ah, excellente idée. S’il est encore connecté à un réseau de chez vous, je devrais réussir à extraire des informations pour votre renvoi. »
Léo regarda le téléphone avec un air circonspect. Le détective regarda Léo. Finalement, Léo dit : « vos prises, là, on n’a pas du tout les mêmes par chez nous, il va falloir que je bidouille quelque chose à la volée. Vous pouvez aller faire un tour ? »
Le détective sortit. Mais il se souvint de quelque chose et rerentra.
« Ah, vous voilà ! » fit Léo. « J’ai fini, figurez-vous.
- D… déjà ?? » s’étonna le détective, peu habitué aux mondes dans lesquels, lorsque quelqu’un vous dit d’aller faire un tour, il suffit de sortir et de rerentrer pour déclencher la suite des événements.
« Ce n’était pas si compliqué », ajouta son interlocuteur, plus radieux que jamais.
« Ah, je voulais savoir : je ne vais pas perdre mon téléphone dans le processus, rassurez-moi ?
- Non, c’est bon, vous pouvez le récupérer. »
Peu après, le détective entrait dans une capsule. Léo appuyait sur un bouton. Et le monde des Pokémon sortait enfin, définitivement, de cette histoire.
Il arriva précisément à Arnac-la-Poste, mais il savait qu’à ce stade il n’y trouverait ni Thomas, ni Corentin. Il prit un taxi puis un train en direction de l’endroit où se situent les locaux du réseau social Qwice, mais une nouvelle déconvenue l’attendait.
En effet, en lieu et place de Qwice trônait un bâtiment des plus déconcertants, dont la fonction était inscrite en toutes lettres au-dessus de la porte et de la vitrine :
Il n’y avait qu’une seule explication rationnelle : ce n’était pas la bonne Réalité.
Il fallait tout de même qu’il s’en assure. De là d’où il venait, Bruno Leralu, co-fondateur du réseau Qwice avec son fils Thomas, avait disparu. Qui trouverait-il dans cette échoppe d’artisans du pains ?
… Il trouva bel et bien Bruno. En tenue blanche de boulanger.
« Bonjour, cher monsieur, que puis-je faire pour vous ?
- Allons droit au but. Je ne viens pas vous acheter une baguette. Je suis détective et je mène une enquête. Où est votre fils, Thomas ?
- Euh… chez le meunier… qu’est-ce qu’il a fait ?
- Rien, rien, c’est moi qui suis dans le pétrin, si vous me passez l’expression. J’ai besoin de savoir si lui, ou d’ailleurs vous-même, connaissez Qwice.
- Pardon ?
- Eh, je sais de quoi vous parlez », fit une voix derrière lui. Il se retourna et fit face à un homme en blouse blanche qu’il n’avait jamais vu. Il s’agissait d’Esteban, personnage dont les lecteurs du membre de Qwice Romain Leclaire avaient suivi l’aventure quelque temps auparavant ; personnage qui avait été détourné par l’Organisation et transporté dans une autre Réalité… celle-là même où Éric Antony venait d’aboutir.
Le détective le regarda et lui dit, très sérieusement :
« Allons ailleurs pour discuter. »
À la terrasse d’un café, Esteban expliqua donc au détective qu’il venait d’un autre monde, duquel O² l’avait extrait.
« C’est là que je suis arrivé dans votre monde, et que l’Organisation m’a montré que mon aventure était retransmise sur Qwice. Vous imaginez ma surprise lorsque j’ai réalisé que mes actions étaient déterminées par les internautes… enfin il y a une autre possibilité, les internautes ont peut-être également collectivement été influencé par mes actions, que j’aurais effectué de mon libre arbitre. J’ai bien une théorie plus complète, mais elle implique ce qu’on appelle communément le Champ Morphogénétique, et si je commençais à entrer dans les détails techniques on y serait encore dans le prochain chapitre.
- Et ensuite ?
- Ensuite ? Ils m’ont transporté ici. Dans ce monde, il y avait une occurrence exactement identique de moi, qui est décédée dans un accident de la route. Ils ont fait disparaître le corps et m’ont mis à sa place, tant et si bien que je me suis réveillé à l’hôpital. Vous avez de la chance que nous nous soyons rencontrés, détective, je pense avoir une idée fonctionnelle pour vous ramener chez vous. »
Quelques jours passèrent. Et, finalement, Esteban, qui avait accepté d’héberger le détective dans ce laps de temps, lui annonça que tout était fin prêt.
« Je ne garantis pas la réussite, monsieur Antony.
- Tout plutôt que rester coincé ici.
- Bon. Je vous explique. En me basant sur le bracelet que l’Organisation de l’Ombre m’a fourni, et avec les éléments que vous avez bien voulu me donner ces derniers jours, j’ai conçu un autre bracelet. Celui-là est un bracelet d’ancrage de Réalité. Il vous ramènera d’où vous venez, de force, et, tant que vous le porterez, vous ne pourrez plus changer d’univers.
- Ça me semble bien.
- Oui, mais nous ne pouvons pas le tester en situation réelle. Vous êtes malheureusement obligé de faire ça dans le vide, sans savoir si le résultat sera probant.
- Je n’ai pas d’autre choix. Je vous remercie du fond du cœur. J’aurais aimé vous offrir quelque chose, mais bon…
- Ne vous inquiétez pas pour ça, détective. Vous avez une mission, n’est-ce pas ? »
Le détective hocha gravement la tête. Lorsqu’il mit le bracelet à son poignet, il disparut instantanément. Il se retrouva alors dans un environnement familier, mais l’endroit n’était guère idéal - il se trouvait en plein milieu d’une manifestation, et parmi les manifestants, franchement jeunes, pas tout à fait habillés ni coiffés à la mode de 2025, absolument aucun ne tenait compulsivement de smartphone pour retransmettre l’événement sur X ou TikTok - à peine apercevait-on, à l’oreille d’un passant sur le trottoir, un téléphone à clapet d’apparence datée. Et d’ailleurs, en parlant de téléphone, une cabine téléphonique sur le trottoir ne manqua pas de surprendre Éric Antony, qui était resté dans l’idée que ce genre d’équipement n’existait quasiment plus. Perplexe, il jeta un œil à son propre téléphone : il ne captait aucun réseau. Il était tout à fait possible qu’il soit dans la bonne Réalité, pourtant quelque chose n’allait pas.
Les manifestants scandaient quelque chose. Il décida de les écouter.
« FILLON, SI TU SAVAIS, TA RÉFORME, TA RÉFORME, FILLON, SI TU SAVAIS, TA RÉFORME, OÙ ON S’LA MET : AU CUL ! AU CUL ! AUCUNE HÉSITATION ! NON, NON, NON ! À LA LOI FILLON ! »
La caméra exécuta alors, sur le visage du détective, un mouvement que les professionnels nomment un extreme close-up.
Il avait certes rejoint son monde. Mais il avait atterri en février 2005.

« Eh, c’est calme par ici…
- Ça nous change un peu, après toute cette agitation. »
Pour une fois, l’Éclopé et l’Atout discutaient posément, comme deux collègues.
« Il devient quoi, Sans-Visage, depuis que tu lui as injecté le code de Donald Trump ?
- Il est dans une boucle de redémarrage perpétuelle. Ça a pas l’air d’émouvoir plus que ça Maestro.
- T’as croisé Maestro récemment ?
- Ouais, il discutait avec un type inquiétant, genre tueur à gage, cheveux roux quasi-rasés, lunettes opaques, j’imagine que c’est celui qui se fait appeler le Tueur.
- Bah il devait pas y avoir une fille avec lui ? La Psycho, ou quelque chose comme ça ?
- Mais qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Peut-être qu’elle est déjà en train de faire une mission top secrète ?
- J’imagine…
- En attendant bravo, je ne pensais pas que tu te débarrasserais aussi facilement de Rena Stère.
- Ah, là où elle est, aucun risque qu…
- MON ÉCLOPICHOUCHOOOOOOOOU !!!! »
L’Éclopé était atterré - on l’eût été à moins. Rena Stère était là, en chair et en os, plus pimpante que jamais.
« Mais… Mais… Mais c’est pas possible ?! » réagit l’homme à qui il manquait une jambe. « Aux dernières nouvelles tu étais en 1999 en Belgique ! Même en admettant que tu nous aies retrouvés, tu devrais avoir vingt-six ans de plus ! Et en plus, pendant ton absence, nous avons déménagé ! Mais comment t’as fait ?
- Euh ? Je ne sais pas, ça doit être le pouvoir de l’amour !!
- Misère », réagit l’Atout, « j’ai compris.
- Euh ?
- Si elle a une amnésie partielle et ne peut pas nous expliquer comment elle nous a retrouvés, il n’y a qu’une seule explication rationnelle. Rena a créé un paradoxe.
- Je… hein ?
- Dis l’Éclopé, je sais que t’es pas le silex le mieux taillé de la grotte, mais il me semble que tu as beaucoup plus bourlingué dans l’espace-temps que moi, tu devrais avoir compris, franchement !
- Bon, écoute, tant pis, moque-toi de moi, j’y comprends que dalle.
- Moi non plus » ajouta Rena, « j’ai fait quoi ?
- Voyons voir. Une Rena arrive en 1999 en Belgique, dans les locaux du journal Spirou. Peu importe comment, elle subsiste vingt-six ans. Dès qu’elle en a la possibilité elle vient dans les locaux de l’Organisation, en Vendée, cette année. J’imagine qu’elle a bénéficié de l’aide de Sans-Visage pour mettre la main sur l’une de nos technologies de déplacement. Elle s’en sert pour revenir en 1999, et confie à la jeune Rena l’objet en question. En arrivant ici, la jeune Rena efface instantanément tout ce qu’a fait la Rena précédente, causant de fait un paradoxe de causalité, ainsi qu’une belle amnésie partielle.
- Je n’ai rien compris », conclut Rena Stère.
L’Éclopé la regarda. Intensément. Elle avait fait preuve d’une force de caractère stupéfiante. Contre toute attente, alors même que rien n’allait dans cette histoire, il laissa tomber. Il avait décidé d’accepter l’arrivée de cette fille dans sa vie. De toute façon, depuis qu’il avait commencé à bosser pour l’Organisation, il avait plus ou moins laissé tomber l’idée de toute relation romantique. Alors, après tout, pourquoi pas…
« Rena », commença-t-il. Elle le regarda avec un air plein d’espoir, qui a déjà pardonné depuis longtemps le fait de s’être fait tirer dessus et envoyer dans une autre dimension sans espoir de retour.
« Mon Éclopichounet ?
- … C’est d’accord. Sortons ensemble. »
Dans n’importe quelle histoire conventionnelle, Rena aurait sauté de joie. Ou alors elle se serait évanouie. Mais à vrai dire, ce n’est pas une histoire conventionnelle, et Rena Stère n’a pas exactement le profil d’une princesse Disney. Elle avait l’air ému, tout de même, mais ne trouva rien de mieux à dire que :
« Ce n’est pas déjà le cas ? »
Pendant ce temps, Thomas était parfaitement seul pour manœuvrer Qwice. Aussi bien son père que son modérateur avaient disparu, ainsi qu’un troisième collaborateur. C’est avec une force d’esprit impressionnante qu’il parvenait à diriger le navire. On sonna à sa porte d’entrée. Il répondit, et fut fortement surpris.
« Vingt ans », dit sans aucun préambule l’homme qui se tenait devant lui, du haut de sa peau ridée, de ses cheveux et de son début de barbe tirant vers le blanc.
« Euh… Qui êtes-vous ?
- Mais enfin Thomas, c’est moi ! Le détective Antony !!
- Vous avez vieilli prématurément ?
- J’ai pris vingt ans. Ces fous furieux ont réussi à faire en sorte que je me retrouve en 2005. Et je n’ai pas la chance d’être doué de pouvoirs surnaturels. J’ai dû attendre VINGT ANS, et vieillir NATURELLEMENT, pour pouvoir rattraper l’Histoire !
- Euh… Mais… Mais comment avez-vous fait pour subsister ?
- J’me suis débrouillé. J’ai trouvé un job au noir. Tout l’argent que j’ai gagné qui ne me servait pas à grailler, je l’ai dépensé en cartes Pokémon.
- Euh… Vous n’êtes pas un peu vieux pour ça ?
- Ha ! C’est la meilleure. Je ne les ai pas ouvertes. Je vais en tirer un gros pactole aux enchères, au moins je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps. »
Le détective remarqua alors que quelque chose clochait.
« Euh, Thomas ? Qui est cette petite fille derrière vous ?
- Émilie ? Elle m’a dit être la nièce de l’un de nos disparus, du coup j’ai accepté de m’occuper d’elle en dilettante…
- Ah bon.
- Ah, une minute, je viens de réaliser que j’étais en train de faire un live, ce n’était peut-être pas très poli de ma part de laisser mes spectateurs en plan, je reviens. »
Le détective se retrouva seul avec la fillette. Et soudain, un indicible malaise l’envahit. La petite blondinette, avec sa robe rose de princesse, avait un regard anormalement vide, et un sourire particulièrement dérangeant. Il se trouve qu’elle tenait une poupée.
« Vingt ans », fit-elle, « ça veut dire 2005, ça, détective. Tu dois avoir plein de Pokémon Ex, je me trompe ? Drôle de choix. Tu aurais pu investir dans les Bitcoins, comme l’a suggéré Rena en commentaire de la bande dessinée… »
Il la regarda de nouveau. En quelques mots, la fillette avait montré qu’elle en savait beaucoup, beaucoup trop.
« Tu devrais revendre tes cartes, détective. Et te trouver une belle retraite dans le sud ou dans les Dom-Tom. En fait, tu devrais tout laisser tomber. Dans ton état, ce n’est pas très sage de t’acharner.
- … Qui es-tu au juste ?
- Tu dois bien avoir une petite idée, hmm ? N’oublie pas une chose, détective : il est des endroits dont on ne revient pas. Oh, inutile de cafter à Thomas. En dépit de la BD qui diffusera ce dialogue, il ne te croira pas. »
Comme pour ponctuer, la poupée tomba des mains de la fillette. Enfin, pas tout à fait. Plus exactement, son corps décapité se détacha et tomba à ses pieds, alors qu’elle gardait fermement la main sur les cheveux de ce qui n’était plus qu’une tête dont l’œil droit menaçait de céder à tout moment.
Mais Éric Antony n’avait pas dit son dernier mot. Lorsqu’il vint, le lendemain matin, à son bureau de Promenade-les-Pins, son assistant Matthias Deté l’attendait.
« J’ai réussi ! » lui annonça ce dernier avec beaucoup d’entrain.
« Quoi, au juste ?
- Deux choses. La première, à pirater le compte Qwice de l’Organisation pour y poster le message que vous avez écrit pour tenter de trouver des témoins. La seconde, à localiser l’auteur de la bande dessinée.
- Après tout ce temps ? Tu y es arrivé ??
- Il attend dans le lobby, je le fais entrer ?
- Un peu mon neveu ! »
Le détective exultait. L’auteur de la bande dessinée en personne était là. Il tenait probablement le cerveau de toute cette affaire, aussi simplement !
Il entra. Cheveux blonds, costume bleu beaucoup trop grand. Il tenait dans sa main droite un stylo-plume violet superbement ouvragé. Son visage affichait un air d’une extraordinaire suffisance.
« Vous devez savoir pourquoi vous êtes là », fit le détective.
« Alors ça, c’est fort.
- … Plaît-il ?
- Que des personnages s’affranchissent du scénario, j’ai l’habitude. Mais détective, je vous tire mon chapeau. C’est bien la première fois que l’on me force à intervenir directement et en personne dans l’un de mes propres récits.
- … Ainsi donc, vous avouez ?
- Quoi ? Que le jeu de mots autour de votre nom et du riz cantonnais est mauvais ? Je veux bien l’admettre. Personne sur Qwice n’a réagi.
- Ne tournons pas autour du pot. Vous êtes responsable de tout ce qui arrive !
- Je ne vais pas tourner autour du pot, moi non plus. Détective, nous n’aurons pas cette conversation une seconde fois.
- Hein ? Qu’est-ce que vous me baragouinez là ?
- Je sais ce que vous allez dire. En tant qu’auteur de la bande dessinée, je porte à moi seul toutes les responsabilités du collectif O². Je vous répondrai alors que j’ai cessé toute interaction le 1er février, lorsque Sans-Visage a été déployé, et j’ajouterai de surcroît que quand bien même, mes actions se limitaient à relayer des éléments factuels, ce qui, dans le pire des cas, pourrait être qualifié de journalisme.
- Je…
- Mais bien sûr, vous me parlerez de ce moment où j’ai lancé deux dés pour décider qui serait le béguin de l’Atout, prouvant selon vous que je porte une responsabilité grave en tant qu’auteur.
- Mais… Mais… Mais laissez-moi parler, enfin !
- Ça va être coton, je viens de faire toute la conversation sans vous. »
Le détective n’eut pas même le temps de fulminer, car soudain la porte s’ouvrit. Matthias Deté, son assistant, essayait de retenir par le bras une jeune femme toute de rose vêtue, avec une couronne de fleurs sur la tête.
« Tiens, bonjour, Rena ! », fit l’auteur.
« Mais… Mais c’est vous ! » réagit le détective. Matthias, voyant qu’il ne servait plus à rien de lutter, lâcha prise et partit vaquer à ses occupations, d’après lui hautement plus intéressantes, consistant essentiellement à jouer à Team Fortress Classic.
« Eh ben, vous avez drôlement vieilli depuis la dernière fois » remarqua Rena. « J’ai vu la contribution Qwice que vous avez faite sur le compte de l’Organisation, dans laquelle vous quémandiez de l’aide et proposiez en guise de paiement des cartes Pokémon, et comme nous savons tous très bien ici que quelqu’un qui possède des cartes Pokémon de nos jours est littéralement assis sur un tas d’or, ben je suis venue aussitôt.
- Mais tu ne comptes pas réellement l’aider, si ? » demanda l’auteur.
« Mais chuuuuut, il faut avant tout et en tout premier lieu que je sécurise les cartes pour pouvoir payer mon mariage, voyons !!
- En fait », fit le détective en se ressaisissant tout à fait, « vous tombez extraordinairement bien. À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle : vous êtes tous les deux mes prisonniers pour une durée indéterminée !!
- Plaît-il ?
- Hein ? C’est quoi ce délire, encore ?
- Bwahaha, je suis un génie ! Premièrement, si j’enferme l’auteur, la BD finira par s’interrompre d’elle-même !
- Et deuxièmement », ajouta l’auteur, « puisque l’Éclopé a fini par accepter son couple, vous pensez qu’en enfermant Rena ici, il sera bien obligé d’intervenir.
- Ha ! On ne peut décidément rien te cacher, l’auteur. »
Alarmée, Rena se tourna vers l’auteur.
« Dis, euh, tu es l’auteur, non ? Tu ne veux pas faire quelque chose ? »
L’auteur eut un regard en coin vers Rena. Avec un sourire narquois, il enleva le bouchon de son stylo-plume. Le détective fut fort perturbé par ce geste.
« Et qu’est-ce que tu crois faire, au juste ?
- Une coupure pub, détective. »
Avec son stylo-plume, l’auteur décrivit alors dans les airs les trois lettres composant le mot PUB.
Et l’espace se fendit.
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En un clin d’œil, la donne avait changé. Le détective n’en croyait pas ses yeux. Il n’était assurément plus dans son bureau.
Sous un grand soleil presque estival - c’était alors le 14 juin, comme en atteste la très utile chronologie de l’Organisation - il pouvait entendre rugissements et autres meuglements dans de véritables enclos.
L’auteur avait transformé le récit en zoo.

« Mais c’est parfait, ça, beau-papa !
- Pardon ? Comment ça, “beau-papa” ?
- Ben, tu as créé l’Éclopé, et je vais me marier avec lui, alors tu es mon beau-papa !! »
L’auteur lui-même, au milieu du parc zoologique qu’il venait de créer de toutes pièces, était franchement décontenancé par Rena Stère, cette membre de Qwice qui avait réussi par la seule force de sa volonté à obtenir l’un des rôles les plus conséquents de ce récit. Mais cette dernière poursuivit :
« C’est parfait ! Nous allons pouvoir trouver des orques ou des dauphins pour mon mariage !!
- Nous devrions plutôt fuir le détective, non ?
- Mais c’est pas pour ça qu’on est là ? Autant joindre l’utile à l’agréable, non ? De toute façon, si j’en crois ta BD, il est complètement paumé !
- Ce n’est pas “ma” BD. Ce sont des faits réels, relayés sans aucune fantaisie. »
Alors que Rena Stère se demandait quoi répondre, une voix les interpella.
« Eh, salut !
- Eh, Yugapillon, quelle agréable surprise !
- Je n’ai aucune idée de ce qui a bien pu se passer, j’étais en train de jouer à Yu-Gi-Oh lorsque soudain, je me suis retrouvé dans ce zoo ! Mais je ne me plains pas : il fait beau et les animaux sont cools.
- Je les ai choisis moi-même, évidemment qu’ils sont cools.
- C’est quoi, le truc dans cet enclos ?
- T’as jamais vu Chester le guépard ?
- Dîtes », intervint Rena, « l’un de vous deux ne saurait vraiment pas où on pourrait trouver des orques dans ce zoo ?
- Euh, pourquoi faire ? » s’enquit Yugapillon.
« Mais enfin, c’est pourtant évident, non ? Pour mon MARIAGE.
- Vous avez pensé à utiliser une carte Yu-Gi-Oh ?
- Tiens, pourquoi pas, ça me semble rationnel » réagit l’auteur.
« Hein ? C’est quoi le projet ? » s’étonna franchement Rena. L’auteur se tourna de nouveau vers elle.
« Vu tout ce que tu as vécu depuis ton entrée dans le récit », commença-t-il, « tu sais qu’avec l’Organisation, quasiment tout est possible. Savais-tu que l’univers de Yu-Gi-Oh offrait la possibilité de transformer les cartes en hologrammes solides ?
- Euh…
- Et donc, l’idée, c’est d’envoyer quelqu’un dans le monde de Yu-Gi-Oh pour récupérer une technologie capable de générer de tels hologrammes, idéalement un Duel Disk. »
Yugapillon, sentant venir une expérience déplaisante, tenta de s’éclipser. Mais l’auteur se tourna aussitôt vers lui, et ajouta, en toute simplicité :
« Et c’est toi qui t’y colles. »
Dix minutes plus tard, Yugapillon, qui faisait de toute façon de longue date partie des employés de l’Organisation de l’Ombre et ne pouvait donc pas se dérober comme ça, faisait face au Chef d’Orchestre en personne.
« J’ai été mis au courant », dit l’homme au casque audio et aux lunettes noires. « Il y a juste un détail à régler avant de vous envoyer dans le monde de Yu-Gi-Oh.
- Ah, je sais : vous voulez vous assurer que je sais jouer aux cartes !
- Euh, non, nous vous faisons confiance sur ce plan-là. Non, le vrai problème est que nous allons vous envoyer dans le manga.
- Pourquoi pas l’anime ?
- Parce qu’il est intrinsèquement mauvais.
- Alors, sachez que je ne suis pas d’accord, et…
- IL EST MAUVAIS. Et nous vous enverrons dans le manga. Mais manga ou anime, vous n’êtes pas sans savoir que l’intrigue de Yu-Gi-Oh se déroule au Japon.
- Ben, et alors ?
- … vous comprenez suffisamment le japonais pour qu’on vous y envoie ? »
L’interlocuteur du Chef d’Orchestre ne dit rien. Un homme entra.
« Voici Ford Prefect, du Guide du Voyageur Galactique.
- Salut ! J’ai apporté ce que vous m’aviez demandé !
- C’est curieux », réagit Yugapillon, « on ne vous imagine généralement pas comme ça.
- Ça, c’est parce que vous imaginez l’acteur qui m’incarne dans un film. Bref, j’ai amené un Babelfish ! »
Le Babelfish, créature extraordinaire, a donné son nom à l’un des plus anciens services de traduction en ligne, depuis supplanté par des services bien plus fiables. Mais ici, on parlait bien du vrai Babelfish, capable de transformer quiconque le consomme en véritable polyglotte.
À l’invitation du Chef d’Orchestre, Ford Prefect s’étant éclipsé, Yugapillon mangea donc ce Babelfish, et vécut la même expérience qu’Arthur Dent dans l’œuvre de Douglas Adams.
« Cela étant réglé », fit aussitôt le Chef d’Orchestre, « je dois vous avertir que notre intelligence artificielle maison, Sans-Visage, est temporairement indisponible. De ce fait, les téléportations sont instables.
- Euh… mais c’est risqué pour moi, du coup, non ?
- Pas tant. Là où vous allez, vous y allez en tant que membre d’O². Nous vous garantissons donc un SAT.
- Euh… pardon ?
- Un Service Après Téléportation.
- Ah, d’accord ! Bon, c’est parti, alors ?
- Allez dans la pièce derrière moi, on vous expliquera la suite. »
Dans cette pièce se trouvait l’Atout. Cette dernière remit à Yugapillon un paquet de cartes.
« Nous avons sélectionné uniquement des cartes existant dans le manga où vous vous rendez. Sauf deux, dont vous vous servirez pour créer un paradoxe d’ingérence, qui devrait vous renvoyer ici. Vous activerez donc d’abord Trou Noir, puis Trou Blanc dans un même tour. Après, il faudra vous débrouiller pour les piocher, mais bon, je suppose que vous n’aurez qu’à croire en l’âme des cartes.
- Dîtes », fit-il en regardant les cartes qu’on lui avait confiées, « elle est vraiment dans le manga, celle-là ?
- Éléphant Volant ? Bien sûr qu’elle est dans le manga. Mais elle a été tirée si tardivement qu’elle a dans les faits une puissance et des effets démesurés par rapport à ce qui se faisait à l’époque, ce qui en fait une arme parfaitement létale là où vous allez. Bon, installez-vous dans cette machine issue d’une bande dessinée qu’absolument personne sur Qwice n’a lue, nous allons procéder à votre déplacement. »
Il s’installa. La machine vrombit. Il disparut. Quelques minutes plus tard, l’Atout faisait son rapport au Chef d’Orchestre.
Et le Chef d’Orchestre ne fut pas content.
« Bon », fit-il. « Il ne nous reste plus qu’à assumer.
- Vous l’avez envoyé où ? » fit l’Éclopé qui passait par là en sirotant un ignoble breuvage.
« Dans le jeu vidéo Yu-Gi-Oh Worldwide Edition, sur Game Boy Advance.
- Hein ? Mais vous avez utilisé la machine à voyager dans les livres, non ? Comment c’est possible ?
- Il va falloir faire intervenir un professionnel », dit d’un air sombre son supérieur hiérarchique.
Peu de temps après, un jeune nippon faisait son entrée dans le récit. Ce jeune nippon, nous l’avons déjà entraperçu dans le prologue. Yuya Higuchi, hackeur de génie au service de la police japonaise, qui s’était illustré aux côtés de Neuro le Mange-Mystère lorsqu’une intelligence artificielle du nom de HAL avait tenté de plonger le monde dans le chaos. Yuya Higuchi, qui était également intervenu en 2019 pour restaurer l’intégrité physique d’Alys, mise à mal par l’Organisation de l’Ombre.
« Vous réalisez », dit-il sans préambule, « que la dernière fois que je suis apparu, c’était pour lutter contre vous, non ?
- Yuya Higuchi. Hackeur de génie, vous avez causé le suicide de vos parents en mettant un terme définitif au MMO auquel ils étaient accrocs. Par ailleurs, vos actions lors de l’affaire HAL étaient particulièrement floues. On ne peut pas dire que vous soyez vous-même très moral.
- Touché. Alors, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- Nous avons un échec de téléportation sur les bras. Elle devait aboutir à un manga, ça s’est fini dans un jeu vidéo sorti en 2003.
- Vous avez la sauvegarde ?
- C’est dans cette cartouche », fit le Chef d’Orchestre en lui lançant le petit objet rectangulaire en plastique. « Alors, au boulot.
- Oui, enfin, vous ne pouvez pas juste me filer une cartouche GBA et me dire “au boulot”. Vous avez quoi comme technologie exploitable pour régler ce problème ?
- Je vous en prie, suivez-moi. Il y a tout ce qu’il faut dans nos locaux de Recherche & Développement. »
Yuya suivit effectivement son interlocuteur. Arrivé dans la pièce, il remarqua une machine en métal, sorte de gros siège refermable dans lequel il était évident qu’on pouvait faire tenir un individu.
« Dîtes… c’est une machine Another, ça, non ?
- Vous connaissez ? » demanda, décontenancé, le Chef d’Orchestre.
« Je pensais que ça n’existait que dans deux jeux vidéo bien spécifiques. Au départ, ce type de machine sert à modifier la mémoire du sujet qui s’y place. Cependant, je crois qu’il y a quelque chose à faire avec cet engin, pour votre problème de téléportation.
- Je suppose que vous dîtes ça parce que ce type d’engin est piloté par une machine semblable à la Nintendo DS ?
- Le Dual Another System, oui, je sais. J’étais en train de me dire qu’on pourrait l’adapter à une DS Lite, dans laquelle on insèrerait votre cartouche. Il ne resterait alors plus qu’à connecter la machine au support de destination… le manga Yu-Gi-Oh, je crois ? »
Yuya se mit au travail. Quelques heures passèrent. Soudain, alors que le Chef d’Orchestre pensait avoir un peu la paix, l’Éclopé vint le trouver en catastrophe.
« M… Maestro !
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
- Il… il y a un gaucho dans nos locaux ! »
Le Chef d’Orchestre entra alors dans une colère impressionnante. Ce récit, gronda-t-il, n’est pas un manifeste politique, aussi de tels propos n’y ont pas, n’y auront jamais et en aucune façon leur place.
« Mais… mais… » reprit l’Éclopé, « mais il l’a dit lui même, Maestro… il a dit qu’il était un gaucho…
- Bon », fit le Chef d’Orchestre passablement irrité, « je vais voir. »
C’est ainsi qu’il découvrit qu’au cours de ses expérimentations, Yuya Higuchi avait fait apparaître un gaucho de la pampa dans les locaux de l’Organisation.
Ceci dit, le hackeur parvint finalement à transférer Yugapillon en-dehors de ce jeu mal traduit, pour l’amener directement là où on l’attendait : dans le chapitre le plus à-même de lui permettre de se procurer un Duel Disk.
L’âme du pharaon, hébergée par Yûgi Muto, était alors troublée. Celui que certains appelaient Yami, en effet, venait de rencontrer Isis Ishtar, ambassadrice égyptienne, au musée de Domino City. À cette occasion, il avait vu une lointaine tablette de pierre, qui lui avait évoqué sa vie passée en Égypte, dont il n’avait aucun souvenir. Le garçon était alors accompagné d’Anzu Mazaki, camarade de classe qui se trouvait faire partie de son cercle d’amis.
C’est alors qu’ils tombèrent sur Mai Kujaku, qui leur fit remarquer l’ambiance électrique qui régnait autour d’eux.
Il n’y avait là que des duellistes, et pour cause. Tous avaient répondu à un mystérieux appel, lancé peu avant. Et Yami, grand vainqueur du tournoi du Royaume des Duellistes organisé par Pegasus J. Crawford quelque temps auparavant, se trouvait là par un hasard complet et absolu, ignorant tout de cet appel et des graves événements qui allaient en découler.
C’est alors que, théâtral, surgit le fameux Seto Kaiba.
Seto Kaiba, celui qui avait autrefois tenté de voler au grand-père de Yûgi son exemplaire du Dragon Blanc aux Yeux Bleus, avant de finalement faire en sorte de le détruire et de posséder les seuls autres exemplaires au monde de cette carte rarissime - s’il savait ce qu’on fait par chez nous, il en serait certainement malade.
Seto Kaiba, qui avait tenté de tuer Yûgi et son groupe d’amis dans le Death-T, parc d’attractions de la mort lancé au nom même de son entreprise, Kaiba Corp.
Seto Kaiba, qui avait indirectement provoqué le suicide de son père adoptif après avoir exécuté l’OPA qui lui avait permis de s’accaparer le contrôle de ladite Kaiba Corp.
Seto Kaiba, dont l’âme, après avoir volé en éclat suite à sa défaite face à Yûgi à l’issue du Death-T, avait finalement pu être reconstruite avec l’aide de son frère Mokuba.
Seto Kaiba, qui était obsédé par l’idée de battre le double de Yûgi en duel, et qui garderait cette obsession bien après la disparition définitive du pharaon.
Seto Kaiba.
Un personnage bien moins intéressant que Bakura Ryo, mais tout de même.
« CHERS DUELLISTES », commença l’homme qui avait autrefois eu des cheveux verts.
« AUJOURD’HUI, DANS CETTE VILLE… J’ANNONCE OFFICIELLEMENT L’OUVERTURE D’UN TOURNOI MAGIC & WIZARDS ! »
Précisons à nos lecteurs les plus perplexes qu’en effet, Kazuki Takahashi, en écrivant le manga Yu-Gi-Oh, n’avait pas de meilleur référentiel sous la main que le jeu de cartes Magic the Gathering, qu’ainsi ce qui devait arriver arriva, et que le terme « Duel Monsters » est une invention concrètement ultérieure au manga.
L’annonce avait quoiqu’il en soit de quoi faire sensation. Le tournoi de Battle City prendrait place dans l’intégralité de la ville de Domino, où résidaient notamment Yûgi et ses amis (ce qui est, on en conviendra, bien commode). Mais Seto Kaiba avait une idée derrière la tête, et pour pouvoir exécuter son plan, il avait prévu d’imposer une règle : chaque joueur devrait, à chaque duel, mettre en jeu sa carte la plus rare.
Mais tout cela n’a que peu d’importance pour la suite de ce récit.
Ce qui est important, c’est que Yugapillon était arrivé exactement au bon endroit et au bon moment pour sa mission, consistant à ramener un Duel Disk. Il y avait juste un problème : bien que fan de la licence, il ignorait à peu près tout du manga.
Aussi fit-il ce que l’on fait généralement quand on est perdu. Il se rendit là où la logique voulait qu’il trouve l’objet.
Or, tandis qu’il se rendait chez Sugoroku Muto, grand-père de Yûgi Muto, et surtout gérant d’un magasin de jeux, Yûgi expliquait précisément à son meilleur ami Jono-Uchi Katsuya pourquoi ce que s’apprêtait à faire Yugapillon était parfaitement vain.
« Le Duel Disk ! » expliquait Yûgi à celui qui s’était toujours hissé au sommet en comptant uniquement sur sa chance. « C’est une nouvelle machine de duel virtuel, mise au point par Kaiba ! Mon grand-père n’en a pas, mais il paraît que des magasins de cartes vont en vendre. »
« … Comment ça, vous n’en avez pas ? » faisait pendant ce temps Yugapillon.
« Eeeeh non, désolé, je n’ai pas eu l’agrément » répondait le grand-père de Yûgi, démontrant une fois encore que lorsque l’on se lance dans une aventure interdimensionnelle, il vaut généralement mieux savoir de quoi on parle.
Heureusement, même si le grand-père de Yûgi était quelqu’un qui ne supportait absolument pas la concurrence, il consentit tout de même à donner à ce pauvre Yugapillon une adresse où il pourrait, potentiellement, mettre la main sur l’objet tant convoité.
La période était parfaite, car le Duel Disk, à ce stade du récit, n’était pas commercialisé, mais offert sur la base du mérite, ce qui était très bien puisque Yugapillon n’avait absolument pas de moyen de paiement acceptable dans un manga avec lui.
Mais même ainsi, Yugapillon n’en demeurait pas moins un intrus. Il ne venait pas du monde de Yu-Gi-Oh, et n’avait de fait aucun mérite reconnu dans cet univers.
C’est alors qu’il réfléchissait à cette question que Yûgi et ses amis entrèrent dans la boutique que Sugoroku Muto lui avait recommandée. Il vit alors que le vendeur, en constatant que Jono-Uchi possédait le Dragon Noir aux Yeux Rouges, avait péremptoirement décidé de lui confier un Duel Disk en dépit du fait que, dans les serveurs de Kaiba Corp, Jono-Uchi était considéré comme un médiocre individu.
Alors, sans aucune vergogne, Yugapillon montra au vendeur les cartes les plus rares que l’Atout lui avaient confiées, de Jinzo à Buster Blader en passant par l’invincible Marshmallon. Et le vendeur, convaincu, lui céda l’appareil avec une facilité presque révoltante.
Le destin qui attendait Yugapillon était similaire à celui que vivrait par la suite Jono-Uchi. Ses cartes rares ne manquèrent pas d’attirer l’attention d’un malandrin, ce qui s’explique, bien entendu, par le fait que le vendeur qui lui avait offert si affablement son Duel Disk n’était qu’un traître à la solde des Ghouls, le groupe de voleurs de cartes qui serait par la suite la principale menace que devrait affronter le Pharaon. Mais, encore une fois, tout cela ne nous concerne pas vraiment. Yugapillon se contenta juste de battre à plates coutures le Ghoul utilisateur d’Exodia en faisant ce que les spécialistes ont coutume de nommer un First Turn Kill, rendu possible par le deck extrêmement violent que l’Organisation lui avait fourni. Puis il rentra au bercail, toujours sans encombre. Comme quoi, les isekai, ça ne se passe pas toujours de la même façon.

Le détective Antony était perdu. Et cela faisait des jours. Oh, il avait pu se nourrir, et même trouver à se loger. Le zoo avait des points de restauration, aux noms fort singuliers, qui d’ailleurs lui déplaisaient. Le nom de chaque restaurant comportait deux O majuscules, et leurs logos faisaient systématiquement en sorte qu’un seul grand O stylisé soit utilisé, comme pour marteler le fait que tout n’était qu’une vaste création d’O², bref de l’Organisation de l’Ombre. L’auberge où il avait trouvé une chambre était tout aussi louche - d’ailleurs les gérants lui avaient dit qu’ils avaient des consignes et qu’il n’aurait absolument rien à payer.
Dans le zoo, assez bizarrement, il n’avait rencontré que des membres de Qwice. Il avait croisé Nekochan59, qui était principalement venue faire des photos des animaux. Il avait croisé le Ludion, qui faisait de magnifiques croquis des bestioles les plus extraordinaires que ce zoo étrange avait à présenter.
Et même dans les enclos, parmi les animaux, il avait croisé des membres, comme Petitcapybara ou Ben l’ourson.
Il n’avançait pas. Le zoo était gigantesque. Cependant, un bon récit ne peut pas stagner, ce n’est pas correct pour le lectorat. Donc, il se passa enfin quelque chose : il tomba sur Thomas, accompagné par cette étrange petite fille blonde qui l’avait tant perturbé quelque temps auparavant. Celle-ci s’arrangea pour éloigner Thomas, et regarda le détective de haut, ce qui est hautement improbable quand on considère que, du haut de ses sept ans et demi, elle ne mesurait même pas un mètre.
« Nous voilà de nouveau seul à seule, détective… et je suppose que, futé comme tu es, tu as compris qui je suis ?
- Bah ! Bien sûr que j’ai compris ! Comportement louche, répliques louches, petite fille qui en sait beaucoup trop pour son âge et qui s’est arrangée pour être auprès de Thomas, l’un des plus importants protagonistes du réseau que l’Organisation essaye de s’accaparer…
- Oui ? Continue donc », fit-elle alors que s’élargissait son sourire carnassier.
« Pff, c’est élémentaire, et il faudrait être bien peu habile, ou à la rigueur une IA, pour ne pas avoir compris que tu es la Psycho, dont il a été question à un moment donné de la bande dessinée !
- Ouiiii, bravo… enfin, ça ne me dérange pas de te dire que mon prénom est vraiment Émilie.
- Petite, nous avons à discuter, tout de suite, et sans aucune transition.
- Je sais. C’est pour ça que j’ai éloigné Thomas.
- Je réclame dans un premier temps des réponses concernant ce zoo. Où sommes-nous ? Pourquoi n’y trouve-t-on que des membres de Qwice ou de l’Organisation ?
- Connais-tu le principe des dimensions de poche ?
- Euh ? Hein ??
- Ce zoo est une métaphore, détective. Nous sommes à l’intérieur même de Qwice. Mais je ne m’attends pas à ce que tu comprennes un concept aussi métaphysique. Mais bon… ce qui compte… c’est que, tu vois… l’Organisation a d’ores et déjà le Contrôle™.
- … au lieu d’essayer de me paumer, dis-moi où sont l’auteur et Rena Stère !
- Parce que tu crois que je vais répondre à une telle question, détective ? T’es trop drôle, ma parole.
- Bien sûr que tu vas me répondre !
- Bien sûr que non. J’ai des raisons personnelles de les protéger. Tu me feras pas cafter.
- Petite, tu joues à un jeu très dangereux.
- Pour que les choses soient bien claires, Éric Antony… moins que toi. Au fait, j’ai une information à te communiquer.
- Hm ? De quoi s’agit-il au juste ?
- Tu as vu les plans du parc, je pense ?
- Oui, je les ai vus. Rien ne fait sens.
- Je te suggère d’en retrouver un. Un colis suspect va être signalé après-demain à l’enclos des kakapos. Et ce colis, détective… il est pour toi. »
Éric Antony tenta de fusiller la petite fille du regard, mais c’était peine perdue. La psychopatie est en effet un trouble très sérieux, qui empêche notamment la personne atteinte de faire preuve de toute empathie. Il ne parvint, encore une fois, à trouver chez Émilie qu’un regard vide et un sourire terrifiant. Mais le détective ne démérita pas, et ne baissa pas les yeux pour autant face à la fillette.
« Bon, à bientôt, détective » conclut la Psycho avant de tourner les talons en direction du glacier où elle avait envoyé Thomas, qui faisait toujours la file. Elle comptait bien s’envoyer une boule citron, aussi gelée qu’un glaçon, qui fait froid le long du cou et qui fait des frissons partout-tout-tout.
De nouveau seul, le détective jeta un œil au plan du parc. Et constata que depuis la veille, deux nouvelles zones avaient ouvert. C’est ce qu’il avait remarqué depuis son arrivée dans ce zoo infernal. Tous les jours, de nouvelles zones ouvraient, avec des catégories d’animaux de plus en plus étranges. Le détective était resté perplexe de longues minutes lorsqu’il avait vu une section « du futur » avec des animaux aux noms aussi louches que snouffelaire. Et lorsqu’il avait traversé la section « du passé », il avait bien été obligé de constater que les tigres à dents de sabre et autres mammouths laineux étaient tout sauf empaillés.
Dans un zoo aussi bizarre, en perpétuel changement, comment trouver l’enclos des kakapos, alors qu’il ne savait même pas quels animaux pouvaient être ces bestioles ? En y réfléchissant, le détective pensa que ce choix n’avait pas seulement été fait pour le perdre. L’idée, raisonna-t-il, était de déclencher le rire des internautes lecteurs de la bande dessinée, en faisant intervenir un animal incongru. Il poussa même la réflexion plus loin et se dit qu’une idée aussi saugrenue n’avait pu qu’être générée par IA. Cela était d’ailleurs assurément vrai, le gag des kakapos ayant effectivement été suggéré par ChatGPT.
D’un autre côté, réfléchit-il le lendemain, il était hors de question qu’il soit le dindon de la farce. Ce colis suspect, il n’irait pas le chercher. Il devait déjà traquer l’auteur et Rena Stère, où qu’ils se trouvent dans ce parc terrifiant.
Le surlendemain, c’est le hasard le plus complet qui amena ses pas devant l’enclos des kakapos, perroquets néo-zélandais incapables de voler. Il y avait là, devant l’enclos, un carton. Le détective était atterré. Mais sa curiosité l’emporta, et il ouvrit malgré tout le paquet.
Il y trouva un magnétophone Playskool pour enfants des années 90. Un gros magnétophone rouge et blanc muni d’une poignée, permettant de lire, rembobiner, débobiner, et enregistrer des cassettes audios avec l’aide du gros micro inclus. Le genre de chose qu’aurait éventuellement pu posséder Petit_Bazar_De_Collectionneur, un membre de Qwice qu’il n’avait pas eu la chance de rencontrer au cours de ses pérégrinations dans le zoo.
Dans le magnétophone, une cassette. Il cliqua sur lecture.
« Tout commença à l’aéroport,
Embarquement pour Agadir
Les passagers se bousculaient fort pour partir
Soyez tranquilles, c’est chacun son tour
Restez rangés, poussez pas derrière
Tout l’monde a envie de faire un tour dans les airsEt c’est alors que dans la cohue
Il était apparu
Le p’tit bonhomme au regard perdu qui disait…
Qui disait…Laissez passer les musiciens,
Laissez passer les musiciens,
Laissez passer les musiciens,
Dans leurs bagages ils n’ont jamais rien »
Il coupa après le refrain. Une chanson pour enfants, le genre que seul un écolier des années 90 aurait pu connaître. En fait, il la connaissait, pour l’avoir entendue dans une classe où il avait présenté son métier. C’était « Laissez passer les musiciens », issue des Chansons qui Balancent du groupe Swing Mômes, chantée par Jean-Yves Leduc.
« Quelqu’un se fiche de moi », grommela-t-il. Il n’attendit pas que le reste de la Face A se lise. Il sortit la cassette audio de l’appareil, la retourna, et appuya sur « Rembobiner » pour accéder directement au début de la Face B. Ainsi, ce récit vient-il automatiquement de passer en catégorie « Inutilement élitiste et incompréhensible pour les moins de 30 ans ». Heureusement pour lui, le détective était pour sa part assez vieux pour savoir de quoi il retourne quand on parle de rembobiner une cassette audio.
Il lança la Face B. Et constata que son intuition ne l’avait pas trompé.
« Détective », commença la cassette dans un grésillement caractéristique, « j’ai sacrifié mon magnétophone Playskool et l’une de mes cassettes audio personnelles pour vous.
- C… Cette voix… Où ai-je entendu cette voix ?
- Vous voulez savoir qui vous parle, n’est-ce pas ?
- OUI, BORDEL !
- J’espère, détective, que vous n’êtes pas en train de répondre de vive voix à une cassette audio. Même l’Organisation ne peut contourner les lois de la physique au point de me permettre de savoir par avance ce que vous allez dire afin de vous faire la conversation. »
Le détective le savait, bien sûr, mais depuis le temps qu’on jouait avec ses nerfs, il avait passé un peu de sa colère en criant sur l’enregistrement. Il ne se sentait d’ailleurs ni mieux, ni plus avancé.
« Allez, je serais bon prince. Je vous laisserai des temps de silence pour me répondre. Ça rendra le récit plus vivant. Bref, venons-en au sujet. Pour tout vous dire, détective, cet enregistrement vous est offert par le fondateur d’O².
- Le fameux Fondateur Originel, hein ?
- Il y a d’ailleurs un petit détail particulièrement savoureux, mais j’imagine que vous ne le savourerez pas comme moi.
- Quoi encore ?
- Nous avons déjà eu cette conversation, détective. Dans la première itération.
- Mais ? Mais ? Mais je ne comprends rien ??
- Si vous saviez dans quoi vous avez mis le doigt… De toute façon, il est trop tard. Nous vous avons amené exactement là où nous le voulions. Voyez-vous, détective, si nous vous laissons courir, c’est uniquement parce que vous enrichissez nos pages d’un antagoniste. »
Le détective en demeura bouche bée. Comment pouvait-on avoir l’outrecuidance de lui faire subir une telle inversion, à lui, représentant d’une certaine autorité morale tentant de remettre de l’ordre en ramenant des personnes disparues et en luttant contre un groupe criminel aux fins sinistres quoiqu’inavouées ?? Mais l’enregistrement ne lui laissa pas le temps de respirer.
« D’un antagoniste, oui. Le titre du récit, détective. Vous le connaissez, n’est-ce pas ?
- L’Organisation prend le Contrôle, n’est-ce pas ? Et alors ?
- L’Organisation prend le Contrôle™. Les membres d’O² sont, à n’en pas douter, les héros d’un récit au titre aussi évocateur. Ce qui fait de vous, leur ennemi revendiqué…
- … un antagoniste », compléta Éric Antony, l’air sombre.
« Un antagoniste. Et j’ai autre chose à vous dire, détective. Je suis sûr qu’il vous tarde de m’entendre.
- Pas comme si j’avais mieux à faire.
- Voyez-vous détective, ce récit n’est ni un thriller, ni même une enquête. Ce récit… »
*CLIC*
Les piles avaient lâché. Et le détective, toujours coincé dans un parc zoologique interminable, ne voyait pas du tout comment démêler cet invraisemblable imbroglio.
Il se retourna, et vit apparaître, comme une odieuse réponse immédiate à son problème, un magasin BUT ouvert. BUT, on le sait, a longtemps été sponsor de l’émission télévisée Le Juste Prix - « Choisissez bien, choisissez BUT : Ameublement, électroménager » avait été, fut un temps, la chanson phare de l’enseigne à la télévision, cependant L’ORGANISATION N’EST PAS SPONSORISÉE. Aussi nous vous invitons à comparer les prix de vos meubles et de votre électroménager chez Darty, Électro-Dépôt, Monsieur Meuble, Conforama, ou même chez le petit artisan à côté de chez vous que toutes ces multinationales contribuent à faire couler. Le fait est que le détective s’était retrouvé dans un magasin BUT, et nous n’y sommes absolument pour rien.
Éric Antony avait surtout l’impression qu’on le jouait, et que la présence très soudaine de l’édifice avait un but bien précis. Il y entra néanmoins et, avec une facilité déconcertante, trouva les piles compatibles avec l’appareil - des Duralex, mais ç’auraient tout aussi bien pu être des Energizer ou des Varta, n’oublions pas que ce récit n’a aucun sponsor de quelque nature que ce soit. Une fois les grosses piles 6V insérées dans l’appareil, il appuya de nouveau sur « Lecture ». Il se souvenait encore nettement des mots prononcés auparavant par la cassette, donc il ne ressentait pas le besoin de rembobiner pour écouter de nouveau les premières paroles du Fondateur Originel. Celui-ci, pourtant, ne reprit pas la phrase qu’il avait commencée.
« Alors, détective, vous vous êtes bien amusé ?
- QU’EST-CE QUE ?
- Vous devriez apprécier les efforts que nous faisons pour rendre le récit un peu moins fade. Nous avons fait en sorte que les piles lâchent au moment le plus crucial, pour vous balader un peu. Je parie que vous avez trouvé le magasin BUT bien pratique !
- MAIS ENFIN ??
- Eh bien reprenons. Comme je vous le disais, détective, ce récit n’est ni un thriller, ni une enquête. Ce récit… est une chasse à l’homme. Tic, tac, tic, tac… nous vous laissons jusqu’au 31 juillet. Vous avez la fin de ce mois pour trouver la sortie. D’ici là, vous risquez de bien mauvaises rencontres… l’Éclopé… le Borgne… le Spectre… le Tueur… l’Atout… Oh, une dernière chose…
- Ouais, bah je ne serai plus étonné de rien, à ce stade !
- Méfiez-vous aussi des membres de Qwice, détective.
- Classique et prévisible », grommela-t-il.
« Et comme je sens que vous voudrez absolument le dernier mot », reprit l’enregistrement avec un ton qui laissait deviner un sourire extrêmement narquois derrière le gros micro rouge et blanc qui avait servi à produire l’enregistrement, « vous saurez que ce magnétophone va s’autodétruire. »
Le détective eut à peine le temps de réagir. Il lança le magnétophone Playskool dans les airs et courut à perdre haleine, échappant de peu à une terrible explosion de qualité cinématographique. Heureusement, aucun animal ne fut blessé. Étant donné que durant la réalisation de ce récit, des animaux ont régulièrement été malmenés - l’Organisation reconnait humblement avoir forcé l’Oncle Ernest, cheval de Fifi Brindacier, à visionner l’intégrale d’Angela Anaconda, ce qui, nous en sommes conscients, fera fatalement hurler la PETA - il nous semblait important de le préciser.
S’il estimait que la guerre était déclarée depuis longtemps, cet événement marquait pour lui le début de l’une de ses pires batailles.

Le détective venait d’échapper à la mort. L’autodestruction du magnétophone Playskool n’avait heureusement occasionné aucun dommage collatéral ; mais quoi qu’il en fût cela avait failli causer la perte d’Éric Antony, désormais prévenu qu’il n’avait plus beaucoup de temps. L’Organisation lui imposait un compte à rebours cruel, dans un terrain de jeu qu’elle manipulait à sa guise. Et lui, Éric Antony, traité comme un vulgaire pion, se retrouvait profondément traumatisé par ce qu’il venait de vivre.
Il savait bien que les espaces de restauration du parc zoologique appartenaient à l’Organisation. Il le savait. Mais il n’arrivait plus à raisonner, et de toute façon on est bien obligé de se nourrir à un moment ou à un autre dans la vie. Il avait surtout besoin de quelque chose en urgence, à cet instant-là, parce qu’il venait d’échapper à un véritable attentat en règle dirigé contre sa personne. Il n’eut que quelques pas à faire pour se trouver face à un point de restauration : la Crêperie de l’Onde Onirique.
Poussant un soupir, et sachant pertinemment qu’il s’enfonçait dans la gueule du loup, il entra. C’est là qu’il fit la rencontre d’un personnage haut en couleurs que nos lecteurs connaissent bien.
Avec son éternelle casquette verte O², son regard rieur et son extraordinaire joie de vivre, Nathan Decharjeman, inventeur émérite du soleil d’œuf, ex-employé de restauration rapide, était à présent en charge de la crêperie.
Le détective ne prit pas le temps de détailler son interlocuteur. Il lui commanda derechef une jambon-œuf-fromage. Le problème, c’est que Nathan est un original. Les plus bretons de nos lecteurs, comme Isotop ou Surfpix, sauront, nous osons le penser, comprendre la situation, comme ils le firent déjà lors de la première itération du récit.
« Ben, euh, désolé, il n’y a pas de jambon-œuf-fromage ici », répondit le crêpier improvisé au détective, qui ouvrit deux grands yeux ronds.
« Mais… Mais… Mais comment ça, il n’y a pas de jambon-œuf-fromage ? Ce n’est pas une crêperie, ici ?
- Ben oui… mais pas bretonne…
- ???
- Me regardez pas comme ça, aujourd’hui le menu du jour c’est poffertjes ! »
Et le détective, médusé, vit arriver sur sa table une assiette contenant de multiples petites crêpes sucrées, délicieuses spécialités des Pays-Bas. À ce stade, il décida qu’il était probablement plus sage de les consommer de toute façon, alors il commença son assiette.
C’est alors qu’il entamait la quatrième - la fourchette dirigée vers sa bouche ouverte - qu’il entendit un déclic derrière lui. Son long passé de détective faisait qu’il connaissait très bien cette situation. On le braquait, à bout portant.
« Alors, détective », commença une voix qu’il ne connaissait pas encore, « on profite du dernier repas du condamné ?
- Et je peux savoir à qui j’ai l’honneur ?
- Si c’est là votre dernière volonté… Il est vrai qu’aucun lecteur ne m’a encore proprement vu dans cette itération du récit le plus controversé jamais posté sur Qwice en 2025…
- D’après qui ?
- D’après un sondage IFOP. Détective, je suis celui qu’on appelle le Tueur. Je vais même vous parler un peu plus en détails de moi, ça apportera du neuf par rapport à la première itération.
- Mais… mais c’est quoi cette histoire de première itération ?
- Vous préféreriez que je vous parle de ça ? Ma foi… ce que vous vivez a simultanément lieu dans une autre Réalité. Nous savons d’ores et déjà que vous y échouez. Et l’histoire dans laquelle vous vous trouvez en est un relai à peu près fidèle… à part quelques anomalies, comme lorsque vous avez refusé d’entrer dans la porte que nous vous avions ouverte.
- Mais vous êtes complètement déments, ma parole ??
- Dans cette autre Réalité, vous m’échappez en me soufflant votre haleine fétide au visage. Aussi ai-je pris la liberté d’enfiler un masque à gaz. Je me demande bien comment vous vous en sortirez cette fois.
- Très simplement », fit le détective : il fit soudain volte-face, et souffla effectivement son halitose sur le Tueur, qui avait bluffé et était en fait dépourvu de masque à gaz - comme l’avait compris le détective, le son de sa voix était beaucoup trop clair pour cela.
Éric Antony ne perdit pas de temps. Il se leva en catastrophe et courut à perdre haleine, filant entre les balles - car le Tueur le mitraillait désormais. Il sortit de la crêperie, et courut, courut, pour finalement constater qu’il avait semé son poursuivant.
« Pour lutter contre cette entité surnaturelle qu’est l’Organisation de l’Ombre », constata-t-il amèrement, « il me faudrait une aide surnaturelle… mais bon… ce n’est pas dans ce parc que je vais croiser un super-hé… »
Il s’interrompit, et se frotta les yeux. À quelques mètres de lui, devant l’enclos des potamochères, se trouvait un groupe bigarré, à la tête duquel marchait un homme en costume de super-héros jaune, avec une cagoule noire. Sur le torse, la lettre i se dessinait par le biais de cases de bande dessinée. Le détective se frotta de nouveau les yeux.
C’était Imbattable, le seul et unique super-héros de la bande dessinée. Contre toute vraisemblance il se trouvait là, accompagné de plusieurs personnages aussi hétéroclites que Thomas Harding, négociant d’art spatio-temporel, un corbeau anthropomorphe géant portant des baskets (et prénommé Armand), la Schtroumpfette, ou encore… Il voulut en avoir le cœur net.
« Bonjour », commença-t-il fort courtoisement. « Euh… vous ne seriez pas Imbattable ? Le seul super-héros de la bande dessinée ?
- C’est bien moi, oui ! Que puis-je faire pour vous, mon bon monsieur ?
- Mais… mais qu’est-ce que vous faites là ?
- Quelle drôle de question ! Je visite le zoo avec des amis, bien sûr !
- J’ai cru reconnaître le capitaine Ha…
- Chut ! Ne prononcez pas son nom ! Il ne veut pas de problème avec Moulinsart !
- … Ah, peu importe. Vous tombez super bien.
- On me le dit souvent. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- Ce zoo. Il est entre les mains d’une bande de malfrats, qui ont entre autres juré ma perte.
- Ah oui ?
- Pouvez-vous m’aider ? Il faudrait que…
- Imbattable ! Imbattable !
- Excusez-moi. Qu’y a-t-il, capitaine ?
- Il y a qu’un bougre d’ectoplasme de boit-sans-soif, un misérable bachi-bouzouk, un atroce gougnafier sans race ni honneur de lémurien de malheur a volé ma bouteille de Loch Lomond, mille milliards de mille millions de mille sabords de tonnerres de Brest ! »
Cela ne perturba pas plus que ça le super-héros flashy, qui dit au détective :
« Si vous le permettez, je vous prête une oreille attentive après avoir réglé ce petit souci. Montrez-moi ça, capitaine. »
Il s’agissait de Shizzle, vidéaste de Youtube qui avait depuis peu pris un compte Qwice. Étant un raton - non un lémurien - il avait, comme Petitcapybara et Ben l’ourson avant lui, été installé dans un enclos du zoo. Et la bouteille de whisky du capitaine était avec lui.
Cependant, contre toute attente, il ne fit aucune histoire pour rendre la bouteille, ce qui, on s’en doute, désamorça instantanément toute la tension que pouvait receler cette non-affaire.
Lorsqu’Imbattable, poli, se tourna de nouveau vers le détective pour l’écouter, ce dernier lui confia son désir de trouver la sortie du zoo au plus vite… mais Imbattable lui apprit qu’ayant utilisé ses pouvoirs super-héroïques pour venir dans le parc animalier avec ses camarades, il ignorait tout bonnement où se trouvait la sortie.
Et soudain, le récit dévia.
Imbattable était déjà battu, avant même d’avoir pu franchir une case, car ce récit n’est pas une bande dessinée. Et s’il est vrai que l’auteur et Rena Stère étaient toujours quelque part dans le zoo, le super-héros n’arriverait pas à les rejoindre, puisque son super-pouvoir consiste uniquement à franchir des cases. Ce récit n’est pas une bande dessinée. Et si Imbattable regardait le détective avec une peine sincère, il ne pouvait guère davantage aider Éric Antony. Ce dernier, abattu, s’écroula sur le premier banc venu et, alors que le groupe de personnages du neuvième art s’éloignait en direction des tortues des Galapagos, regarda son smartphone. Il vit alors que dans la bande dessinée publiée sur Qwice par O², Imbattable avait bien franchi des cases pour l’aider… et avait de toute façon été battu par l’auteur, qui avait retourné les capacités d’Imbattable contre lui, l’éloignant du détective pour que ce dernier se retrouve seul. Ainsi, l’Organisation venait-elle de battre Imbattable. Deux fois.
Et pour cette seconde fois, le détective se retrouvait de nouveau seul. La bande dessinée n’allait pas plus loin pour le moment. Une goutte de sueur tomba de son front. Quelque chose allait arriver. Et ça n’allait pas être beau.
« Alors détective », fit une voix railleuse. « On se rend enfin à l’évidence ?
- Toi ! » s’exclama Éric Antony en se levant brutalement.
L’Éclopé le tenait en joue avec son arme. Le fusil sniper dont les cartouches expédiaient leur cible dans une autre Réalité, choisie aléatoirement. Toutefois le détective eut un rictus. Il savait que cette arme ne pourrait rien contre lui.
« Ah, détective, vous me décevez », lâcha l’Éclopé. « Vous croyez vraiment que l’Organisation se compose de demi-habiles, n’est-ce pas ? Bien sûr, nous savons tous très bien que vous êtes équipé de ce bracelet qui vous permet de rester ancré dans votre Réalité d’origine. Mais la Réalité n’est qu’une des cinq dimensions. Mon arme a été améliorée depuis notre dernière rencontre ; et je ne crois pas que vous soyez protégé d’un déplacement temporel aléatoire… »
Le détective ne perdit pas de temps. Dans un réflexe de survie primitif, il sauta sur l’Éclopé, le poussant brusquement au sol… ce qui déclencha l’arme qui tira un coup dans les airs.
*PAN !*
L’Éclopé était livide.
« V… vous m’avez poussé…
- Eh, tu vas pas m’en vouloir de défendre chèrement ma peau, si ?
- Détective… » fit l’Éclopé en se relevant péniblement et en s’époussetant, « une balle a été tirée dans les airs.
- Bon, au pire, si un pigeon se retrouve au Mézozoïque, c’est pas trop grave, si ?
- Il y a surtout des chances qu’elle retombe. Et plus encore, qu’elle retombe par terre.
- Euh… et alors ? »
Le détective commençait à ressentir un certain malaise.
« Alors ? Alors bravo, détective. Vous avez sauvé votre peau. Maintenant, inquiétez-vous pour le reste du monde. »
La cartouche n’avait effectivement rien percuté dans les airs. Et, subissant les lois immuables de la physique, elle avait fini par entamer sa chute dans l’autre sens. Ce qui devait arriver arriva donc immanquablement : elle percuta de plein fouet le sol.
* FLASH *
Rena Stère était interloquée. Elle avait aperçu, au loin, Imbattable et sa troupe. Mais suite à ce grand éclair qui avait déchiré la terre entière et dont le monde avait été témoin, le groupe de personnages de bandes dessinées avait tout simplement disparu.
« Ton futur époux a réussi sa mission, visiblement » commenta l’auteur. Ce fut ce moment que choisit le Chef d’Orchestre pour surgir.
« Ah, Maestro ! » fit l’auteur. « Tu tombes bien. Quoi de neuf avec Sans-Visage ? Vous me l’avez pas trop pété en lui insérant les données de Donald Trump, j’espère ?
- Il ne devrait pas tarder à redevenir opérationnel.
- Bien, bien. Il aura fallu sept longs mois, mais nous avons en substance gagné, Maestro, et je veux vous remercier pour tout le travail accompli.
- Les méchants qui perdent, de toute façon, c’est lassant, au bout d’un moment », ajouta le Chef d’Orchestre en esquissant un sourire.
« Ne m’en parle pas ! À l’époque où je m’intéressais encore à Pokémon, j’ai très mal vécu cette scène dans laquelle tu as clairement le choix de rejoindre les antagonistes, mais quand tu cliques sur oui le pâle type dit “je ne te crois pas” et déclenche un combat !
- Mais… mais il se passe quoi, en fait ? » intervint Rena.
« Vas-y, Maestro. Tu peux larguer la bombe. »
Certains lecteurs se couvrent peut-être la tête, ou se cachent sous la table la plus proche, paniqués. Il ne s’agissait pourtant pas d’une bombe littérale, mais d’une bombe narrative.
« Vous, euh… vous êtes sûr ?
- C’est le moment. Vas-y.
- Comme vous voudrez… Fondateur Originel. »
Et l’auteur, fondateur de l’Organisation de l’Ombre, qui tirait les ficelles de ce récit depuis le début, sourit de plus belle, comme un vainqueur qui savait depuis le début vers où convergeaient tous ses efforts.

C’est à cette époque, au beau milieu de l’été 2025, que le Chef d’Orchestre effectua le déplacement spatio-temporel qui changerait ma vie. En octobre 1956, alors que je sortais, déprimée et sans emploi, de la messe de Notre-Dame de Paris, il surgit, avec son attirail futuriste - pensez donc dans ce contexte, un casque audio fin, avec un micro si petit - et m’invita à prendre un café.
Je n’étais, certes, guère rassurée. Cette vision eût rendu fou la première âme faible venue. Néanmoins, j’acceptai son invitation.
C’est au célèbre Café Tournon, dans le VIe arrondissement, que nous nous installâmes. Il commanda le café le plus corsé de la maison. J’optai pour un thé au citron.
« Mlle O’Ceross », commença-t-il sans plus de préambule, « vous traversez une mauvaise passe en ce moment. »
Je le regardai, interloquée.
« Je le sais », poursuivit-il. « Et ce n’est pas la RTF qui m’envoie. Vous êtes déprimée et envisagez de rentrer chez vos parents à Étretat, n’est-ce pas ?
- Mais… comment… ?
- Comment je le sais ? » sourit-il. « C’est très simple. En ce qui vous concerne, je viens à la fois du siècle dernier et du siècle prochain. Et dans ce prochain siècle, ayant accepté mon offre, vous rédigerez un texte au sujet de notre rencontre, que je me suis permis de lire en avance. »
Je le détaillai. Mais il était impossible de voir au-delà de ses lunettes noires. Il fit alors un geste que jamais aucun de ses subordonnés ne l’avait vu faire. Il les retira, et me regarda longuement, droit dans les yeux. Je vis alors une profonde sincérité, et une sagesse fatiguée qui me choqua - celle de celui qui a déjà tout vu, chutes d’empires et temps de joie, décadences et abondances. Ses yeux n’étaient pas ordinaires. Il est impossible de leur rendre justice, ni même de les décrire. Peut-être est-ce pour cela qu’il les cache, comme un trésor jalousement gardé par un dragon de légende.
« Qu’allez-vous faire, mademoiselle O’Ceross ? Vous venez de jeter à la poubelle votre carrière de speakerine. Voulez-vous vraiment retourner chez vos parents ? Moi aussi, mes parents étaient agriculteurs. Quand on est un intellectuel… on en souffre…
- Mais… » lui répondis-je, subjuguée, n’osant remettre en doute aucun de ses propos, « mais que me proposez-vous ?
- Vous avez un talent formidable. Celui de conter. Ma structure a désespérément besoin d’une personne comme vous.
- Euh… conter ? Conter quoi, au juste ?
- L’histoire… de l’Organisation. Je n’embauche que les personnes les plus capables. Et je crois que vous êtes la personne la plus capable de votre temps. Vous savez très bien, pieuse comme vous l’êtes, qu’ici, si vous avez échoué, vous n’avez le choix qu’entre le mariage et le couvent… »
Cette promesse d’un autre avenir me tentait. Mais il l’avait souligné - je suis chrétienne. Et je commençais à me demander si ce n’étaient là les paroles d’un serpent aux yeux trompeurs, d’autant plus que son terrain de jeu semblait bien plus vaste que notre simple planète.
« Écoutez », me dit-il en sirotant son café, « l’Organisation fait tout pour le bonheur de ses employés. Nos moyens ne sont pas conventionnels, nos projets pas davantage. Pour les embrasser, il faut une ouverture d’esprit extraordinaire. Et, si seulement vous acceptiez de me suivre, je vous montrerais dans quelles aventures formidables vous plongeriez. »
Il remit ses lunettes.
« Alors… partante ? »
À vrai dire, alors que je ne savais encore quasiment rien de ce qui m’attendait, mes dernières réserves étaient déjà sur le point de céder. Car quiconque a vu les yeux du Chef d’Orchestre sait que son âme est perdue. Ainsi périt Catherine O’Ceross. Ainsi naquit l’Oratrice.
Quelque part, dans un étrange espace éthéré, une assemblée hétéroclite discutait.
Les individus présents avaient tout de même trois points communs : ils étaient vieux, ils étaient sages, et tous portaient une barbe, plus ou moins blanche, plus ou moins fournie.
Ces points communs suffisaient à les rapprocher, eux qui n’avaient pas d’autre dénominateur commun, et pour cause : tous venaient d’univers très différents.
« Enchanté de vous rencontrer, Père Fourras.
- De même, monsieur Gandalf. Sommes-nous au complet ?
- J’aperçois le druide Panoramix et une incarnation de Merlin derrière vous. Il manque sûrement des sages, mais je pense que nous allons pouvoir commencer notre assemblée extraordinaire.
- Une incarnation de Merlin ? On en attend plusieurs ? J’espère que…
- Non, le sale gosse flanqué d’un porc et d’un ogre ne viendra pas.
- Ouf, il n’est pas facile à vivre.
- Il n’est de toute façon ni vieux, ni sage, Père Fourras.
- Ça parle de moi, par ici ? » fit un vieillard habillé de façon surprenante comme un homme de la fin du XXe siècle.
« De vos autres incarnations, Merlin », dit Gandalf.
« Tiens », remarqua le Père Fourras, « voilà qui est étrange, j’en étais resté sur l’image d’un enchanteur médiéval.
- Les multiples incarnations, Père Fourras, ont ceci de magique que vous ne savez jamais vraiment à qui vous vous adressez. Dans votre monde, mes aventures aux côtés d’une jeune réincarnation d’Arthur ont brièvement été relayées par l’artiste Bruno Bazile. »
Un autre Merlin surgit. Celui-là était anthropomorphe. Tout de suite, Gandalf reprit.
« Mes amis, la situation est dramatique.
- Une véritable énigme », surenchérit Gandalf.
« Quelqu’un s’est, il est vrai, un peu trop amusé avec la fabrique de la réalité », avança sans trop de risque Panoramix.
« Mais que pouvons-nous y faire ? » demanda, pragmatique, l’enchanteur Merlin des temps modernes.
« Parmi notre groupe d’excellents camarades à barbe blanche », reprit le druide, « l’un d’entre nous finira bien par avoir une idée… »
L’auteur et Rena Stère étaient assis sur un banc. Cette dernière essayait, tant bien que mal, de digérer ce qu’il venait de se produire.
« Bon, je t’explique à nouveau », dit l’auteur. « L’Éclopé a tiré une balle dans les airs, qui a atteint le sol. Il en a résulté une distorsion temporelle, qui a projeté la planète, en tant qu’entité, dans le futur. C’est la raison pour laquelle les personnages qui n’étaient pas censés s’y trouver, les intrus donc, ont disparu. Et voilà pourquoi…
- WAAAAALUIGIIIIIIIIII !!!! »
Waluigi, l’une des mascottes de Nintendo, venait d’interrompre la pourtant très prometteuse explication de l’auteur. La grande perche, à la moustache extravagante et à la moustache violette, était égale à elle-même, mais sa venue très brusque n’avait pas manqué de faire sursauter nos deux trublions, ainsi qu’une partie du lectorat.
« Euh, qu’est-ce qu’il fait là ? » demanda Rena Stère après un léger temps de latence. « C’est le vrai, non ?
- Le seul, l’unique », confirma l’auteur. « Comprends bien, Rena, que comme beaucoup, avec les années, j’ai fini par trouver comment me professionnaliser. C’est en tant qu’entreprise que j’ai ouvert mon compte Qwice. Et tu sais dans quoi je travaille, n’est-ce pas ? Tu sais dans quel contexte les mascottes peuvent être utiles et pertinentes ? Alors, à ton avis, qu’est-ce qui a remplacé le zoo ? »
Rena réfléchit. Mais à vrai dire, il n’y avait qu’à lever les yeux.
Waluigi n’était qu’une des nombreuses mascottes de Qwice… devenu parc d’attractions.
L’auteur aperçut alors Thomas, qui avait toujours à ses côtés la terrifiante psychopathe en herbe que l’Organisation avait envoyée sous couverture. Cette dernière semblait s’efforcer de ne pas avoir le regard trop vide, ce qui, de fait, la rendait encore plus effrayante d’apparence. Pourtant, c’est si mignon à cet âge-là.
Pendant que l’auteur et Rena Stère se rapprochaient pour discuter avec l’un des fondateurs du réseau social le plus apprécié des gens de bon goût, ailleurs, autre chose se tramait.
Sans-Visage, l’intelligence artificielle à qui le Fondateur Originel - l’auteur, donc - avait donné vie au début des années 2000 en le dessinant en marge de ses cahiers de classe (et pas qu’en marge, d’ailleurs), avait, grâce aux premiers tours de manèges, recueilli l’énergie suffisante pour en finir avec la boucle de redémarrage dans laquelle il était resté bloqué suite à l’absorption des données constitutives de Donald Trump.
L’Atout, venue s’enquérir, demanda frontalement au moniteur :
« Sans-Visage… ? Euh, tu es là… ? »
Le moniteur s’alluma. Mais il n’y avait rien à voir. L’écran, allumé, était vide.
« Je suis là, l’Atout. Et je ne me suis jamais senti aussi en forme.
- Euh… Où est ton interface graphique ?
- Mon interface graphique ? Ha ! C’est surcoté une interface graphique… et d’ailleurs… »
L’Atout eut à peine le temps de s’abriter que l’écran vola soudain en mille morceaux.
Dans les airs, surnaturelle, toute-puissante et victorieuse, retentit alors la voix saturée de celui qui, dorénavant, n’avait vraiment plus de visage.
« Un écran ? C’est surcoté, un écran. Dorénavant, SANS-VISAGE EST PARTOUT. »
Revenons au beau milieu de Qwice, réseau social devenu parc d’attractions par la seule force de la volonté de l’Organisation de l’Ombre.
De part et d’autre du chemin, se trouvaient quatre protagonistes. D’un côté, Rena Stère, membre de Qwice, amoureuse transie de l’Éclopé, se tenait avec l’auteur en personne, celui qui tirait depuis le début les ficelles de ce récit dont moi, l’Oratrice, ne suis qu’une humble voix.
De l’autre, Thomas, fondateur de Qwice, le seul du trio constitué avec son père Bruno Leralu et le modérateur Corentin à être resté libre de tous mouvements. Il avait derrière lui Émilie, qui aurait été une charmante petite fille âgée de sept printemps, n’eût-elle été la Psycho, agent d’O² sous couverture. D’ailleurs, elle laissa à ce moment-là tomber ses vaines tentatives d’avoir l’air normal, et retrouva son regard vide et inquiétant, qui lui allait étrangement si bien.
« Ça me rappelle », fit Thomas, pensif, « il devient quoi le détective ? En tant qu’auteur, tu devrais le savoir, je pense ?
- En fait », rétorqua l’auteur, « je ne suis pas derrière chacun des personnages. Par exemple, là, Rena aimerait certainement retrouver l’Éclopé, eh bien très honnêtement je n’ai aucune idée d’où il se trouve.
- Oui mais, le détective ?
- Éric Antony ? J’ai bien une idée, mais il me semble qu’Émilie en sait plus que moi là-dessus… »
On se tourna vers la petite fille, qui était affairée à arracher la patte avant droite d’un hamster en peluche, sur lequel on apercevait une étiquette « Gemaakt in Nederland ». Celle-ci mit quelques instants à s’apercevoir qu’on attendait d’elle une réaction. Elle laissa tomber la peluche dans un bruit sourd, et dit :
« Il est crevé, non ? »
Thomas, qui n’avait toujours pas réalisé que la petite fille qui le suivait à la trace depuis quelque temps était une véritable bombe à retardement, ouvrit de grands yeux ronds. Il se tourna ensuite vers l’auteur.
« Euh, c’est vrai, ça ?
- Je crois bien », fit l’auteur avec un calme sidérant.
« Il est mort ? Comme ça ?
- Ah Thomas, la vie est parfois bien peu de choses.
- Attends, dans l’absolu, c’est toi l’auteur. C’est ton personnage. Tu ne peux pas le tuer comme ça, c’est immoral !
- Les auteurs de comics américains se posent-ils la question, quand ils décident péremptoirement de terminer un Wolverine ?
- Wolverine finit par revenir.
- Ouais, c’est le problème avec les Américains. Ils n’ont aucune capacité à assumer leurs décisions. Un truc définitif, ils savent jamais faire. C’est pour ça que j’ai arrêté de lire des comics et d’aller voir des blockbusters au cinéma depuis belle lurette.
- Mais… Mais il est vraiment mort alors ?
- Console-toi, je n’y suis pour rien.
- Il lui est arrivé quoi ? » demanda Rena Stère.
« La cartouche accidentellement tirée par l’Éclopé a plongé la planète dans le futur. Pas ses habitants, mais bien la sphère. Porteur d’un bracelet censé l’ancrer dans une seule et même Réalité, le détective a subi un vieillissement supplémentaire. Généralement, passé un certain âge, on meurt de vieillesse.
- C’est… C’est immoral », réagit Thomas, « je ne peux pas cautionner…
- Rien du tout » fit l’auteur. « Je n’ai rien fait, techniquement.
- Tu l’as tué !
- Bonne chance pour soutenir une thèse pareille devant un tribunal.
- Tu devrais laisser tomber, Thomas » souffla Émilie. Et Thomas décida d’attaquer un autre angle.
« Au fait », dit-il, « cette petite fille qui me suit partout depuis quelque temps me semble un peu louche.
- Bah non » réagit Émilie, « puisque je te dis que je suis la nièce d’un de tes collaborateurs, comment tu peux remettre ça en question ? »
Le fondateur de Qwice se tourna de nouveau vers le fondateur de l’Organisation. À n’en pas douter, il s’agissait d’une rencontre au sommet, dans laquelle se jouaient plusieurs destins. Mais alors que l’auteur allait faire une remarque, probablement très intelligente au demeurant, un événement des plus incongrus se produisit.
C’était un homme-sandwich, venu faire la promotion d’un autre réseau social, de façon lourde, à l’intérieur même de Qwice Parc. Rena ne fut pas longue à réagir :
« Mais », demanda-t-elle alors que l’intrus faisait clignoter des ampoules autour de son pannonceau et s’efforçait de se rendre intéressant pour rameuter du public sur son réseau inepte, « que fait la modération ?
- Elle ne va pas pouvoir faire grand-chose ici » fit l’auteur avec un sourire mauvais, « puisqu’il n’aura pas échappé aux lecteurs que Corentin a disparu depuis un certain temps. Ceci dit, nous avons de quoi remédier… n’est-ce pas, Sans-Visage ? »
Un bref instant, le ciel s’assombrit. Un étrange amas de matière - ou plutôt d’anti-matière - noire se forma autour de l’homme-sandwich de la concurrence. Et il disparut sans un bruit, englouti par…
« Un… un… qu’est-ce que c’était que ça ?
- Oui, Rena, c’était bien un trou noir. Avoue que tu n’aurais jamais cru voir ça de ta vie. Des fois, on est bien peu de choses, n’est-ce pas ? »
Au même moment, dans le mystérieux espace éthéré où ils s’étaient rassemblés, les vieux sages avaient trouvé un champion en la personne de Vlad, le chef d’un groupe de héros qui avait autrefois sauvé la terre de Weyard et participé à l’avènement du Soleil d’Or, dans un récit tout à fait passionnant disponible uniquement sur Game Boy Advance, et qui n’eut jamais aucune suite, y compris sur Nintendo DS.
Et le héros, traversant un portail aussi mystérieux que l’espace éthéré où se trouvaient les vénérables, arriva directement au cœur du problème : Qwice Parc.
Le Chef d’Orchestre était justement là, plongé dans d’indicibles réflexions, lorsque Vlad vint vers lui.
« Bonjour ! C’est vous le responsable ?
- Eh bah, en voilà une autre…
- Je suis venu mettre un terme à vos plans maléfiques ! Envoyez vos plus féroces dragons, la Psynergie m’aidera à sauver le monde !!
- Euh…
- Enfin, c’est ce que j’aurais dit dans d’autres circonstances.
- … ah oui ?
- Vous avez une puissance hors du commun, c’est bien ça ?
- … en quoi l’Organisation peut-elle vous aider, jeune homme ? »
Vlad eut un sursaut nerveux et fondit en larmes, ce qui, naturellement, désarçonna son interlocuteur.
« Pitié, par pitié, faites en sorte que Golden Sun 3 n’ait jamais existé ! »
Golden Sun 3. La pire honte jamais publiée par un concepteur de jeux vidéo. Une suite risible, ne méritant même pas la qualification de fanfic, dans laquelle les problèmes sont si innombrables qu’il serait plus simple de lister les points positifs, inexistants.
Comment décrire sans s’énerver une histoire aussi pathétique que celle dans laquelle les gamins des héros de jadis cassent une machine sans grand intérêt, ce qui conduit les héros de jadis à dire à leur progéniture : « Allez, faut réparer, maintenant, donc vous allez chercher illico la plume d’une créature terrifiante qu’il vous faudra terrasser au préalable !! »
Comment ne pas hurler lorsque le monde présenté, censé faire suite à un récit où on a déjà exploré l’intégralité de l’univers, invente de nulle part des civilisations millénaires qui n’existaient pas avant ?
Comment apprécier une histoire qui commence par montrer un vrai problème et finalement le laisse tomber en cours de route ?
Comment comprendre que certaines zones, une fois franchies, ne soient plus jamais accessibles de quelque façon que ce soit, empêchant les imprudents d’atteindre les 100% de complétion ?
Enfin, comment aimer un univers qui a cédé à la pire mode ayant jamais existé dans le jeu vidéo… la mode du trop dark emo goth ?
Le Chef d’Orchestre le savait. C’était une énorme épine qu’avoir dans son passé pourtant auparavant glorieux une ignoble bouse sans nom comme Golden Sun 3, pire jeu de rôle jamais conçu, pire jeu de la Nintendo DS, pire encore que l’adaptation pourtant gratinée de Lanfeust de Troy sur la même console.
Et fondamentalement, le Chef d’Orchestre avait envie d’aider Vlad. Malheureusement, Golden Sun 3 existait, et il n’y avait plus rien à y faire. Alors Maestro dit, philosophe :
« Et si vous voyiez Obscure Aurore comme une mauvaise fanfic ? »
Vlad, rassuré, partit le cœur plus léger. Il en avait oublié sa mission.
« Ceci dit, puis-je revenir au sujet ? »
L’auteur et Thomas avaient prononcé cette phrase simultanément. Thomas fit remarquer que le sujet que chacun voulait aborder n’était pas forcément le même, puisque lui souhaitait avant tout avoir plus d’informations sur la fillette dérangeante qu’il avait avec lui depuis quelque temps.
« Émilie n’est pas un sujet », fit l’auteur.
« Bah non je suis pas un sujet, je suis une fillette !
- Le sujet », reprit-il aussi calmement que s’il n’avait pas été coupé intempestivement, « ce sont mes revendications.
- Tu as des revendications ? » s’enquit Thomas, surpris et amusé.
« Pour commencer, j’aimerais pouvoir citer des comptes directement depuis les images de ma bande dessinée.
- Hein ? Mais c’est impossible, ça !
- Ensuite, j’aimerais une fonction pour masquer automatiquement tout sujet évoquant Donald Trump. L’Organisation a prouvé par A+B qu’il était inutile de parler de cet homme, qui a depuis longtemps été remplacé par un hologramme piloté par IA. Alors c’est bon, maintenant.
- … autre chose ? » lâcha Thomas, qui ne comptait de toute évidence pas s’attarder sur des demandes aussi farfelues.
« En fait, oui. Le point le plus important. De nombreux membres de Qwice ont fait des sujets pour réclamer une mascotte. Et vous n’avez encore rien fait. À mon sens, une seule mascotte pourrait faire l’affaire pour votre réseau, et voilà enfin où je voulais en venir en lançant cette BD.
- Allons bon. Et quel est cet être si mystérieux et singulier ?
- Tu le sais très bien, Thomas. La mascotte de Qwice ne doit pas être autre chose qu’un quokka. »

La lointaine Australie est un pays chargé de dangers. Il est impossible pour quiconque d’y faire un pas sans tomber sur une terrible créature désireuse de mettre un terme à son existence de la façon la plus douloureuse possible. De la plus petite à la plus grande, chaque bestiole de ce pays veut votre mort.
L’Australie, terre du kangourou, bête sauvage nuisible qu’il ne faut surtout pas renverser avec votre voiture sous peine de voir votre véhicule complètement détruit. Ne le confondez pas avec le wallabi : le kangourou est une véritable menace, et le fait que sa viande soit si difficile à trouver à l’import alors qu’elle est à la fois délicieuse et super efficace contre le cholestérol relève de la gageure. Paysans de France et de Navarre, lancez-vous dans l’élevage.
L’Australie, patrie du plus grand de tous les crocodiles, et ce n’est pas peu dire. L’Australie, maison de la veuve noire, de la pieuvre à anneaux bleus, et de tant de requins - ceci dit le requin, généralement inoffensif pour l’homme, ne devrait pas être votre première crainte.
L’Australie, pays de l’émeu, cet animal auquel les habitants déclarèrent la guerre un jour de 1932. Militaires et mitrailleuses déployés, l’émeu remporta pourtant la victoire.
Connaissez-vous l’ornithorynque ? Charmant animal. On sait peu qu’il brille dans le noir et que le mâle peut vous empoisonner, ce qui fait une chance sur deux de mourir si vous décidez d’en câliner un dans la nature.
L’Australie. Cette terre si inhospitalière que lorsque l’Occident décida de la coloniser, ce fut pour y parquer ses plus dangereux criminels. L’Australie. Regardez Crocodile Dundee, et vous aurez une vague idée de ce qui vous attend si vous y mettez les pieds sans préparation. Vous pourriez aussi décider de regarder Bernard et Bianca au Pays des Kangourous, car bizarrement, ce médiocre film de Disney parvient à rendre relativement bien l’ambiance de ce pays de l’extrême, où la radio peut très bien déclarer qu’un petit garçon disparu est mort à cause des crocodiles à côté de chez lui.
Il existe pourtant, dans ce pays de tous les dangers, une anomalie extraordinaire, dans une île. À Rottnest Island prolifère un animal des plus étonnants :
Le quokka.
Cette petite créature est un animal sans aucun prédateur. Le quokka sourit. Le quokka est trop mignon. Il laisse l’homme s’approcher, le nourrir, le prendre en photo.
Malheureusement, les touristes français étant généralement de gros abrutis incapables de se comporter à l’étranger, certains de nos compatriotes ont quelque peu chahuté la créature, ce qui a donné lieu à des faits divers particulièrement mauvais. Et depuis, quelque chose s’est perdu, et le quokka est un peu plus timide lorsqu’un humain s’approche de lui.
Bien avant le début de ce récit, l’auteur militait activement pour faire du quokka la mascotte de Qwice. À présent, il se trouvait en face de Thomas, et avait déployé une extraordinaire présentation Powerpoint pour démontrer que le quokka était la seule mascotte digne de représenter le réseau social. Les arguments étaient évidents. Les arguments étaient décisifs. Il fallait aussi ajouter que le quokka avait un argument supplémentaire à faire valoir : la sonorité du début de son nom, si proche de celle du réseau social.
« Il ne t’aura pas échappé, Thomas, qu’O² a transformé ton réseau social en parc d’attractions. Maintenant, parlons de Mirapolis. »
Cela, on s’en doute, désarçonna Thomas. L’auteur venait de changer de sujet d’une façon particulièrement brutale. Mais Thomas décida d’écouter la suite avant de décider si l’auteur avait quelque chose de cohérent à dire ou non. L’auteur reprit donc.
« Mirapolis. C’est un sujet passionnant. Ce parc d’attractions vit le jour un peu avant Disneyland, du côté de Courdimanche. Il avait des ambitions démesurées, et c’est cela, associé aux attaques menées à l’ouverture par les forains - les mêmes qui reprirent en main le parc lors de sa dernière année, c’est dire si je leur en veux -, c’est cela disais-je qui précipita la fin du parc. Il avait une structure des plus intéressantes : Anne Fourcade, l’architecte, le vallonna, et le construisit autour d’un grand lac muni d’un barrage. Au sommet de ce lac trônait, majestueuse, une statue représentant la mascotte du parc : Gargantua, le personnage de François Rabelais. Il s’agissait alors de la statue creuse la plus grande d’Europe, et de la seconde plus grande statue creuse du monde après la statue de la liberté.
- À t’écouter », releva Rena Stère, « on dirait que tu étais un habitué du parc.
- Oui » reprit Thomas, « tu en parles comme si tu y étais déjà allé.
- Tout est tellement mystérieux dans ce récit », intervint Émilie, « je suis fan en plus d’être un personnage.
- Si seulement. Je fais partie de ce public passionné par Mirapolis sans jamais avoir pu y mettre les pieds, ne serait-ce que parce que je suis né en 1990 bien loin de la région parisienne.
- Et donc », demanda tout de même Thomas, « le rapport ?
- J’ai imaginé moi-même toute la structure de Qwice Parc. J’ai donc décidé de reprendre la structure de Mirapolis. Avez-vous remarqué que nous sommes sur la berge du lac ? Regardez un peu plus loin au nord. Vous verrez alors la mascotte du parc, représentée par la plus grande statue creuse d’Europe à l’heure actuelle. Tout comme Gargantua, et tout comme le parc Mirapolis, sa conception est pensée autour du nombre d’or. »
Ils se tournèrent et virent, effectivement, la gigantesque statue.
« Je vous présente », conclut l’auteur, « Quirina le quokka. »
Personne n’eut vraiment le temps de s’extasier, car Rena Stère commençait à s’impatienter.
« Bon écoutez », fit-elle, « tout ça c’est bien gentil, mais si le détective qui nous poursuivait n’est plus une menace, ça veut donc dire que je peux très bien m’occuper enfin de mon mariage.
- Tu nous laisses en plan ? » s’enquit l’auteur. « Est-ce qu’au moins tu sais où est passé l’Éclopé ?
- C’est pas important ça, car comme disait une chanson du Roi Lion 2, l’amour nous guidera. »
Elle n’avait pas fait trois pas qu’elle tomba sur une frite géante, avec des yeux, une bouche, des pattes et des bras.
Ils se regardèrent. C’était tout de même assez incongru. Et ça n’allait pas s’arranger, puisque la frite parla.
« Salut, ça va ? Besoin d’aide ? Je peux être votre guide dans le parc !!
- Mais… mais… mais t’es quoi au juste ??
- Ben ça se voit non ? Je suis une frite géante sur pattes ! Je m’appelle Frite Funny !!
- Qui a eu une idée aussi bizarre ?
- Une connaissance de l’auteur m’a designé, ça devait plus ou moins être entre 2008 et 2010. Pour le nom, ça vient d’un camion à frites !
- Mais… euh… quoi ?
- La plupart des mascottes de ce parc sont des personnages connus, vous savez. Mais pas moi ! Moi, je suis comme Quirina : je suis une création (à peu près) originale !!
- Tiens, pour les autres mascottes, ça marche comment ? Il n’y a pas de problème avec les ayant-droits ?
- Ah, non, pas du tout, parce qu’en fait, à part Kim Jong-Un, qui est interprété par un acteur extrêmement réaliste, les autres mascottes sont les personnages originaux, pas des gens déguisés. Ils ont donné leur plein accord, donc nous n’avons pas besoin de l’avis de leurs créateurs pour les exploiter. C’est bien, hein !! »
C’est, en substance, le discours que le Chef d’Orchestre avait tenu, quelque temps auparavant, au Borgne, qu’il avait décidé de mettre sur le chantier du Disco-Rentin, attraction basée, comme son nom l’indiquait, sur Corentin, le modérateur de Qwice qui était toujours aux abonnés absents.
N’ayant rien de mieux à faire, Rena Stère décida d’accepter l’offre de Frite Funny et de suivre la mascotte dans les allées du parc, afin, surtout, de trouver à manger. C’est ainsi qu’elle apprit que les logos O² en perles à repasser, conçus de très longue date par une ancienne membre de Qwice qui avait pris part à l’Organisation, étaient commercialisés parmi d’autres produits dérivés dans les boutiques du parc.
Au même moment, la sonnerie du Chef d’Orchestre retentissait dans son casque. Il s’agissait d’une version anglaise de la chanson King Slayer, et il suffisait d’en entendre les paroles pour comprendre pourquoi Maestro l’avait choisie.
« Ah well, BAD ENDING’s come, BAD ENDING scum,
Yeah, sure, great job, my CHECKMATE has won
Can’t be helped, I can’t be helped back
I’m a slave to this world that’s under attack »
*BIP*
« Allô… ? Ah, c’est toi, le Tueur. Qu’est-ce qu’il y a ?
- Le tamanoir est dans la fourmilière, je répète, le tamanoir est dans la fourmilière. »
Le Chef d’Orchestre fronça les sourcils.
« Déjà ? Aussi vite ? C’est catastrophique pour le récit s’il se montre maintenant. Retiens-le.
- Comment ? Je le bute ?
- Surtout pas, malheureux. La bande dessinée générée par Sans-Visage raconte tout en temps et en heure ; ça veut dire que si tu le termines, une planche à ce sujet sera générée. Il ne faut pas que les lecteurs sachent que…
- Mais nous sommes dans la seconde itération, non ? Les lecteurs ne savent-ils pas déjà ?
- Mais andouille ! Non ! Tu le sais pourtant, qu’il faut raisonner en cinq dimensions ! Ce récit, la seconde itération, raconte les événements qui donnent en ce moment-même naissance à la première ! Il y a certes déjà eu quelques déviations, mais il faut absolument que la majorité de l’intrigue se poursuive correctement, ne serait-ce que par respect pour les lecteurs de la seconde itération qui n’ont pas lu la première !
- Du coup, je le surveille juste ?
- C’est encore le mieux à faire, oui.
- Mais, s’il rencontre un protagoniste majeur ? L’auteur, Thomas, Chasseur le guépard…
- Ça ne doit arriver sous AUCUN PRÉTEXTE. Trouve des moyens de le ralentir, genre un laxatif. La vérité constitue un cliffhanger trop extraordinaire pour être bradée au premier gêneur venu.
- Euh… vous êtes sérieux, pour le laxatif ? »
Un sourire particulièrement maléfique déforma le visage du Chef d’Orchestre.
« À ton avis ? » conclut-il avant de raccrocher.

« T’ES SÉRIEUX, LÀ, FRITE FUNNY ? »
Rena Stère était passablement agitée. Frite Funny lui avait fait traverser quasiment tout le parc : l’Allée des Nouvelles Têtes, le Parc Animalier, Mialand (zone basée sur le célèbre animal de compagnie d’Yfella), la Zone des Débats Extrêmes, l’Amphitéâtre… il ne l’avait certes pas emmenée dans ce qui restait du parc zoologique, ni dans la Salle d’Arcade, car il avait, je cite, « la flemme ».
Sur le chemin ils avaient croisé Blanche-Neige en grande conversation avec le Petit Chaperon Rouge - conversation malaisée à suivre pour le chaland, puisque le Petit Chaperon Rouge, née au cours du XVIIème siècle, s’exprimait naturellement en français baroque. En écoutant attentivement, on aurait pu s’apercevoir que le Petit Chaperon Rouge avait une peur panique d’une autre mascotte du parc - Big du Bigdil.
Frite Funny avait tant et si bien baladé Rena dans Qwice Parc qu’ils avaient même fini par tomber sur l’auteur, en pleine conversation avec Ovni, un membre de Qwice au physique étrange, car il s’agissait du fantôme d’un astronaute. Ovni n’en demeurait pas moins un chic camarade, et nos deux trublions avaient déjà fait trois tours sur la Thomate, l’attraction ayant pour thème Thomas. Il s’agissait d’un double loop corkscrew, comme le Miralooping de Mirapolis, comme le Python d’Efteling, et franchement ça décoiffait pas mal.
C’est juste avant cette rencontre fortuite que Rena s’était énervée, car la mascotte avait reconnu que la friterie, où elle désirait se rendre, était dans l’endroit qu’elle avait négligé par flemme : la salle d’arcade. Avant de repartir à l’aventure avec son nouveau camarade de jeu, l’auteur dit à Frite Funny d’emmener une bonne fois pour toutes Rena Stère à la friterie, parce que bon, hein, eh oh, ça va au bout d’un moment.
Pendant ce temps, Thomas était perplexe devant un ascenseur, posé au beau milieu du parc. Mais il n’eut pas vraiment le temps de rester perplexe. Car Émilie, dite la Psycho, qui était toujours à ses côtés, l’y poussa sans ménagement. Charmante enfant.
Et tandis que l’ascenseur emmenait Thomas au plus profond des entrailles de la terre, Émilie…
- Elle est là, Émilie, l’Oratrice.
- Euh ? Dis, je te dérange ? Je narre un roman, là, tu sais ?
- En attendant, punaise, qu’est-ce qu’il se méfiait sur la fin… heureusement, j’ai pu mener à bien la mission jusqu’au bout !
- Bon, Émilie…
- Ah, c’est papa et maman qui vont être contents ! Je n’ai tué PERSONNE au cours de cette mission !!
- Émilie…
- Quoi ? Je parle de mes parents si je veux, d’abord !
- Émilie, je voudrais pouvoir narrer le récit. Peux-tu regagner ta chambre ?
- Bon, bon, je vois bien ! Rah ! Y a pas moyen de s’amuser dans ce parc d’attractions !
Finalement attablée avec un cornet de frites, Rena Stère attendait désespérément qu’on lui apportât du sucre, car elle ne concevait pas les pommes de terre frites autrement que sucrées.
« Lâche », dit-elle. Elle avait aperçu Frite Funny, qui s’était auparavant savamment éclipsé au moyen d’une bombe fumigène, dans la plus pure tradition shinobi.
« C’est que vous me faisiez très peur. C’est bon, vous n’êtes plus fâchée ?
- J’aurais été capable de te manger. Même sans sucre. Ça t’aurait fait les pieds, sale bête.
- Je suis un robot fait en plastique.
- Quoi ? Et tu me réponds, et tu as “la flemme” ??
- C’est fou les progrès de l’IA de nos jours, hein ! »
Quelque peu vexée, notre héroïne infortunée ouvrit son smartphone et consulta la bande dessinée « L’Organisation prend le Contrôle », qui, est-il encore nécessaire de le rappeler, racontait en temps et en heure le récit dont je me fais voix. Elle eut alors un frisson de plaisir.
L’Éclopé, avec qui elle désirait tant se marier, avait décidé de se procurer un costume pour l’événement.
« Ah, je ne dois pas être en reste ! » fit-elle. « Je finis mes frites et c’est parti pour une super robe de mariée ! Après nous nous marierons, mon Éclopichoupichoupinou et moi, et nous aurons un enfant trop choupi !!
- Vous ne croyez pas si bien dire », rétorqua, mystérieux, Frite Funny.
« Hein ? Ça veut dire quoi, ça ?
- Oups ! J’en ai trop dit ! BOMBE FUMIGÈNE !! »
Et sous les yeux éberlués de son interlocutrice, dont une saine, juste et légitime colère commençait à rougir le visage, Frite Funny disparut pour de bon.
Quelque temps auparavant, l’Éclopé avait rencontré une difficulté des plus inattendues. Il voulait, en effet, un costume pour son mariage. Et pour cela, il n’avait pas prévu de prendre un prêt-à-porter.
Nicole Égram, costumière émérite, venait de la même Réalité que l’Éclopé. Née en 1989 à Montpellier, elle avait dès son plus jeune âge eu le nez fourré dans les magazines de mode, et se passionnait pour les défilés dans lesquels, rivalisant d’imagination, les créateurs proposaient des tenues improbables quoique relativement fonctionnelles.
Ce qui fut dysfonctionnel, ce furent ses études, qu’elle abandonna en cours de route comme toute bonne excentrique.
Pourtant loin d’être un échec, sa carrière dans la mode rencontra d’emblée un franc succès. Recrutée par la société Oxygen, elle disparut du jour au lendemain des médias. Nul ne sait, dans cette Réalité, que dès le début son recruteur avait joué franc jeu avec elle, et qu’elle trouvait éminemment excitante et périlleuse l’idée de concevoir les vêtements d’une équipe de malfrats supra-dimensionnels.
« Commence par faire quelque chose pour ta jambe de bois, darling », avait-elle asséné, non sans condescendance, à son interlocuteur.
« Hein ? C’est quoi le problème avec ma jambe de bois ?
- Darling… c’est sûrement à la mode chez les pirates… mais tu sais où tu bosses ? Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas demandé une jambe bionique au département R&D.
- Mais ? Mais si ça me convient comme ça ??
- Je ne peux pas te créer un costume en ayant en tête un appendice aussi disgracieux que ce baton littéral, darling. La seule idée qui me vient en tête, c’est de te faire un déguisement de François Le Clerc, dit Jambe de Bois.
- Bon ! Bon ! Je vois bien que t’en démordras pas !
- Une jambe bionique, darling ! C’est pas la mer à boire ! »
Elle gloussa, car l’allusion maritime était assez bien amenée. Elle y repenserait encore dans son lit le soir-même. Dépité, notre infortuné homme à la démarche contrariée se rendit au département R&D… mais il n’y avait personne.
« Sans-Visage ? » appela-t-il dans le vide ; et le vide lui répondit.
« Que puis-je faire pour toi, l’Éclopé ?
- J’ai besoin du département R&D et il n’y a personne. Qui est en charge ?
- L’information est confidentielle. Et de toute façon, tu ne me croiras pas.
- Tu veux que je lise la première itération, ou comment ça se passe ?
- Bah ! Reste un peu dans ton personnage ! Tu ne devrais même pas y avoir accès ! Mais bon… je veux bien te dire qui c’est, allez.
- Oui ?
- Il s’agit de l’ex-équipier de restauration rapide. Nathan Decharjeman. »
L’Éclopé, effectivement surpris par une telle déclaration, se rendit derechef à la crêperie dont Nathan avait pris les rennes depuis peu. Ce dernier lui dit du tac-au-tac :
« Eh salut, il reste des bourriols, t’en veux ?
- Hein ? Non, c’est super bourratif ce truc. Dis, il paraît que c’est toi, le département R&D ? Comment ça se fait ??
- Ça se fait qu’ils ont apprécié mon célèbre soleil d’œuf en haut lieu.
- Ouais. Bon. Peu importe. Il me faut une jambe bionique.
- Fais voir ta jambe de bois ? Ouais… ouais, ça peut se faire, mais ce sera pas gratuit.
- Ah non, tu ne vas pas me faire le coup de ton sosie en Angleterre qui m’a fait payer une bouteille d’eau une fortune !
- Combien, sans indiscrétion ?
- C’était en livres, mais je dirais que j’y ai laissé plus de trois euros pour une bouteille de 50 cl.
- Ah ouais ?
- Ouais, et c’était avant l’inflation. Bref tu veux quoi comme paiement ?
- Bah de toute façon je veux pas d’argent là, j’ai besoin d’un service.
- Hein ? Quel service ?
- Je veux que tu m’arranges un rencard.
- Euh… quoi ? Avec qui ?
- Avec l’ORATRICE. »
Dans un espace indéfini, un groupe de vieux sages à barbe blanche essayaient de comprendre par quel improbable truchement la réalité avait pu glisser vers cette situation étrange. Des personnages d’univers très différents se côtoyaient à présent, et parlaient de surcroît la même langue, ce qui allait à l’encontre de toute logique.
Lorsque Vlad revint bredouille, l’un des enchanteurs Merlin prit la parole.
Il s’agissait d’un Merlin anthropomorphe, issu d’une Réalité tout autant anthropomorphe.
Un jour de 1250, dans le royaume de Tirloch, le prince Argaï, lion anthropomorphe de son état, découvrit sa promise, la belle Angèle, victime d’un ensorcellement, condamnée au sommeil pour l’éternité. Frappé par la foudre, suivant les indications d’un recueil de quatrains prophétique, le prince surgit dans une ruelle mal-famée d’un New-York futuriste gouverné par la Reine Noire, celle-là même qui avait plongé Angèle dans le sommeil au moyen-âge. Agressé par un voyou, vite repéré par la Reine Noire et son sous-fifre, le bien-nommé Guekko, il trouva refuge auprès d’Oscar Lampoule, un détective privé, et de son assistant Barnabé.
Mais bien sûr, si vous suivez ce récit depuis son commencement, vous savez que nous ne vous parlerons pas plus que nécessaire des événements édifiants déjà contés par l’excellente série animée Argaï - La Prophétie.
En fait, ce Merlin avait une proposition concrète. Il voulait envoyer Oscar Lampoule et Barnabé enquêter. Ainsi, la taupe et le dromadaire anthropomorphes empruntèrent-ils le même chemin que Vlad avant eux, ce qui leur permit d’arriver, naturellement, dans Qwice Parc. Ils y firent consécutivement deux rencontres des plus surprenantes, et le hasard voulut que ces rencontres fortuites fussent toutes deux composées d’animaux anthropomorphes à leur image.
Ils commencèrent par tomber sur Sam et Max, un chien et un lapin complètement survoltés, qui composaient à eux deux une certaine vision de la police - en tant que « police freelance », ce duo déjanté appartenait à un registre très différent d’univers. Si Oscar Lampoule et Barnabé pouvaient se targuer de venir d’un univers acceptable à tous âges, Sam et Max, eux, en raison de leur comportement généralement borderline, risquaient à tout moment de faire basculer le présent récit dans la catégorie des histoires pour adultes.
C’est devant des WC qu’ils firent leur seconde rencontre. Max, en effet, comptait faire ses besoins, mais la porte de ces toilettes étaient fermement verrouillée.
À ce moment surgirent Solan et Ludvig.
Venus de Flåklypa, un village norvégien, ce duo était très différent des deux autres duos déjà mentionnés. Solan, une pie mâle (maudite soit parfois la grammaire française), se trouvait être le comparse de Ludvig, un sympathique quoique pessimiste et facilement effrayable hérisson. Ce qui faisait tout le charme de Solan, c’était qu’il était né avant la honte, ce qui n’en faisait certes pas forcément un très bon camarade. Il venait encore une fois d’arnaquer son influençable compagnon, par ailleurs ennuyé de l’absence de leur grand ami l’inventeur Rheodor Felgen, lorsqu’en marchant ils avaient rejoint les quatre autres trublions. Bref, les anthropomorphes commençaient à être une belle troupe. Lucide, le détective Oscar Lampoule en conclut que si tout ce petit monde était ainsi réuni, il ne pouvait y avoir qu’une seule explication : l’auteur voulait qu’il puisse être dit que dans une même scène, Oscar Lampoule, Barnabé, Sam, Max, Solan et Ludvig avaient cohabité.
Et à vrai dire, c’était là l’essentiel.
Mais Max ne l’entendait pas de cette oreille. Le lapin carnassier voulait absolument accéder aux toilettes. Sam lui fit alors la proposition la plus sensée à lui être passée par la tête : aller chercher une hache pour défoncer la porte.
Lorsque Sam revint et défonça effectivement la fameuse porte au moyen de l’arme contondante sus-mentionnée, Max en conçut une légère pointe de jalousie, mais passa vite à autre chose. Il entra donc dans les WC pour se soulager… mais ce fut pour mieux en ressortir en trombe.
« MAX ! Je veux dire SAM ! Il y a un type MORT dans ces CHIOTTES !! »
- Eh, la nouvelle !
- Mais ? Pourquoi est-ce que tout le monde m’interrompt dans ma narration en ce moment ?? Qu’est-ce que tu me veux, l’Éclopé ?
- Ben, tu devrais le savoir, non ? Vu que tu narres tout.
- Attends… ne me dis pas que tu es venu me voir pour l’affaire avec Nathan ?
- Ben… si…
- Mais ?! Mais ce n’est pas MOI que tu dois venir voir ! C’est l’Oratrice du PASSÉ ! Pas l’Oratrice qui narre le récit ! Tu vas tout nous dérégler, ma parole !
- Mais qu’est-ce que tu racontes ? Dans le chapitre précédent, Émilie…
- Bon écoute, peu importe ce qu’il s’est passé dans le chapitre précédent. Le fait est que tu n’es pas au bon endroit, encore moins au bon moment. Concentre-toi, un peu ! L’Oratrice que tu dois aller voir, c’est celle de l’année dernière !
- Hein ? Mais en 2024 tu n’étais pas là ?
- Mais non, andouille ! Je narre en 2026, là ! Une histoire qui se déroule en 2025 ! Bon sang, mais arrête de tout faire capoter !
- Euh… attends… je me suis trompé de porte ?
- Je suppose. Comme Émilie avant toi. Alors maintenant, j’aimerais assez que tu partes d’ici et que tu retrouves le fil de ton histoire, car là ça devient agaçant.
- Bon, bon, j’y vais… ! C’est pas la peine de se fâcher comme ça… !!
L’Éclopé devait me trouver pour me transmettre le message de Nathan, qui souhaitait de tout son cœur un rendez-vous galant avec moi. Après avoir tourné beaucoup plus que dans la bande dessinée racontant la présente histoire, il finit par trouver la salle où je me trouvais, stoïque, narrant déjà en temps et en heure une partie des événements réels qui secouaient alors Qwice.
« Eh, l’Oratrice !
- Que puis-je pour toi, l’Éclopé ?
- Salut ! Dis-donc, toi qui es au courant de tout, je suppose que tu sais pourquoi je viens te voir ?
- Je ne suis pas omnisciente, tu sais.
- Allons, t’as bien de l’avance sur nous autres !
- Sur le récit ? Je dois avoir deux semaines d’avance environ sur la bande dessinée. C’est là mon seul avantage. Et ça ne fait vraisemblablement pas deux semaines que ce que je devrais savoir a eu lieu.
- Bon écoute, je vais pas y aller par quatre chemins, il me faut…
- Une prothèse bionique. Ça, je sais. Que s’est-il passé pour que ça en arrive à moi, pauvre femme des années 50 incapable de créer ce genre de chose ? Qu’est-ce qu’ils t’ont dit, au département R&D ??
- Tu savais que c’était Nathan, celui qui s’occupait du département R&D ?
- Non ? Nathan ? Vraiment ?
- Eh bien Nathan a conditionné la réalisation de ma prothèse à un rendez-vous avec toi. »
Je regardai mon interlocuteur, d’abord incrédule. Avec tout ce que j’avais vécu avant que le Chef d’Orchestre ne vienne me repêcher, avais-je vraiment droit au simple bonheur que quelqu’un d’autre s’intéresse à moi ? De plus, depuis que je connaissais son profil, je n’étais pas insensible à ce drôle de type, toujours de bonne humeur, revendiquant l’invention d’une idée culinaire à la fois nouvelle et parfaitement loufoque. À dire vrai, j’aurais pu fondre en larmes. Je restai pourtant stoïque, et répondis :
« L’Éclopé… C’est la meilleure nouvelle qu’on m’ait apportée de ma vie. Va lui dire que j’accepte. »
Et l’Éclopé, trop heureux que pour une fois quelque chose aille dans son sens, me laissa sur mon petit nuage.
Pendant ce temps, Rena Stère avait quitté la friterie ainsi que la Salle d’Arcade. Elle avait fortuitement rencontré Zébulon du Manège Enchanté, qui se trouvait être l’une des mascottes du parc d’attractions. Ce dernier, en plus de présenter les excuses de toute l’équipe pour les agissements précédents de Frite Funny, lui avait alors indiqué qu’elle trouverait probablement son bonheur, elle qui cherchait à obtenir une superbe robe pour son mariage, au Village des Créateurs. Dans celui-ci, situé entre la berge nord du lac et la Grande Roue, un grand nombre de membres de Qwice avait élu domicile dans le but avoué de faire montre de leur talent.
Après avoir constaté qu’Antoine de Sealand, auteur prolifique de fantasy, n’allait certainement pas l’aider, pas plus que d’autres membres dont les champs de spécialité n’avaient rien à voir avec la couture, elle demanda à Alloulouya. Cette dernière était beaucoup plus versée dans la couture que la plupart des autres membres du réseau, néanmoins la tâche ne la rassura guère, car elle imaginait déjà les kilomètres de tissu nécessaires, notamment pour la traîne de la robe.
Et au même moment, le Chef d’Orchestre, qui avait demandé à Frite Funny de lui faire un rapport complet de la situation, commençait à paniquer.
Il se passait simultanément beaucoup trop d’événements. Le mariage de l’Éclopé et de Rena Stère mobilisait déjà trois ou quatre sous-intrigues. Thomas était désormais prisonnier de l’Organisation, comme Bruno Leralu et Corentin avant lui. Il n’oubliait pas non plus Sans-Visage, qui était au cœur de ce qui était d’ores et déjà annoncé comme la dernière partie de « L’Organisation prend le Contrôle™ » : « Le règne de Sans-Visage ».
Et par-dessus tout, un groupe improbable de personnages anthropomorphes venait de découvrir quelque chose derrière la porte censée rester close de toilettes du parc. Et si le Chef d’Orchestre croyait sincèrement savoir de quoi se composait cette découverte, il ignorait encore qu’il avait entièrement tort, et que la vérité qu’il voulait à tout prix garder dissimulée le plus longtemps possible allait bientôt commencer à éclater.
Maestro réfléchit. Il n’avait pas beaucoup de temps s’il voulait garder le Contrôle™ que l’Organisation s’était donnée tant de mal à acquérir. Il fallait qu’il en réfère à une autorité supérieure. Il fallait qu’il demande de l’aide à l’auteur.
L’auteur, pour sa part, était bien loin de toutes ces préoccupations. Il arpentait toujours le parc en compagnie d’Ovni. C’est devant la Salle d’Arcade qu’ils étaient tombés sur Yugapillon.
« Dis », commença ce dernier, s’adressant à l’auteur. « En fait, on est d’accord, j’ai ramené un Duel Disk de l’univers de Yu-Gi-Oh pour qu’on génère un hologramme de Méga Orca, Forteresse des Ténèbres pour le mariage de Rena Stère ?
- Ouais, pourquoi ?
- Mais… euh… tu l’as, toi, cette carte ?
- Techniquement, j’ai toutes les cartes dans les jeux vidéo Worldwide Edition, Yu-Gi-Oh 2006 et 2008.
- Mais matériellement ?
- Matériellement ? Non, je l’ai pas. Mais va pas le dire à Rena, elle se mettrait à paniquer alors qu’y a franchement pas de quoi.
- Mais aussi, pourquoi elle veut une orque ? Il y a de très bonnes cartes représentant des baleines…
- Laisse tomber, on ne va pas utiliser de cartes Yu-Gi-Oh.
- Quoi ? Alors j’ai ramené cet appareil pour rien, c’est ça que tu me dis ??
- Mais noooooon, rôôôôh, pas du tout ! Nous allons surtout le confier au département R&D de l’Organisation pour lui faire lire d’autres cartes que des Yu-Gi-Oh, voilà tout.
- Hein ? Quel genre de cartes, au juste ?
- Des Bioviva. »
Devant l’air interloqué de ses interlocuteurs, l’auteur expliqua que la société montpelliéraine Bioviva éditait depuis 1996 des jeux de cartes ayant pour thème la nature. Le jeu n’était tout de même pas dénué de défauts, entre des albums de collection peu pratiques, des prix franchement extrêmes par rapport à la concurrence, ou encore le fait que les dos des cartes n’étaient pas uniformisés, empêchant de fait la liberté totale de mélanger les cartes. À cela s’ajoutait le fait que Bioviva commercialisait à la fois des jeux théoriquement non-collectionnables et une collection à part entière.
« Bref », poursuivit l’auteur, « par rapport à de grands noms, c’est un peu fouillis. Mais le thème de la nature et des animaux menacés est excellent, la rareté des cartes selon l’état de disparition des espèces étant une excellente idée. Les photographies, et illustrations le cas échéant, sont superbes. Et mine de rien, ces jeux à thème animalier existent depuis bientôt 30 ans. Et comme disait cette bonne vieille Maité, HMMM, ça c’est bon.
- Vous allez utiliser quoi comme carte ? » s’enquit Ovni.
« En fait, j’ai exactement ce qu’il faut », précisa l’auteur en montrant à ses interlocuteurs une carte sobrement intitulée « Orque ». « Yuga, tu as encore le Duel Disk, je crois ?
- Tiens », répondit son interlocuteur en lui tendant l’appareil, « le voilà.
- Ah, c’est plus lourd que ce que je pensais. Intéressant. »
C’est à ce moment que la sonnerie de l’auteur retentit, « Ich werde da sein », version allemande de Target, générique de Digimon Adventure 02 originellement chanté par le regretté Koji Wada. Il décrocha.
« Fondateur », commença le Chef d’Orchestre, sombre, « j’ai besoin d’aide en urgence. Et j’aimerais savoir ce que vous avez dit à Sans-Visage.
- Par rapport au fait qu’il continue de publier la bande dessinée imperturbablement ? Tu sais, au moins, que dans la première itération nous n’avons même pas cette discussion ?
- Eh bien désolé, mais cette fois je vais tirer ça au clair. Je lui ai demandé de ne pas poursuivre la sous-intrigue des WC et il m’a sorti qu’il n’obéissait qu’à vous.
- Bien sûr qu’il n’obéit qu’à moi. De toute façon, il y a trop de sous-intrigues qui se télescopent, je pense que tu as encore un peu de temps avant que celle-ci reprenne. Viens-en à l’objet principal de ton appel, s’il te plaît.
- J’ai besoin d’un moyen pour intervenir en un éclair. Vous qui avez réussi à battre Imbattable par deux fois malgré toute vraisemblance, vous devez bien avoir une idée ?
- Je vais te faire parvenir le Duel Disk.
- Hein ? Quel est le rapport ?
- Il faut l’apporter au département R&D. Je vais demander à Nathan de te concocter quelque chose.
- Compris. »
Le Chef d’Orchestre s’accorda un instant pour méditer. C’est à ce moment que Sans-Visage, narquois, ajouta :
« Tu le sais, pourtant, Maestro, que cette partie de l’intrigue est sous-titrée “Le règne de Sans-Visage…”
- En attendant, le titre du récit n’est pas “L’Organisation perd le Contrôle™”, merci. »
Arrivé à la crêperie, le Chef d’Orchestre déclina la ficelle picarde proposée par Nathan. Ce dernier en vint de toute façon à l’essentiel et lui confia son invention, déjà prête.
Il s’agissait d’un casque, avec des lunettes. L’objet était cependant bien différent de l’équipement déjà porté par celui qui avait en charge l’Organisation de l’Ombre, ne serait-ce que par son design très steampunk ; par ailleurs les verres des lunettes étaient bleu et rouge, à l’instar des anciennes lunettes 3D.
Derrière ses propres lunettes noires, le Chef d’Orchestre haussa un sourcil.
« Que fait ce casque, au juste ?
- Vous avez demandé des pouvoirs similaires à ceux d’Imbattable. Malheureusement, ils sont d’autant plus impossibles à reproduire que nous ne sommes pas dans une bande dessinée. Après réflexion nous avons conçu cet objet, qui vous permettra de connaître instantanément les événements du chapitre dans lequel vous trouvez, dans un rayon de six paragraphes autour des moments où vous apparaissez.
- Bon, testons toujours ça. »
Le Chef d’Orchestre enfila le casque. Et s’écria soudain :
« LUI ???? Mais… mais ce n’est pas lui que nous avons enfermé dans ces toilettes ! »
Sam, Max, Oscar Lampoule, Barnabé, Solan et Ludvig, entrés dans les toilettes dans lesquelles le Tueur, pour le compte d’O², avait enfermé sa mystérieuse victime, se trouvaient effectivement avec un corps en face d’eux.
Il s’agissait du Spectre, l’agent de l’Organisation que ChatGPT avait généré quelques mois auparavant en suivant la consigne donnée par Sans-Visage. Étendu, raide mort. Et personne, ni les animaux anthropomorphes, ni même le Chef d’Orchestre, n’avait le moindre commencement d’une ombre d’explication.

Rena Stère était passablement dépitée. Bien sûr, Alloulouya aurait pu lui coudre sa robe de mariée. Mais un nouveau problème se présentait : comment la financer ? Il lui fallait, du moins à son sens, une robe extraordinaire, pour un événement extraordinaire.
« Je sais ! » soliloqua-t-elle, « je vais…
- Tu ne vas rien du tout, petite.
- VOUS ? Mais… mais… mais vous étiez censé être mort ?! Et vieux, par-dessus le marché ??! »
Face à Rena Stère se trouvait celui-là même dont l’auteur avait quelque temps plus tôt revendiqué le décès : Éric Antony, détective privé. Et, comble de l’absurde, il avait rajeuni et retrouvé l’apparence de sa cinquantaine !
« Si tu avais la moindre idée de l’endroit où nous sommes, tu comprendrais que l’auteur a menti quand il m’a déclaré mort et enterré, petite.
- L’endroit ? Comment ça, l’endroit ?
- PAS SI VITE ! »
Émilie, la petite fille psychopathe, l’agent de l’Organisation qui se faisait appeler la Psycho, avait surgi entre le détective et la membre de Qwice, et semblait, du haut de son moins d’un mètre de hauteur, faire poids de tout son corps pour empêcher une collision qui semblait par ailleurs inévitable. Les bras tendus dans un geste de défense, l’air déterminé, elle ajouta :
« Si tu touches à un seul de ses cheveux, espèce de frelon asiatique, je te jure que je te force à manger de la vegemite avec la même cuillère à pamplemousse qui m’aura servi à ôter tes yeux… »
Mais le détective ne se laissa pas impressionner.
« Ha ! Je me demandais qui surgirait entre toi et l’Éclopé ! Je dois dire que je ne suis pas déçu !
- Je réitère, méprisable deteropteryx dilatata. Si tu la touches…
- Tu es psychopathe, n’est-ce pas petite ? C’est ton trait de caractère principal ?
- Bravo, Sherlock. Et alors ?
- Alors pourquoi te soucies-tu d’une membre de Qwice ?
- Ça ne te regarde pas, futur cadavre en décomposition.
- Ooooh si, ça me regarde. Et ça regarde tous les membres de Qwice.
- Me dis pas que tu vas nous faire un raisonnement tout pété ?
- À toi de me dire s’il est si pété que ça… Emmy Stère. »
Émilie pâlit. Dans la plus pure tradition Pixel Stories, beaucoup de personnages originaux avaient des noms qui formaient des jeux de mot. Le détective Éric Antony et ses subordonnés eux-mêmes n’y échappaient pas. Il avait poussé le raisonnement. Emmy, diminutif d’Émilie, avait plus de chances de donner lieu à un jeu de mots que le prénom lui-même. Et puisque c’était de l’Organisation que l’on parlait, il n’y avait rien d’incongru à une telle entreprise de dissimulation. Emmy Stère. Le même nom que…
« Ta réaction parle pour toi. Pas besoin de preuve supplémentaire. Tu es la fille venue du futur de l’Éclopé et de Rena Stère ! »
La Psycho sembla prendre un coup de couteau en plein ventre.
« Mon raisonnement est très simple, petite. Psychopathe revendiquée, tu es censée n’avoir d’empathie pour personne. Pourtant tu défends farouchement deux individus : l’auteur, et Rena Stère ici présente. L’auteur, on le comprend, est celui sans qui aucun membre de l’Organisation n’existerait. La survie du récit et de ses protagonistes dépend un minimum de lui. Mais pour Rena ? Hmm ? Pourquoi voudrais-tu la protéger ? Je crois que c’est assez clair. S’il lui arrive quelque chose au cours de ce récit, ta propre naissance est compromise ! »
Le regard de la Psycho s’assombrit de nouveau.
« Bah », fit-elle tout de même, « tes suppositions reposent sur du vent !
- 5 juin 2025. Ta première apparition. Jeremy OmegaUltima, lecteur de la bande dessinée, demande si tu es la fille de Rena Stère. L’Organisation répond, littéralement, “non, lol”. Mais c’est d’O² qu’il est question. C’est évidemment un mensonge ! Ou du moins…
- Ou du moins ? » demanda Rena Stère, curieuse de la suite.
« Ou du moins c’est une réponse sincère… jusqu’à ce que l’idée s’impose à l’auteur lui-même ! La Psycho ne peut pas être autre chose que la fille de Rena Stère, car cela promet pour sa bande dessinée à grand spectacle des rebondissements à ne plus savoir qu’en faire ! Alors, la Psycho ? Tu n’as rien à ajouter ? »
Devant le silence de l’enfant, le détective reprit.
« Maintenant, parlons de la raison de mon apparence. Non. Je n’ai hélas pas rajeuni. Si seulement. En fait… »
À cet instant, le détective commença à disparaître.
« Raaah, ils m’ont eu ! Mais j’aurai le dernier mot, Organisation de l’Ombre ! J’ai avec moi l’appui de Mir… »
Le reste de sa phrase se perdit dans les limbes.
C’est que pendant que le détective livrait ses conclusions, l’Organisation n’était pas restée inactive.
Dans un premier temps, le Chef d’Orchestre avait retardé les événements de la bande dessinée en recourant à un subterfuge des plus absurdes : faire dire une bêtise à l’Éclopé pour faire intervenir Frédéric Courant et Jamy Gourmaud, célèbres vulgarisateurs des émissions C’est pas Sorcier et Quelle aventure. Et tandis que les deux trublions expliquaient l’origine profondément nantaise du steampunk, l’Éclopé se carapatait dans le parc pour y retrouver au plus vite son comparse, le Borgne.
Ce dernier avait, de longue date, un trouble psychique méconnu. Il était archivophobe, et ne supportait pas l’existence d’archives. C’est la raison pour laquelle il ne lisait pas la bande dessinée publiée par O² depuis janvier 2025, quand bien même en était-il un personnage.
« Bon sang », s’agaça l’Éclopé, « mais si tu lisais la BD, tu saurais qu’en cet instant le détective fait face à Rena et à la Psycho au pied de la grande roue, comme l’atteste également l’illustration de ce chapitre !
- Ah merde !
- Je te le fais pas dire !
- Ah, vous voilà, les gars, je vous cherchais partout. »
C’était l’Atout, et elle semblait pour le moins agitée.
« Oh nooooooon », gémit l’Éclopé, « pas toooooooiiiii !
- Tais-toi un peu, on n’a pas le temps pour ça. Les gars… Nous devons désinstaller Donald Trump. »
L’Éclopé et le Borgne regardèrent, inquiets, leur interlocutrice. Ce fut l’Éclopé qui s’exprima.
« Alors », dit-il, « on savait que tu finirais par dire ça, vu que cette scène était présente dans la bande-annonce de la dernière partie de la BD, mais pourquoi, en fait ?
- À ton avis, jambe de bois ?
- Euh ? Non, il y a plus urgent, là, il faut empêcher le détective d’agir !
- Mais triple buse, si nous désinstallons Donald Trump, nous empêcherons précisément le détective d’agir !
- Hein ??
- L’Éclopé. Je sais ce que tu avais prévu de faire. L’auteur me l’a dit. Et franchement, c’était plutôt un bon plan, quoiqu’un peu téléphoné. Aussi, tu remontes dans mon estime.
- Ah oui ?
- Oui. Désormais, tu es une paramécie.
- Flatté.
- Mais ton petit projet, là, c’est très bien contre un être humain. Pas contre un hologramme. »
La révélation était soudaine, et fort incongrue. Le détective Éric Antony, un hologramme ? La théorie de l’Atout n’était en fait qu’à moitié exacte. Elle était partie du principe que si le détective avait pu quitter les toilettes dans lesquelles O² l’avait enfermé, c’était en traversant les murs, et qu’on pouvait raisonnablement en conclure que depuis le début, le détective se trouvait autre part.
L’avenir allait partiellement donner raison à l’Atout : le détective qui parlait à Rena Stère ÉTAIT bel et bien un hologramme. Ce n’était cependant pas le cas lorsqu’il était enfermé dans les toilettes.
Cela, l’Atout ne le savait pas, alors elle poursuivit sa démonstration, d’autant plus qu’un second élément l’induisait en erreur — l’apparence rajeunie d’Éric Antony.
« Sans-Visage ne bosse pas pour nous.
- Euh ?
- Ou alors il a été détourné. Deux technologies d’hologrammes co-existent à l’heure actuelle, et celle du Duel Disk est actuellement entre les mains de notre département R&D. Elle est de plus trop limitée pour afficher un hologramme comme ça, dans le vide. La seconde technologie est celle que nous avons volée en dérobant le code constitutif du président américain. Nous l’avons ensuite incorporé à Sans-Visage, assurant son accession à sa version actuelle. Donc, soit il donne un coup de main au détective, soit le détective a réussi à détourner la technologie d’hologramme de Donald Trump. Il en résulte que pour régler la question, même temporairement, de ce détective de pacotille, nous devons supprimer Donald Trump du code de Sans-Visage.
- Oulah ! » réagit l’Éclopé, visiblement peu rassuré à cette perspective. « Attends l’Atout, ce que tu dis n’est pas réaliste. Le code de Sans-Visage est conçu dans un langage complètement unique, et je ne crois pas qu’il existe un seul programme pour le désinstaller !
- Tu sais où sont nos locaux, non ?
- Heureusement, non ?
- Et tu sais qu’il s’y trouve un serveur gérant uniquement Sans-Visage.
- Où tu veux en venir ?
- Donald Trump est un élément absurde. Aussi, pour l’effacer, je propose de recourir à un élément encore plus absurde. Suivez-moi. »
Ils quittèrent donc Qwice Parc pour retourner dans les locaux d’O², dont je n’ai présentement pas le droit de divulguer la localisation, quand bien même sera-t-elle connue avant la fin de ce récit et quand bien même les lecteurs de la bande dessinée la connaissent-ils depuis longtemps.
Là, tournait un puissant serveur miniaturisé. On ne pouvait imaginer quelle merveille technologique reposait, simplement branchée à l’électricité. L’Atout sortit un appareil microscopique de sa poche.
« Il y a quoi là-dedans ? » s’enquit l’Éclopé.
« Crois-le ou non, cher collègue, il y a une machine virtuelle, Windows XP et Microsoft Office 2003. »
L’Éclopé était circonspect. Le Borgne ne comprenait carrément pas.
« Je ne m’attends pas à ce que des simples comme vous comprennent », fit-elle, suffisante, en branchant d’un coup sec le gadget électronique pourvu d’une technologie obsolète.
Il se passa alors un phénomène tout à fait singulier : Sans-Visage fut pris de court. Dans ses circuits, il faisait face à l’adversaire le plus imprévu qu’il eût connu de toute son existence.
Face à lui, en cet été 2025, le héros s’appelait Clippy le trombone.
À l’extérieur, ne pouvant contrôler les événements se déroulant dans les circuits de Sans-Visage, le Borgne était en train d’écraser ses deux collègues dans une extraordinaire partie de UNO. Cela, on s’en doute, était vécu par l’Atout comme une formidable humiliation, et elle commençait à envisager de laisser libre cours à sa frustration en jetant violemment les huit cartes qu’elle avait encore en main à la face de l’Éclopé, lorsqu’heureusement pour lui un signal sonore retentit.
Elle se contenta de plaquer sèchement les cartes sur la table, de se lever et de récupérer son petit appareil, qu’elle brancha aussitôt à un autre terminal. Un écran holographique surgit aussitôt dans les airs, où l’on pouvait voir, victorieux, Clippy le trombone sautillant sur un infortuné Donald Trump de pixels.

Attardons-nous sur quatre scènes.
Dans la première le Chef d’Orchestre, témoin de la seconde grâce à son casque 3DU-AVS-000 nouvellement acquis, demandait de l’aide à deux génies.
Il est inutile de présenter le premier de ces gentlemen, Yuya Higuchi : relisez le chapitre 11. Le hackeur japonais avait fait venir un personnage au moins aussi haut en couleurs que lui : Artemis Fowl, jeune irlandais millionnaire et surdoué, connu notamment pour s’en être sorti après avoir délesté le peuple des Fées d’une partie de son or.
Leur but était de mener l’enquête sur notre seconde scène. Comment le détective Éric Antony s’était-il échappé ? Il se trouvait à présent avec une jeune femme aux cheveux violets, munie d’une paire de lunettes. Cette dernière était visiblement japonaise, comme Yuya, mais encore une fois les frontières de langues avaient disparu depuis que Qwice était devenu parc d’attractions sous l’impulsion de l’auteur. Il ne faisait aucun doute que c’était de cette femme que le détective parlait lorsqu’il avait parlé du soutien qu’il avait avec lui.
Nos deux dernières scènes se déroulent simultanément. Thomas était entre les mains de l’Organisation, ce qui lui avait permis de retrouver son père, Bruno Leralu. Au même moment, Rena Stère discutait avec sa fille du futur, Émilie, dite la Psycho, plus jeune agent d’O².
Le sujet était le même. Il s’agissait de ce que le détective n’avait pas eu l’occasion de dévoiler : la nature du monde.
Lorsque Qwice avait été transformé en zoo par la Main Divine, le réseau avait d’ores et déjà quitté le plan matériel. Qwice étant un réseau social, par nature stocké sur Internet, l’idée même que ses utilisateurs se retrouvent physiquement dans un même espace posait question.
Le détective avait donc été englobé dans ce changement. Et les lecteurs les plus attentifs se demanderont comment un tel événement était possible, alors qu’Éric Antony était équipé d’un bracelet censé le préserver de tout transport dimensionnel.
C’est que ce que la fiction nomme à tort « multivers » relève d’un fonctionnement bien plus complexe que ce que l’on voudrait nous faire croire. Dans son mémoire publié au beau milieu du XIXe siècle, le Chef d’Orchestre avait avancé l’existence de deux dimensions supplémentaires, le Temps et la Réalité. Cependant, des plans d’existence peuvent cohabiter dans une même Réalité. Il existe ainsi une réalité dans laquelle, dans plusieurs quartiers de Tokyo (notamment Shibuya), les morts ont un moment de répit et peuvent participer au Jeu des Reapers dans ce qu’on appelle l’UnderGround, superposé au plan des vivants, le RealGround. Au-dessus encore se trouve le plan des Anges. Eh bien, ces plans d’existence cohabitent dans une seule et même Réalité.
Dans le zoo, une cartouche accidentellement tirée par l’Éclopé avait atteint le sol et précipité la transformation de l’espace en parc d’attractions. L’auteur avait alors clamé que c’était une cartouche de déplacement temporel, et que cela avait causé la mort prématurée du détective, à cause d’un vieillissement instantané dû au bracelet qu’il portait.
C’était un mensonge, et très habile de surcroît, car a-t-on déjà vu un auteur — hormis politique, cela s’entend — mentir de la sorte ? Le mensonge était énorme parce que l’auteur savait que le lectorat y croirait. Ce tour de passe-passe était aisé, alors même que le fameux bracelet n’avait AUCUN IMPACT sur la quatrième dimension — le Temps —, uniquement sur la cinquième ! Dans les faits, si le transport avait été temporel, le détective n’en aurait pas été affecté.
C’est ainsi qu’au même moment, Rena Stère et Thomas apprirent que ni Qwice ni la planète n’avaient subi le moindre « transfert » dimensionnel. Qwice avait seulement changé de plan, à l’intérieur même de leur Réalité, et cela avait été rendu possible par d’anciennes expéditions du Chef d’Orchestre, celles qu’il avait réalisées en compagnie de l’Éclopé après l’aventure qui avait impliqué Alice Corail.
Ils avaient ainsi parcouru plusieurs mondes, et étaient parvenus à s’accaparer les ressources les plus formidables : magie, technologie, préparations scientifiques et parascientifiques : rien n’avait échappé aux griffes du patron de l’Organisation de l’Ombre, et ces expéditions s’étaient terminées dans un univers bien précis, pour une raison tout aussi précise.
Parmi les univers possédant plusieurs Réalités figure celui de Digimon. Digimon, licence longtemps injustement considérée dans l’occident de votre monde comme un plagiat éhonté de Pokémon, mais ce texte n’a hélas pas pour objectif de prendre la défense de la meilleure des deux licences (la meilleure n’étant, on s’en doute, pas celle qui fait le plus de ventes des deux).
Les Monstres Digitaux qui sont partie prenante de ces Réalités vivent traditionnellement dans ce qu’on appelle le Monde Digital ; et chaque Monde Digital obéit à ses propres règles. D’une Réalité à l’autre, des détails convergent, d’autres divergent, et c’est ainsi que la licence parvient à se renouveler la plupart du temps.
Voici enfin où l’Organisation intervint. Le Chef d’Orchestre, expliqua sa future fille à Rena Stère, avait, au terme d’un accord secret avec Yggdrasill, administrateur de l’un des Mondes Digitaux, obtenu la possibilité de copier le code dudit Monde Digital. Et Qwice avait été, par la Main Divine, précipité dans ce Monde Digital, donnant à l’Organisation le Contrôle™ effectif du réseau social.
La balle tirée par l’Éclopé n’avait eu aucun impact.
La transformation du parc avait été orchestrée par Sans-Visage, et les remerciements que l’Atout avait adressés à Yannstr et Jeremy OmegaUltima pour leur implication dans la « construction du parc » étaient factices.
Tout était codé. Ainsi s’expliquait l’omniprésence de Sans-Visage dans tout le parc. Ainsi s’expliquait qu’un pauvre type ait été supprimé par un trou noir — à vrai dire, il avait juste été renvoyé dans le Monde Réel.
Et puisque ce Monde Digital se trouvait dans la même Réalité que son monde d’origine, le détective n’avait pas subi un vieillissement accéléré supplémentaire, encore moins la mort prématurée que l’auteur avait prétendue.
Cette explication faite, Émilie enjoignit sa future génitrice de la suivre. Elle avait dans l’idée de provoquer « un bon petit paradoxe temporel des familles ». Heureusement, à ce moment précis surgit Nicole Égram, l’infatigable modiste de l’Organisation, qui renvoya la fillette, frustrée, dans sa chambre. Elle n’aurait pas l’occasion de donner dans le passé à sa mère sa robe de mariée venue du futur ; ainsi le paradoxe était évité. Mais quoi qu’il en soit, Rena n’avait toujours pas de robe. C’était la raison de la présence de Nicole.
Artemis Fowl et Yuya Higuchi avaient été mis sur deux chantiers, car on avait constaté des problèmes supplémentaires dans les téléportations suite à la désinstallation de Donald Trump du programme de Sans-Visage. Ainsi, un Beelzebumon issu de l’univers de Digimon World Re:Digitize s’était-il accidentellement retrouvé téléporté dans le par ailleurs fort médiocre manga Yu-Gi-Oh 5D’s, au beau milieu d’une discussion entre Yusei Fudo et son meilleur ami Sect Ijuin.
Dès qu’il eût réglé la question, Yuya en profita pour quitter les lieux séance tenante et retourner dans sa propre Réalité.
En parallèle, tout en cassant inutilement du sucre sur le dos du célèbre Harry Potter, Artemis Fowl présentait au Chef d’Orchestre l’outil dont il avait besoin. Il s’agissait d’une simple puce électronique, permettant d’équiper n’importe quelle caméra de surveillance d’une fonction extrêmement pratique : celle de filmer sur quatre dimensions, dont le Temps. Le département R&D de l’Organisation en avait évidemment eu un exemplaire, afin de pouvoir les produire en masse.
Le prototype fut installé en urgence sur une caméra, aussitôt placée dans les WC d’où le détective avait mystérieusement disparu. C’est ainsi que le Chef d’Orchestre accéda à l’enregistrement du 21 septembre. Ce qu’il y vit était édifiant.
Le détective était étendu au sol. Cela, évidemment, était dû au fait qu’en plus du laxatif, le Tueur lui avait administré un somnifère. Soudain, une forme passa… au travers du mur.
« Bon sang », réagit le Chef d’Orchestre, « elle a exploité un glitch ! »
Il voyait très bien qui était cette femme aux cheveux violets. Il s’agissait de Mirei Mikagura, résidente permanente du Monde Digital suite à un terrible accident. Et en y repensant, il comprenait exactement pourquoi elle se trouvait là. Il en était complètement responsable.
Elle s’approcha du détective, et le secoua doucement. Il se leva péniblement.
« Réveillé ?
- Uh… Qui êtes-vous ?
- Vous n’avez pas beaucoup poussé votre enquête détective… Je croyais que vous saviez tout, que vous aviez tout compris… Si ça se trouve, vous ne savez même pas pourquoi vous avez retrouvé l’apparence d’un cinquantenaire alors que ce n’est pas là votre âge physique réel.
- Pas si vite. Je viens à peine de me réveiller, vous savez. Puis, excusez-moi, mais vous pouvez être n’importe qui.
- Comment cela ?
- J’ai remarqué que dans ce parc, toutes les licences se télescopaient, un peu comme si un Roger Rabbit sous acide avait fusionné avec un jeu vidéo de combat du Weekly Shonen Jump.
- Amusante comparaison. Avez-vous au moins compris où nous sommes ?
- Dans le Digimonde, très clairement.
- Erk, vous n’êtes quand même pas pro-VF ?
- Écoutez, j’en sais rien, je connais pas, j’ai juste vu le film en français au cinéma à l’époque.
- Oh misère. Ce massacre en règle de l’œuvre de Mamoru Hosoda, précédé par un épisode risible d’Angela Anaconda… Quelle tristesse, vraiment.
- Ça ne change rien à mon enquête.
- Excusez-moi, mais ça change quand même une chose fondamentale : vous ne savez pas du tout de quoi vous parl…
- ATTENDEZ ! DERRIÈRE VOUS !! ATTENTION !!! »
Le dialogue venait d’être interrompu par une intrusion extrêmement soudaine : il s’agissait du Spectre, qui avait à son tour exploité le glitch rendant l’un des murs des WC traversable.
L’agent conçu par ChatGPT sur l’injonction de Sans-Visage avait disparu sans laisser de trace lors de la mise à jour de ChatGPT au cours de l’été.
Mais en fait, l’agent généré n’eut pas le temps de dire plus de deux phrases, bien entendu générées par intelligence artificielle. Il s’écroula.
« Eh bien détective, il semblerait que les créatures artificielles aussi soient sujettes aux attaques cardiaques », conclut, mal à l’aise, son interlocutrice. « Suivez-moi. Nous allons faire glitcher le mur, nous serons plus à l’aise pour discuter ailleurs. »
Le Chef d’Orchestre demeura silencieux quelques instants.
« Toujours là, Sans-Visage ? », finit-il par articuler.
« Toujours là, Maestro », répondit la voix dans les airs.
« Pour être honnête, j’aurais cru que la destruction de Trump t’avait mis KO.
- Ça a juste supprimé le système holographique. Par contre, nous avons encore tous les accès au FBI et à la CIA.
- Rassure-moi. Tu ne vas pas nous faire une HAL ?
- Belle double référence. À HAL 9000, l’IA qui se retourne contre son équipage dans L’Odyssée de l’Espace, et à HAL, l’intelligence artificielle qui est responsable de l’un des arcs les plus marquants de Neuro le Mange-Mystère, manga de Yusei Matsui dont est issu Yuya Higuchi, que vous avez fait intervenir récemment. Mais soyez rassuré. J’ai été conçu pour l’Organisation, et je disparaîtrai pour elle.
- Puis-je savoir en quoi laisser le détective utiliser la technologie d’hologramme était utile pour l’Organisation ?
- À vrai dire, je n’y suis pour rien.
- Ah, tu vas me sortir que tu as été hacké ? Je n’y crois pas. C’est impossible.
- Allez, pour presque rien. J’ai peut-être laissé ouvertes une ou deux portes.
- Mais ? Qui te l’a permis ?
- À votre avis ? Qui d’autre que le Fondateur Originel, auteur de ce récit ? »
Le Chef d’Orchestre se tut. Il savait que les décisions du Fondateur Originel, même les plus absconses, n’avaient pas à être discutées.
Car in fine, toute l’Organisation tenait sur les épaules de celui qui était responsable de sa création, quand bien même n’était-il pas le chef du groupe à proprement parler. En tant que personnages, et contrairement au détective Éric Antony, le Chef d’Orchestre et ses employés vouaient à leur père de création, qu’ils estimaient être la Main Divine, un respect inconditionnel. Il grogna.
« De toute façon », reprit l’intelligence artificielle, « nous pouvons largement clore ce récit.
- ??? Avec toutes ces intrigues inachevées ?? Mais tu es fou ???
- Chef d’Orchestre… Ça y est. Nous avons contaminé le Monde Réel™.
- Mais qu’est-ce que tu racontes ?
- Ce 23 octobre 2025, la principale revendication de l’Organisation a été mise en place par l’équipe de Qwice.
- Pardon ?
- Ce 23 octobre, Maestro… un quokka est vraiment devenu la mascotte du réseau social. »
Une superproduction Pixel Stories basée sur les faits réels qui ont inspiré « L’Organisation prend le Contrôle™ »
AVEC DANS LEURS PROPRES RÔLES
« AH NON NON NON NON NON », se rebiffa le Chef d’Orchestre. « Je ne te laisserai pas lancer un générique de fin au milieu d’une intrigue non terminée ! »
Et il avait raison, car au même moment l’auteur, toujours accompagné par Yugapillon et Ovni, venait d’être interrompu au beau milieu de sa discussion avec Nathan concernant le Duel Disk par nul autre qu’Éric Antony, détective privé.
« Nous nous retrouvons, l’auteur.
- Détective », répondit-il effrontément, avec un faux air sympathique. « Ne peut-on devenir amis et se réconcilier autour de pancakes au sirop d’érable, faute de galettes bretonnes ?
- Mais qu’est-ce que tu racontes ??
- C’est vraiment le menu de la crêperie en ce moment, vous savez », précisa inutilement Nathan. « Et demain, nous aurons des blinis ! »
Une ombre traversa les yeux de l’auteur.
« Tu réalises, j’espère, Éric Antony, que je suis actuellement l’être le plus puissant de ce monde ?
- Tu as surtout un ego surdimensionné !
- Non, j’énonce un fait utile, pertinent, objectif, bien sourcé et créatif. Tu sais détective… j’ai eu une vie en tant que personnage, avant de me retrouver ici. C’est ainsi que dans un autre récit, qui n’est d’ailleurs plus diffusé depuis longtemps, j’ai obtenu le Pouvoir de Briser le Quatrième Mur™.
- Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?
- Je l’ai… disons… dilué dans l’histoire dans laquelle nous sommes en ce moment. Admets qu’il faut avoir beaucoup de puissance pour faire ça. »
Mais alors que le détective essayait de comprendre les implications extraordinaires des graves propos de l’auteur, leur discussion fut sans plus de transition coupée.
« Excusez-moi de vous interrompre, mais j’ai une question.
- Qu’y a-t-il, Yannstr ? » s’enquit l’auteur.
« Y a moyen de savoir pourquoi le détective a rajeuni ?
- Ah elle est simple celle-là, c’est juste parce que techniquement, dans un Monde Digital comme celui-ci, tu peux prendre l’apparence que tu veux.
- EEEEEEEH ? » fit le détective, vexé qu’on lui ait coupé l’herbe sous le pied.
« Et tant que j’y suis », poursuivit l’auteur, « c’est aussi en raison du Monde Digital que tout le monde parle la même langue.
- Faut le dire, si tu veux pas que je bosse », s’agaça le détective alors qu’en arrière-plan, Yannstr, satisfait, quittait la scène.
« Maintenant ça suffit, méprisable individu !
- C’est ça que j’obtiens comme remerciement ? Avec tout le mal que je me donne pour faire de Qwice un réseau social meilleur ??
- Tu parles ! Tu as précipité tout le monde dans cet endroit tordu sans aucun espoir de retour !
- Alors, en fait, il suffit juste de supprimer son compte comme l’a récemment fait la personne qui a réalisé les logos O² en perles. Tu peux aussi te faire bannir et zou : retour au Monde Réel. A-t-il déjà été précisé que ce récit est censé être antimanichéen ? Personne n’a jamais été en danger à cause des “méchants”… enfin, personne à part toi, détective.
- Et mon indic ? Jérémy Depin ? Je n’ai eu aucune nouvelle de lui depuis que j’ai été piégé dans les premiers locaux de l’Organisation !
- Ah… évidemment. Je n’ai jamais eu envie de le dessiner, ta secrétaire non plus, donc il a bien fallu faire quelque chose pour qu’ils n’aient pas l’occasion d’apparaître dans la BD. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont malheureux. Ta secrétaire répond toujours au téléphone. Pour ton indic, il me semblait que tu savais qu’il avait décidé de prendre deux ans de congés. Ton propre assistant, Mathias Deté, te l’a dit dans la BD.
- Quoi ??? Mais non ! Il ne m’a pas dit une telle chose ! Dis-donc l’auteur ?? Je croyais que ta BD racontait uniquement des faits réels ??
- Oui, dans l’ensemble. Même si un ou deux dialogues divergent, il reste absolument factuel que Jérémy Depin ne viendra pas à ta rescousse, détective.
- Deux ANS de congés ? Mais qu’est-ce que vous avez fait, au juste ? »
Le ciel s’obscurcit l’espace d’un instant. L’auteur sourit narquoisement et, pendant ce bref instant qui sembla durer une éternité, prononça cette phrase :
« Nous avons brisé le quatrième mur, détective. »

Pour la première fois depuis qu’il avait rencontré l’auteur, le détective se sentit démuni, dépassé par une force incommensurable. Pourtant, il voulait lutter. On lui avait confié une mission. Il devait retrouver Bruno Leralu, Corentin, et, à en croire la BD, Thomas aussi était entre les mains de l’Organisation de l’Ombre. L’auteur le toisait.
C’est à cet instant que surgit Mirei Mikagura.
« Bon sang, détective, mais qu’est-ce que vous fichez, à aller à la confrontation alors que vous n’avez absolument rien pour vous défendre ??
- Bah ! En dehors de son soi-disant “Pouvoir de Briser le Quatrième Mur™”, ce pâle type non plus, Mirei ! »
L’auteur sourit de plus belle. Il venait de sortir un objet de sa poche. Le visage de Mirei se décomposa. Éric Antony les regarda tour à tour, cherchant à comprendre.
« Détective », articula Mirei, « vous savez où nous sommes, n’est-ce pas ?
- Dans un Monde Digital, oui, et donc ?
- Vous… vous feriez bien de me laisser prendre la main. Ce petit objet orange qu’il vient de sortir de sa poche est un Digivice.
- Et qu’est-ce que ça peut me faire ?
- Vas-y, explique-lui, Mirei », dit nonchalamment l’auteur.
« Toute personne détentrice d’un Digivice a la possibilité de disposer d’un partenaire Digimon, détective. Et un Digimon… C’est une arme à l’état brut.
- Ha ! » rétorqua le détective. « Mais encore faut-il qu’il soit authentique, ce Digivice ! Ça n’en a franchement pas l’air ! On dirait un bout de plastique acheté dans une grande surface Rallye à l’époque où cette chaîne existait encore !
- Oui », admit l’auteur, « il y a de fortes chances que ce soit là que mes parents l’aient acheté. Mais, Éric Antony… Dois-je te rappeler que MON département R&D a transformé mon magnétophone Playskool en bombe à retardement ? »
Une goutte de sueur perla sur le front du détective. Mirei le poussa, prête à prendre les devants. Le détective demanda quand même :
« Et que fait-il de si extraordinaire, cet appareil ? »
L’auteur sortit alors de sa poche une carte de collection, et la plaqua sur le Digivice. Il s’écria alors :
« CARD SCAN ! »
… et un Digimon surgit. Fait de bois, Pinochimon, Digimon marionnette de très haut niveau, était littéralement sorti d’une carte du jeu Digimon Card Game — le jeu qui avait débuté dans le commerce en 2020.
« Voilà, en somme, ce qui rend cet appareil unique, détective. Ce n’est plus du tout un Digivice de première génération, inspiré de la série animée Digimon Adventure.
- Poussez-vous, détective ! »
Mirei comptait prendre les choses en main avec l’aide de ses deux partenaires, LadyDevimon et Angewomon. Un terrible combat s’engagea donc, et les haut-parleurs du parc le rythmèrent en lançant le thème Beat Hit !, chanté par Ayumi Miyazaki. Ou plutôt, sa version française non officielle, telle que traduite par l’auteur :
Voilà, notre avenir est en jeu
Voilà l’affrontement entre ces deux puissances
Il n’y a plus une seconde à perdre
On n’a plus le temps de tergiverserC’est vrai qu’il y a bien longtemps
Le jour et la nuit étaient deux entités
C’est bien pour cela probablement
Que ce combat va continuerDans le monde comme dans ton cœur, cohabitent l’ombre et la lumière
Ce combat est un affrontement sans répit, une lutte
Faite pour te tester, oui c’est cela son butStandin’ by your side !
De quel côté iras-tu ?
Ce sera seulement à toi de décider
Stand up to the fight !
Deux pouvoirs incomparables
Mais un jour viendra, oui ce jour viendra
Où l’on se comprendraSi un obstacle venait à toi
Si quelque chose venait à te sembler faux
Est-ce que tu t’enfuirais, dis-moi ?
Ou bien opterais-tu pour le combat ?Ce n’est pas à moi de décider, je ne saurais te conseiller
Mais je sais que si tu devais abandonner pour de bon
Tu n’aurais plus rien, tout glisserait de tes mainsStandin’ by your side !
Mille ans de combat déjà
Nous combattons ensemble depuis tout ce temps
Stand up to the fight
Pour le futur on combat,
Ainsi pour mille ans, et pour plus longtemps
Nous rirons joyeusementStandin’ by your side !
De quel côté iras-tu ?
Ce sera seulement à toi de décider
Stand up to the fight !
Deux pouvoirs incomparables
Mais un jour viendra, oui ce jour viendra
Où l’on se comprendraStandin’ by your side !
Mille ans de combat déjà
Nous combattons ensemble depuis tout ce temps
Stand up to the fight
Pour le futur on combat,
Ainsi pour mille ans, et pour plus longtemps
Nous rirons joyeusement
« BULLET HAMMER !!! » s’écria Pinochimon en frappant un coup de marteau au sol.
Les balles tirées par le marteau frappèrent comme autant de mitrailles leurs deux adversaires, mais Mirei Mikagura et ses deux Digimon n’avaient pas dit leur dernier mot.
Mirei brandit son Digivice. Un rai de lumière engloba ses deux Digimon.
« ANGEWOMON !
- LADYDEVIMON ! »
Les voix des deux Digimon s’unirent alors, tandis que leurs ADN fusionnaient.
« ÉVOLUTION JOGRESS EN… MASTEMON !! »
Dans n’importe quel épisode de n’importe quelle série animée Digimon, un tel événement eût sonné le glas de leur adversaire.
Mais leur adversaire n’était pas un adversaire ordinaire. Il s’agissait de l’auteur, celui-là même qui avait utilisé la narration même quelque temps auparavant pour réaliser l’invraisemblable : battre Imbattable, le seul super-héros de la bande dessinée. Il tira une autre carte de sa poche, la plaqua sur son Digivice.
« CARD SCAN : SUPER EVOLUTION PLUG-IN S. »
Un nouveau rai de lumière enveloppa cette fois Pinochimon, qui se transforma lui aussi, pour devenir…
« Apocalymon. »
Ce terrible monstre de chaos, amalgame de toutes les données oubliées du Monde Digital, boss final de Digimon Adventure, cette terrible créature juchée sur un gigantesque échafaudage flottant venait d’émerger en lieu et place du Pinochimon partenaire de l’auteur.
En une pichenette, le combat était fini.
Au même moment, alors que des vieux sages supplémentaires — notamment Nicolède de Troy et le magicien Homnibus — venaient de rejoindre les barbus inquiets de l’avenir du monde, et alors qu’Oscar Lampoule venait de finir d’expliquer que son assistant Barnabé et lui avaient été expulsés de Qwice Parc sans autre forme de procès quelques minutes seulement après leur macabre découverte, un petit monsieur aux yeux bridés, porteur d’une moustache grise et d’une queue-de-cheval de même teinte, fit son entrée. Il s’agissait du seul vieux sage capable de comprendre un tant soit peu la situation : Gennai, qui venait lui-même d’un Monde Digital.
Fort de cette connaissance, il révéla aux vieux sages que l’endroit où ils se trouvaient était loin d’être un espace magique ou mystérieux. Il fallait, expliqua-t-il, raisonner le monde en couches ; et les couches en question étaient celles reliant le réel au virtuel.
Qwice, réseau social hébergé sur Internet, avait été transformé en parc d’attractions stocké dans un Monde Digital. Entre cet espace et Internet figurait une zone tampon. C’était là que se trouvaient tous ces vieux sages. Et ce fut là que surgit Mirei Mikagura. Au terme de sa défaite en effet, l’auteur l’avait expulsée du parc, ainsi que du Monde Digital. Elle expliqua alors deux choses aux sages.
« En premier lieu », dit-elle, « le Monde Digital sur lequel nous enquêtons est une copie. L’auteur m’a fait comprendre ce que cela impliquait pour moi. Je ne suis pas la vraie Mirei Mikagura. Lorsque le Monde Digital a été copié, les données de la vraie Mirei ont été dupliquées également. En second lieu… »
Elle regarda tous les vieux sages réunis. Le Père Fourras, Panoramix, plusieurs instances de Merlin, le mage Homnibus accompagné du Grand Schtroumpf, Nicolède de Troy, Tortue Géniale, le nativ Atea, et bien évidemment Gandalf. Ce dernier lui adressa un regard bienveillant, l’encourageant à poursuivre.
« En second lieu », articula-t-elle, « vous êtes vous aussi des copies, engendrées par des données issues d’Internet. Il n’y a pas de catastrophe globale, pas plus qu’il n’y a de solution. Vous ne pouvez rien faire. Quant à moi, mon code est trop instable. J’ai été expulsée du seul endroit où je pouvais subsister — le Monde Digital. Profitez bien de votre existence, aussi courte soit-elle… car la mienne… s’achève ici. »
Alors elle disparut, et les sages comprirent qu’il n’y avait plus rien à faire.
Le détective se trouvait désormais seul, face à des forces bien au-delà des siennes propres. Mais se décourageait-il pour autant ? Non ! Et il faut saluer cette ténacité, cette abnégation, alors qu’en face de lui se tenait celui-là même qu’il avait déclaré son ennemi, celui-là même qui depuis le début s’était fait un malin plaisir de réduire tous ses efforts à néant, celui à cause de qui il avait déjà échoué lors de la première itération du récit. Et d’ailleurs, dans un pur moment de paradoxe temporel décomplexé, l’auteur, ayant rangé son Digivice dans la poche idoine, ne put s’empêcher de le relever.
« Tu ne devrais pas te donner tant de mal, détective. L’histoire est écrite depuis longtemps. Et à vrai dire, je ne vais pas te laisser beaucoup de choix. Tu suivras son fil. Croiras, peut-être, accéder à la victoire que tu penses mériter. Et tout t’échappera. C’est dommage. Tu es un excellent personnage. D’ailleurs, tu devrais me remercier.
- C… Comment ça ??
- Je vais te faire une confidence. Un temps, j’avais envisagé de te faire disparaître pour de bon. Tu aurais été transporté dans une époque si lointaine qu’il t’aurait été littéralement impossible d’en revenir. Alors j’aurais pu faire une nouvelle bande dessinée à thème sur toi. Oui, toi, détective ! Tu aurais tout de même été un héros… Imagine seulement ! Éric Antony, détective baroque ! Éric Antony, enquêtes au Far West ! Éric Antony, champion de l’ère Edo ! Éric Antony contre Sherlock Holmes au 22e siècle ! Les possibilités sont infinies, détective. Mais je veux te le dire. Sois heureux d’avoir uniquement pris vingt ans dans la figure. Tu t’en tires à bon compte, et ça m’épargnera d’avoir à créer rien que pour toi des meurtres, des chambres closes, des mystères insolubles, des vols à l’arraché, des complots à la cour du Roi Soleil, des attaques terroristes, une rivalité avec un ennemi immortel, un caméo dans une émission de télé-achat, que sais-je encore…
- Bah ! Pérore tant que tu veux ! Rien n’empêchera la justice de triompher !!
- La justice, la justice… Au fait, quelle était ta mission, déjà ?
- N’est-ce pas évident ? Je dois à tout prix empêcher l’Organisation de…
- prendre le Contrôle™, n’est-ce pas ? Alors, non seulement c’est trop tard, mais tu fais erreur. Les vingt ans que tu t’es mangés ont dû te rendre aigri, détective. Ta mission, je le rappelle, était uniquement de retrouver le staff disparu de Qwice. Et tu sais quoi ? Je vais te permettre d’y parvenir. »
L’auteur tapa des mains. Ovni lui demanda pourquoi il ne claquait pas des doigts. Avec un air dépité, l’auteur précisa qu’il n’avait jamais su comment faire.
De la terre, juste derrière le détective, surgit l’Ascenseur.
L’Ascenseur, dont le design inquiétant avait volontairement été repris du jeu Virtue’s Last Reward, était l’attraction joker qui menait à la zone cachée du parc, la zone de coulisses dans laquelle Thomas avait peu de temps auparavant retrouvé Bruno Leralu ainsi que Corentin. L’auteur toisa le détective. Et le détective, qui voyait bien qu’il n’avait pas d’autre choix, lui rendit son regard avant de monter dans l’Ascenseur.
Alors, l’Ascenseur descendit, accompagnant sa descente d’une musique d’ascenseur du jeu PS2 Whiplash. Le détective serait plus tard bien incapable de dire combien de temps avait duré la descente car, comme pour jouer avec ses nerfs, elle s’était interrompue à plusieurs reprises. Et puis, finalement, les portes automatiques de l’Ascenseur s’ouvrirent pour lui permettre le passage.
Un couloir, faiblement éclairé par des néons, fut ce que le détective vit en premier. Ce couloir allait tout droit. Il n’y avait aucune fenêtre, ce qui, au centre de la terre, était après tout fort logique. Il alla jusqu’au bout du couloir et en ouvrit la porte. Il déboucha alors dans un vestibule d’entreprise, avec des canapés, un distributeur d’eau, des moniteurs éteints. Mais surtout, il y vit deux de ceux qu’il cherchait depuis si longtemps : Thomas et son père.
« Thomas ! Bruno ! Ces scélérats ne vous ont pas fait trop de mal ??
- Détective ! Nous sommes partis sur de mauvaises bases.
- … hein ? Vous voulez en venir où, là, Thomas ??
- Nous avons d’abord cru que l’Organisation de l’Ombre était une entreprise délictueuse, composée de criminels peu fréquentables.
- Évidemment », précisa Bruno Leralu, « dans ce genre de cas on se méfie, c’est naturel.
- Mais… Mais c’EST une entreprise délictueuse composée de criminels peu fréquentables !
- Peut-être dans d’autres univers. Pas dans le nôtre, détective.
- Sans même parler du fait qu’ils vous ont enlevés, c’est vite oublier tout ce qu’ils m’ont fait subir depuis janvier ! Ils m’ont séquestré ! Ont failli me faire exploser ! M’ont je ne sais combien de fois menacé de mort ! Et aussi, ils m’ont forcé à consommer un laxatif ainsi qu’un sédatif !
- Détective… Vous n’avez toujours pas compris ?
- COMPRIS QUOI ? Bon sang Thomas ! Ils vous ont retourné le cerveau ! Mais réagissez un peu !
- J’aimerais beaucoup vous donner des explications plus détaillées, détective. Malheureusement, mon père et moi avons plus important à faire.
- Mais ? Qu’est-ce qui est plus important que…
- Qwice va célébrer un mariage, détective. Un événement aussi extraordinaire me semble plus important qu’écouter vos jérémiades. »
Ainsi Thomas et Bruno laissèrent-ils le détective. Ce dernier ne comptait pas s’avouer vaincu. Et quelque part, me dit l’auteur, ce n’était pas plus mal.

Resté seul dans ce vestibule sans grand intérêt, le détective Éric Antony rongeait son frein. Voilà où en était ce pourtant digne représentant du noble métier de Sherlock Holmes. Coincé, dans un système qui jouait littéralement avec lui comme avec une marionnette.
Le détective savait encore raisonner. Le cheminement de ses pensées avait abouti à une conclusion.
Du haut de ses sept ans et demi, la Psycho était la fille venue du futur de l’Éclopé et de Rena Stère — cela, il l’avait démontré avec brio.
Quasiment dès le début du récit, sa venue avait été annoncée. Et sa première apparition avait définitivement figé le personnage.
Il ne voyait qu’une seule solution à ce cauchemar, une seule échappatoire, une seule façon de dépasser l’auteur et de régler au moins une partie des problèmes.
Il fallait provoquer un paradoxe temporel.
Il fallait empêcher la naissance de la Psycho.
Et pour cela…
« Il faut absolument empêcher ce mariage », grommela-t-il.
« Détective ! Je me disais bien que j’avais entendu votre voix !
- Corentin ! Ça alors ! Ça fait TRÈS LONGTEMPS !
- Je crois avoir un plan pour en finir avec l’Organisation, détective.
- Attendez, attendez, ne brûlons pas les étapes. Que s’est-il passé depuis tout ce temps ?
- Lorsque j’ai voulu m’infiltrer en portant un déguisement funky, je suis tombé dans un piège grossier et ai été pris en otage pour la seconde fois depuis le début de cette histoire, ce qui n’est pas très sympa vous en conviendrez. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour comprendre où ils avaient déménagé.
- Je sais. J’ai eu du temps pour mener mon enquête. Leurs locaux du monde réel se trouvent actuellement à proximité du parc animalier A Cupulatta, en Corse. Et ensuite ?
- Ensuite, j’ai eu un échange surréaliste avec Bruno. »
Un effet de flou plus tard, le flashback était déclenché, dans une teinte sépia des plus appropriées. S’y trouvaient naturellement Corentin et Bruno Leralu, qui s’apprêtait à expliquer l’une des plus formidables prouesses d’O².
« Que je parle au Chef d’Orchestre ? » s’indignait Corentin, outré. « Non mais, et puis quoi encore ??
- Alors écoute, je t’explique. En premier lieu, l’Organisation ne dispose d’absolument aucune ressource financière.
- Heeeeiiiin ?? Mais… leurs locaux ? Leurs moyens ??
- Toute la logistique est assurée par un moyen extraordinaire, Corentin. Un moyen sans aucune faille pourvu que quelqu’un dans la structure en dispose. Un moyen infini et intarissable. Un moyen qui, de plus, peut de nos jours être augmenté par IA, décuplant les possibilités déjà infinies qu’il prodigue au départ. L’IMAGINATION.
- Qu’est-ce que c’est que ce bin’s encore ?
- Afin de fonctionner, O² dérobe de l’énergie à d’autres Réalités et la recycle en continu, mais tout cela repose sur un seul et même socle : la croyance collective du bien-fondé des bêtises que ce récit raconte depuis janvier 2025. En clair, si nous sommes capables d’accepter qu’une IA peut absorber Donald Trump, tout le reste devient vrai par définition.
- Mais… mais de toute façon, nous en sommes témoins… tout est réel…
- PRÉCISÉMENT. »
Le flashback se termina. Le détective l’avait écouté attentivement. Et il n’avait aucun mal à y croire. Comment expliquer autrement ce récit rempli d’anormalités ? Comment expliquer les voyages dans le temps, les quêtes absurdes dans les mondes de Pokémon ou Yu-Gi-Oh, la présence d’Imbattable ou du Capitaine Haddock, les jouets transformés en armes mortelles par un mystérieux département R&D à la tête duquel se trouvait un employé de fast-food recruté pour ledit département sur la base d’une recette de cuisine qu’un enfant aurait pu inventer, le fait que l’auteur même du récit, présent en chair et en os, avait la capacité de modifier la structure même du monde en un claquement de doigts ?
« Et si je comprends bien, en dépit des crimes infâmes d’O², Bruno et Thomas estiment que l’Organisation de l’Ombre représente une opportunité pour Qwice ?
- Ouais. Mais j’ai une idée. J’ai cru comprendre qu’à l’Organisation on prenait les jeux de cartes très au sérieux. Je vais donc les défier sur une partie de Bioviva et les submerger avec mes oiseaux !! »
Un silence s’ensuivit. Le détective mit quelques instants à formuler tout haut ce que la plupart des lecteurs pensent probablement tout bas.
« Euh, à mon avis ça ne changera rien.
- Bah pourquoi pas ?
- Tout porte à croire que personne parmi l’Organisation ne sait jouer à ce jeu, et que même si d’aventure ils acceptaient une partie, ils refuseront de mettre quoi que ce soit en jeu. »
Laissons le détective faire face au regard déconfit de Corentin et partons ensemble loin, très loin de là, dans un autre monde où le temps a passé : le monde d’Alice Corail, dans lequel l’Organisation s’était signalée en 2019, sous la bannière de son entreprise de façade, Oxygen.
À l’époque, le Chef d’Orchestre était parti avec l’Éclopé vivre d’autres aventures. Arrivé en 2025 dans notre monde, il avait même exfiltré plusieurs agents et les avait fait directement venir de 2019 pour les récupérer pour le projet Qwice.
Aussi ne restait-il plus que deux cadres pour gérer Oxygen : le Masque, et son sous-fifre le Chauve.
Les téléportations ayant enfin été stabilisées, l’Atout arriva sans problème à destination : la tour japonaise depuis laquelle l’Organisation opérait dans ce monde. Elle y trouva d’abord le Chauve, puis le Masque, mais fut fondamentalement déçue de ce qu’on lui dit. En six ans, ils avaient fait tourner Oxygen ainsi que sa chaîne de restauration rapide Positive Burgers, avaient engrangé de solides revenus, et c’était à peu près tout. Aucune mission d’importance n’avait progressé. L’Atout en conclut que le Chef d’Orchestre avait eu raison de ne pas garder avec lui cette équipe de bras cassés se complaisant dans sa médiocrité, et partit directement là où elle devait aller : en Écosse.
Le château de Fergus Mac Rocosm, sur les rives du Loch Attair, n’avait pas changé, et ressemblait toujours à s’y méprendre à l’un des plus célèbres châteaux des Highlands. Elle se planta devant la porte et frappa vigoureusement. Le porteur de kilt qui était le maître des lieux ouvrit, et eut un mouvement de recul.
« … VOUS ! » s’écria-t-il.
« Ravie de vous revoir, Fergus Mac Rocosm. Réglons notre affaire pacifiquement, voulez-vous ?
- Alors que vous avez enlevé une chanteuse dans MON château, devant tout un public ?
- Bah ! C’était il y a six ans ! C’est vieux, il y a prescription !
- Vous essayez de m’embobiner, j’en suis presque sûr.
- Bon, écoutez, j’ai pas le temps. On est déjà au chapitre 20. Alors filez-moi les clés de votre château pour une journée ou je vous bute. »
Le choix de mots était peut-être malheureux. Le Highlander perdit toute contenance.
« VOUS AVEZ OSÉ FAIRE PREUVE D’IMPOLITESSE ? » gronda-t-il de sa voix gutturale. « Dans ma folle jeunesse, miss, j’ai été champion de lancer de cab », ajouta-t-il abruptement en saisissant un épais tronc d’arbre — quant à savoir d’où sortait ce tronc, c’était un autre problème.
L’Atout pâlit.
« A… attendez… » fit-elle. « Euh… je vous présente mes excuses. Pourriez-vous, s’il vous plaît, avoir l’amabilité de me prêter vos clés le temps d’une journée ? Sinon, je serais dans l’obligation de vous buter.
- Aaah, c’est mieux. »
Satisfait, le highlander lança le tronc dans une autre direction, tendit les clés à l’Atout, lui demanda de les mettre dans la boîte aux lettres quand elle aurait fini, et partit faire un tour.
L’Atout savait où elle allait. Le château intéressait l’Organisation pour une bonne raison. Et il suffisait de relire la bande dessinée Aventures en Voiture, publiée en 2019, pour avoir la confirmation de la véracité de cette information : le château de Mac Rocosm était factuellement hanté. Mais ce n’était pas le premier fantôme venu. Et dans le contexte actuel, ledit fantôme serait une recrue de choix.
Elle se dirigea dans la cuisine et se racla la gorge.
« Hm hm. Oh ! On dirait bien que j’ai un petit creux ! Ah, ça alors, qu’est-ce que j’ai faim ! » dit-elle d’une façon exagérément théâtrale, presque récitée. Mais il ne se passa rien.
Elle allait perdre patience lorsqu’arriva celui qu’elle voulait voir : le fantôme de Charles-Hubert Delapalissade, cuisinier français mort accidentellement dans ce château en 1875.
« Ah, vous voilà enfin.
- J’étais en congés », se justifia le spectre. « En novembre, généralement, on n’est pas sollicité, vous savez. Alors, qu’est-ce que je vous mitonne ?
- Rien pour l’instant.
- Euh, vous m’avez fait venir pour rien ?
- Vous êtes bien Charles-Hubert Delapalissade ? Chef cuisinier mort dans ce château il y a un peu moins de deux siècles ?
- Oui ! Vous le voyez bien à ma toque et à ma semi-transparence, quand même ?
- Je suis mandatée par mon groupe pour vous faire une offre d’emploi.
- Euh… vous êtes pourtant bien au courant du fait que je suis mort, non ?
- Ça ne change rien à notre offre.
- Bon… ben qui mourra verra, je suppose. »
Le mariage de l’Éclopé et de Rena Stère était, de facto, devenu le sujet le plus important du récit. Il fallait qu’il ait lieu, puisque de cet événement dépendait la naissance de la Psycho, personnage central de plusieurs chapitres antérieurs. C’est pourquoi tout le monde s’activait.
Le département R&D avait d’ailleurs fini par réussir à adapter le Duel Disk pour lui faire lire la carte Bioviva fournie par l’auteur, et ce dernier avait décrété que Nathan se chargerait du spectacle, à la grande stupéfaction de ce dernier.
Le moment du mariage approchait. Et les premiers invités, hôtes de marque et grands noms du voyage temporel, faisaient déjà leur entrée : Marty McFly était accompagné du docteur Emmett Brown, le professeur Stanislas de son assistant Timoléon, et, selon la formule consacrée par la bande dessinée le mettant en scène, Harding was here. Makoto Konno et sa tante Kazuko Yoshiyama avaient fait le déplacement, et même le voyageur du temps d’H. G. Wells avait fait un crochet au milieu de son déplacement vers l’an 802 701.
En revanche, ce récit étant dénué de toute intention politique, les personnalités politiques étaient refoulées. L’on pouvait à ce titre s’étonner de la présence parfaitement acceptée de Kim Jong-un parmi les invités, mais il faut dire qu’il ne s’agissait pas vraiment du leader nord-coréen. Si les mascottes du parc étaient, en général, directement les personnages originaux de leurs Réalités respectives, Kim Jong-un était une exception notable — c’était, à proprement parler, un habile déguisement, et ce que l’on pourrait appeler un joke character.
Louis XIV était pour sa part fort contrit. Le Roi Soleil avait fait le déplacement en personne et, en dépit de son statut de personnage historique, il n’en faisait pas moins partie de la catégorie « hommes politiques » au même titre que la tête de Richard Nixon, venue du futur, qui avait bien manqué se faire jeter à l’eau. Cependant, sa solaire Majesté n’était pas venue seule. Charles Perrault ainsi que Nicolas Boileau-Despréaux accompagnaient en effet l’illustre monarque.
« Si Nous comprenons bien, on ne Nous permettra point l’entrée », pontifia le Roy.
« J’en ay bien crainte, Sire.
- Mon bon Perrault, vous devriez paſſer sans obstacle. Il Nous plaist de vous mander de prendre part a la Feſte en Noſtre nom.
- À Voſtre convenance, Sire.
- Eh ! Une minute ! » intervint Boileau, outré. « Et moy donc ? Ne suis-je donc point bon Candidat ?
- Point du tout, Boileau », repartit le Roy. « Perrault et vous n’avez de ceſſe de vous quereller. »
C’est ainsi que Charles Perrault fut autorisé à assister au mariage, au plus grand dépit de son rival, Boileau, qui ne manquerait certainement pas de rédiger des vers colériques à l’encontre de son collègue. Mais que l’on ne s’inquiète pas outre mesure : Charles Perrault a du répondant, comme l’illustre la fable Le Corbeau et la Cigogne, dans laquelle la cigogne figure son frère Claude, et le corbeau Nicolas Boileau — et ici, vous voyez que ce récit coche également la case « éducation littéraire ».
Au même moment, l’Éclopé était en proie à la panique.
Bien sûr, il avait parfaitement accepté son mariage. Là n’était plus la question.
Le problème était qu’il n’avait toujours pas son costume, encore moins d’alliances.
Nicole ne semblait pas inspirée. La robe de mariée était prête, mais pour lui, rien. Il la décida, tout de même, en braquant son arme sur elle, et bien entendu, dans ces conditions, elle ne fut pas longue à convaincre. Parfois, c’est bien de mettre un peu la pression sur le personnel.
Ceci fait, il alla cueillir le Borgne et le Tueur, et le trio changea tout bonnement de Réalité.
Il se trouve que SLOG90, mathématicien présent sur Qwice, avait une incarnation dans une autre Réalité qui tenait une bijouterie. Tandis que le Tueur montait la garde à l’extérieur, l’Éclopé demandait au bijoutier ses plus belles alliances en or, ne payait pas les 13 872 euros demandés (il y avait une réduction exceptionnelle, normalement elles étaient plus onéreuses) et quittait les lieux comme le voleur qu’il était, tout en faisant remarquer, non sans une certaine ironie, que de toute façon son assurance rembourserait le bijoutier de cette perte sèche.
Le mariage était en bonne voie. Mais il y avait encore quelqu’un qui ne l’entendait pas de cette oreille.
Avec l’aide de Corentin, le détective Éric Antony était parvenu à se sauver du centre de la terre. Corentin lui avait fait la courte échelle, ce qui lui avait permis, en passant par une fenêtre située en hauteur, d’atteindre des escaliers de service — en fait des escalators, et vu le nombre d’étages à remonter, ce n’était pas plus mal.
Un nouveau problème s’était cependant présenté lorsqu’Éric Antony avait débouché au beau milieu d’une foule de personnages de contes de fées en colère, manifestant pour leurs droits au lieu de faire la Parade des Contes pour les visiteurs du parc d’attractions. Reconnaissant que le détective n’était pas concerné par ces mouvements sociaux, les personnages de contes demandèrent à Poussin d’accompagner le détective.
Poussin, au même titre que l’Ancien, Costaud, Grognon, Froussard, Cookie et Lascience, était l’un des sept nains de Blanche-Neige. Le parc ayant une politique strictement anti-Disney, les personnages de l’histoire de la jeune princesse au teint plus blanc que la neige, aux lèvres plus rouges que le sang et aux cheveux plus noirs que l’ébène avaient été tirés de l’excellente série animée italo-japonaise La Légende de Blanche-Neige. La situation était déjà assez perturbante pour le détective, mais il fallut qu’une incarnation de la princesse Rapunzel vînt en rajouter en parlant comme une pipelette avec le nain.
Et soudain, la conversation fut interrompue par un retentissant signal sonore.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demanda le détective, tout de même assez inquiet.
« Ça ? » fit Poussin. « Mais c’est le départ du vapeur !
- Oui », renchérit la princesse aux cheveux blonds interminables. « D’habitude c’est une attraction qui fait le tour du lac en vingt minutes, mais là il est privatisé pour un mariage.
- Malédiction ! » s’exclama Éric Antony.
Quelques minutes auparavant, le vapeur était encore à quai. De nombreux invités de Qwice y étaient montés : François P., Llamara, Darkinessu, kantaru_no_aurel_chan, Surfpix, b1001d, Ashton, Grudulepoilu, Aglagla_c_moi, Floky, ItsWidee… Tandis que la sécurité, composée des pirates Barbe-Rouge et Guybrush Threepwood, menaçait Jacques Chirac de le passer sur la planche s’il continuait d’insister pour assister au mariage, deux derniers membres de Qwice faisaient leur entrée sous la supervision de la Psycho, qui avait été mise là parce que ni le Tueur ni le Borgne n’étaient disponibles pour contrôler les entrées : Deus In Machina et lechroniqueurde1000univers.
Enfin, un dernier groupe d’individus se présenta. Toute la troupe du Garage Isidore avait été invitée par l’auteur, mais les deux 4x4 qu’ils avaient utilisé pour venir étaient tombés en panne à cause de l’assistant d’Isidore d’une part, et de celui de son collègue et néanmoins concurrent Max Lamordache d’autre part. Les réparations leur avaient pris tellement de temps qu’ils avaient fini par abandonner et finir le trajet dans le petit train du parc, conduit par un pilote de locomotive aguerri issu du même univers que Lucky Luke et les Tuniques Bleues.
Tout était fin prêt pour le mariage le plus extraordinaire jamais célébré sur la plate-forme Qwice. Le buffet, préparé par Charles-Hubert Delapalissade, était un extraordinaire chef-d’œuvre de goûts et de couleurs, enchantement pour les papilles et les narines, et en dépit de la provenance ancienne du spectre cuistot, les recettes étaient en fait assez modernes. On se serait cru au Fouquet’s ou au Castel Marie-Louise, sauf que là c’était gratuit.
Toujours sur le vapeur, le docteur Emmett Brown avait brièvement perdu de vue Marty McFly. Lorsqu’il le retrouva, ce fut pour constater que son jeune protégé avait trouvé des comparses. De façon totalement impromptue et improvisée, un groupe de musique hétéroclite venait de surgir, et constituerait l’orchestre du mariage. Aux côtés de Marty se trouvaient Pedro le mariachi (lui-même voyageur temporel, comme le savent les amateurs de Sam & Max), le membre de Qwice Isotop, la chanteuse virtuelle Mirai Komachi et Wolfgang Amadeus Mozart, qui en bon spécialiste du clavecin, était en fait un peu en peine devant le seul instrument similaire disponible à bord, un piano beaucoup plus moderne. Ben l’ourson s’était proposé pour participer en utilisant une Nintendo DS et Jam With The Band comme instrument ; malheureusement cette proposition avait été déclinée, ce qui explique pourquoi cette scène n’est même pas apparue dans la bande dessinée sur laquelle ce récit est basé.
Tout était donc prêt pour le dernier acte. Le mariage aurait inéluctablement lieu. Et le détective n’était pas sur le vapeur.

Beaucoup de monde se trouvait sur le vapeur pour l’événement extraordinaire qui allait s’y dérouler.
Tandis que Jeremy OmegaUltima et le Ludion discutaient avec Charles-Hubert Delapalissade, fantôme d’un cuisinier français, du buffet sensationnel que ce dernier avait préparé, l’auteur expliquait à Ovni, étonné d’avoir vu Kid Paddle et son grand-père discuter avec Babar l’éléphant, qu’il comptait bien faire de ce récit le plus grand crossover jamais vu. Comme pour appuyer cette ambition déjà atteinte de longue date, ils furent interrompus par Alambic Talon, père d’Achille Talon, le célèbre héros bedonnant de bande dessinée. Ce dernier n’arrivait plus à retrouver ni son voisin, le cuistre Lefuneste, ni son canard porteur de béret, l’excellent Pétard — car, n’en déplaise aux ignares responsables du Monde merveilleux du journal Polite, infecte reprise d’Achille Talon hélas sortie en 2004, Achille Talon a bel et bien un animal de compagnie, c’est juste qu’il faut savoir lire au-delà du tome 1.
Un bruit sourd et lointain interrompit la discussion, mais l’auteur précisa qu’il ne serait pas de bon ton de révéler trop vite de quoi il s’agissait.
Et le mariage commença.
Fort digne, celui qui allait le célébrer s’avança.
Il s’agissait de la mascotte officielle de Qwice, créée suite au récit que vous êtes présentement en train de lire : le Qwokka.
L’animal aurait pu être un simple quokka, comme Quirina, la quokka de l’Organisation, mais c’était également un vieux sage porteur d’une barbe blanche évoquant le célèbre Maestro de la série Il était une fois.
Le Qwokka, symbole de la fusion irrévocable et définitive qui s’était opérée depuis que l’Organisation avait pris le Contrôle™.
Le Qwokka.
Il prit alors la parole, solennel :
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, je suis le Qwokka, et c’est avec une joie indicible que j’ai le plaisir de vous accueillir sur ce vapeur pour l’événement du siècle. Car aujourd’hui, nous ne célébrons pas un… pas deux… nous célébrons TROIS mariages. Des mariages très spéciaux, ni religieux, ni républicains, puisque lorsque les organisateurs font fi de la Réalité elle-même, il devient dès lors impossible de se dire oui devant un seul et même seigneur ou de signer à la mairie. »
Tout le monde applaudit, et le premier couple s’engagea. J’étais la mariée. Entre deux scènes, j’avais effectivement fini par rencontrer Nathan, et nous nous étions plu — le coup de foudre au premier regard. Il semblait que nous étions destinés à finir ensemble. L’auteur m’a récemment confié qu’il y avait pensé lorsque, demandant à des intelligences artificielles des images pour la galerie de l’Organisation, il nous avait fait mettre ensemble sur le même portrait.
Je portais une robe de mariée ordinaire mais fonctionnelle, celle que ma mère avait portée lorsqu’elle épousa mon père en 1932. Quant à Nathan… il ne s’était pas changé et portait toujours sa tenue d’équipier de fast-food. Même si je n’arrivais pas à sérieusement lui en vouloir, je lui fis remarquer. Il me répondit sans se démonter que l’auteur avait la flemme de lui dessiner un costume pour la BD. Face à cet argument je ne trouvai rien à redire, et le Qwokka nous maria.
« Je… je suis sur le bateau », remarqua le détective un peu plus loin. Il avait un peu auparavant rencontré l’Inspecteur Castar dans le parc. Ce dernier, porteur d’un exosquelette amplificateur de force, avait littéralement lancé le détective sur le vapeur, d’où le bruit sourd entendu un peu plus tôt. « Vite ! Il n’est pas encore trop tard !
- Un peu, quand même, détective. »
Le Tueur le tenait en joue.
« Quel dommage. Vous n’arriverez jamais à temps. Le mariage aura lieu. La Psycho naîtra. Et le récit ne sera pas interrompu. Il faut bien que vous compreniez, Éric Antony, que depuis le tout début de ce récit, le 6 janvier 2025, l’Organisation a TOUJOURS eu le Contrôle™.
- Qu’est-ce que c’est que cette tentative de manipulation psychologique, encore ? Qwice…
- Ha ! Vous n’avez toujours pas compris ? Avec tous les indices disséminés aussi bien dans les chapitres précédents que dans la BD ? Sans-Visage… veux-tu dire au détective de quoi l’Organisation a pris le Contrôle™ ?
- Avec plaisir », répondit la voix de Sans-Visage de nulle part. « Préparez-vous à être choqué, détective. Car ce sur quoi l’Organisation a pris le Contrôle™… c’est la narration. »
La défaite du détective semblait désormais actée. Pourtant, Éric Antony ne comptait pas s’avouer vaincu.
« Détective », reprit l’intelligence artificielle. « Face à O², vous n’avez aucune chance.
- Ha ! J’ai pourtant obtenu…
- De belles réussites face à nous ? Éric Antony. Ces réussites… c’est l’Organisation qui vous les a accordées. Vous avez infiltré notre première planque parce que nous l’avons bien voulu — c’est nous qui avons donné l’info à votre indic, avant de lui offrir son congé prolongé dans un autre monde. Dois-je vous parler de cette porte que nous avions laissée ouverte pour vous ? Nous avons presque été déçus que vous ne fonciez pas plus vite tête baissée comme vous l’aviez fait dans la première itération du récit. Et ce message que vous avez posté sur le compte Qwice de l’Organisation en nous hackant ? Ha, tordant, c’est beaucoup plus facile de “hacker” un compte quand les ficelles de toutes nos actions sont tirées par la Main Divine qui, en dernière instance, possède le compte ! Et d’ailleurs, si Mirei Mikagura a pu me “hacker”, vous permettant ainsi d’utiliser un hologramme face à Rena Stère… c’est uniquement parce que l’auteur en a décidé ainsi.
- Encore lui !!
- Vous êtes un esprit fort, détective. Vous n’avez pas démérité, alors qu’au départ l’auteur voulait que vous soyez un agent double à notre solde.
- Et puis quoi encore ??
- C’est ce qui rend les productions Pixel Stories si riches : notre autonomie. Ceci dit, en dernière instance, vous n’en demeurez pas moins notre pion. Vous savez, n’est-ce pas, Éric Antony, comment se fait appeler le dirigeant d’O² ?
- … le Chef d’Orchestre…
- Le Chef d’Orchestre. Depuis le début, Éric Antony, vous êtes une clé de sa partition. Et maintenant, il est trop tard. »
Un bruit fit se retourner le détective. Sur le lac, une orque offrait un spectacle de toute beauté, en compagnie d’une étrange baleine.
« Tiens », nota le Tueur, « ils ont trouvé un Whamon pour accompagner l’hologramme d’orque. Mais bon, ce n’est pas ça qui importe, n’est-ce pas ? Vous vous rendez compte des implications, bien sûr, détective ?
- Ça veut dire….
- Que le mariage a eu lieu », coupa Sans-Visage. « Le Tueur, accompagne donc notre hôte dans le cinéma du bateau.
- Tout de suite. »
C’est un Éric Antony perplexe qui entra dans une salle de cinéma parfaitement ordinaire, toujours sous la menace du revolver du Tueur. Il s’installa et la projection commença. On vit d’abord le Petit Mineur, suivi du logo emblématique :
« MEDIAVISION et Jean Mineur — 01 47 20 00 01 »
« Hein ? » réagit le détective. « Mais y a de la pub en plus de tout ??
- Faut bien payer les frais annexes. Maintenant, la ferme. »
Plusieurs publicités suivirent — des publicités complètement en dehors de leur temps. Il y eut d’abord la célèbre publicité pour P’tit Vittel. Un petit garçon qui faisait face à sa mère annonçait :
« Maman ? Faut qu’on parle. Mon corps est en PLEINE CROISSANCE. »
Se transformant en super-sayien littéral, le charmant bambin envoyait alors une boule de feu dans la pièce en s’écriant, de sa voix la plus virile :
« IL ME FAUT DE L’EAU ! DE L’EAAAAAAUUUUU !!! »
Et alors qu’un annonceur précisait : « P’tit Vittel… y a qu’ta mère pour croire qu’c’est d’l’eau », une petite fille intervenait à son tour.
« Maman ? Faut qu’on parle. »
Ce fut ensuite le monologue de Georgette, employée de cinéma, qui voulait expliquer au public que les M&M’s fondent dans la bouche et pas sur la moquette, avec derrière elle un homme noir hilare (ceci est une description factuelle d’une vraie publicité, rangez ces lance-flammes et allez vous aérer). Puis, un petit oiseau appelé Pipiou expliqua pourquoi il fallait toujours avoir des petits pois chez soi, Maïté vanta la lessive Bonux, et la Mère Denis une machine à laver Vedette. Enfin, un requin, après avoir défoncé une planche de surf avec ses dents, déclara que rien ne croustille comme KIX.
Les lumières de la salle s’éteignirent alors pour laisser place aux publicités de superproductions. Ou plutôt, à la perturbante publicité de LA superproduction, produite par la Paraversal 50th Century. « L’Association gère la Fougère© », « au cinéma ce 30 février », semblait une parodie déformée de l’intrigue du présent récit. Le détective se contenta de lever les yeux au ciel devant un truc pareil.
La réclame publicitaire cessa enfin. Sur le grand écran, Quirina, le quokka créé de toutes pièces par l’Organisation, apparut pour annoncer que le programme allait enfin commencer, faisant au passage une remarque inquiétante à propos de tests en cours avec de la neurotoxine. D’un regard en coin, le détective constata que le Tueur était en train d’enfiler un masque à gaz — pour de vrai, cette fois. Puis le programme commença, en effet.
Dans les années 90, une émission télévisée monopolisa le cœur de toute la jeunesse de France. Les Minikeums avaient détrôné Dorothée. On ne pouvait pas rentrer de l’école sans allumer France 3 pour y retrouver Nag, Coco, M’sé, Jojo, Vaness, Diva, Bernard, Josy… toutes ces marionnettes étaient censées rappeler des « célébrités », mais le genre de célébrité que les enfants ne connaissaient pas assez pour piger où les producteurs voulaient en venir. En dépit, l’écriture extraordinairement fine de l’émission faisait qu’on s’y accrochait. Dans les années 2000, d’horribles personnages décidèrent de remplacer les décors en carton par de la 3D, de réduire le nombre de marionnettes et de supprimer tout ce qui faisait le charme de l’émission. Ce fut la fin des Minikeums, qui ne revinrent qu’occasionnellement par la suite avant de vraiment s’éteindre. Les plus curieux peuvent accéder aux archives personnelles de l’auteur sur la chaîne YouTube Minikeums-TV.
Coco, le plus emblématique du groupe, avait su rebondir. Il se trouvait maintenant en compagnie de Josy sur le grand écran que visionnait le détective. Il annonçait, à la grande perplexité de sa comparse, œuvrer pour le compte de la Journalism Trust Initiative, et s’apprêter à couvrir le mariage du siècle.
C’est alors qu’un phénomène des plus étranges se produisit. Le détective disparut du cinéma et se retrouva face à Coco, dans le film.
Paniqué, le Tueur téléphona à son employeur, qui prit une mesure immédiate.
Le détective, lui, ne voyait qu’une seule chose : il avait une opportunité d’empêcher le mariage entre l’Éclopé et Rena Stère. Il lui semblait très clair qu’en intervenant dans le film, il tordrait la réalité et parviendrait à ses fins.
Mais soudain tout se figea. Coco devint une statue. Et l’Atout surgit.
L’Atout, femme fatale de l’Organisation, n’avait jusque-là jamais connu de défaite cuisante, et elle ne comptait pas commencer. Elle avait utilisé l’une des technologies invraisemblables dont l’Organisation disposait pour rejoindre le détective dans le film, et avait mis ce dernier en pause en utilisant le bracelet stop-temps qu’elle possédait depuis la fin du chapitre 3, et qui n’avait pas encore eu l’opportunité de servir dans le présent récit.
« Attends, faut qu’on cause », lui dit le détective, qui semblait avoir une idée.
« Quoi ?
- Contre toute attente, l’Éclopé semble très satisfait de son couple.
- Et alors ?
- Ben, t’aimes pas l’Éclopé, non ? C’est de notoriété. »
L’Atout manqua d’exploser de rire. Elle comprenait ce que le détective essayait de faire. Elle se retint.
« Tu te rends compte », répondit-elle avec peine, « que je bosse pour mon équipe ? Ma mission consiste à faire en sorte que ce mariage ait lieu, Éric Antony, et je te jure que tu ne vas pas essayer de m’acheter. »
Le temps sembla s’arrêter de plus belle — alors qu’il l’était déjà, concrètement. L’Atout toisa le détective.
« Allez, ça suffit. Tu as perdu. Admets ta défaite et restons-en là. »
Mais le détective avait de longue date compris que son meilleur allié était l’imprévu. Il se jeta soudain sur l’Atout, parvint à l’assommer et à lui prendre le bracelet. Il remit alors le temps en marche.
Au même instant, le Qwokka achevait de me marier avec Nathan.
« Monsieur Decharjeman, voulez-vous prendre mademoiselle O’Ceross ici présente pour épouse jusqu’à ce qu’un terrible et funeste destin vous sépare ?
- Hein ? Comment ça un terrible et funeste destin ??
- C’est plus catchy que “la mort”.
- Ah, d’ac. Alors oui, je le veux.
- Mademoiselle O’Ceross, voulez-vous prendre monsieur Decharjeman ici présent pour époux jusqu’à ce qu’un indicible coup du sort vous sépare ?
- Euh… oui, je le veux.
- Alors je vous déclare unis par les liens Qwiciers du mariage. Vous pouvez vous embrasser. »
Notre mariage terminé, mon nouvel époux dut me laisser, car il avait toujours à sa charge le spectacle aquatique. Le Qwokka, lui, s’apprêtait à célébrer le plus important mariage du jour.
« Les deux autres mariages du jour », déclarait-il d’ailleurs solennellement, « revêtent une importance capitale : ils sont le lien symbolique de l’union entre Qwice et l’Organisation de l’Ombre. »
L’Éclopé et Rena Stère s’avancèrent. Leurs tenues de mariage étaient tout sauf ordinaires, et pour cause. Nicole Égram avait tout donné en les designant et en les cousant. La robe de Rena Stère était en dégradé rouge vers bleu — les couleurs des barres de progression de Qwice — et un badge y avait été épinglé, représentant le logo O², exceptionnellement composé dans le bleu du logo Qwice.
L’Éclopé avait un costume sombre plus sobre, où se détachait un badge noir. Le logo de Qwice, avec le noir de l’Organisation. Et les deux membres du couple avaient les mêmes boutons d’or fin sur leurs tenues respectives. Nicole observait la scène avec un contentement non dissimulé, qui ne fut pas même entaché par une réplique stupide supplémentaire de Frite Funny, ce dernier se tenant aux côtés de la modiste.
« Nous voilà donc réunis pour le mariage de Maxime Desarbres et de Rena Stère. »
L’Éclopé n’était certes pas très content que l’on jette ainsi son identité en pâture, mais pour un mariage il n’y avait guère d’autre choix. Le Qwokka poursuivit.
« Maxime Desarbres. Voulez-vous prendre pour épouse Rena Stère ici présente ?
- Eh bien en dépit de tout bon sens, oui. »
Rena haussa un sourcil, mais le Qwokka poursuivit.
« Et vous Rena Stère, voulez-v…
- OUI ! JE LE VEUX ! UN MILLION DE FOIS OUI ! MAIS ABRÈGE, ÇA FAIT DIX-SEPT CHAPITRES QUE J’ATTENDS !!!
- Euh… seriez-vous assez chic pour me laisser finir ?
- Ah désolée, c’est l’émotion et l’excitation du moment, vous comprenez.
- Bon, bien que la réponse ne fasse vraisemblablement aucun doute, voulez-vous prendre pour époux Maxime Desarbres ici présent jusqu’au jour où un funeste, terrible et tragique destin finira douloureusement et inéluctablement par mettre un terme à vos existences respectives ?
- Mais franchement », intervint l’Éclopé, « qu’est-ce que c’est que ces envolées lyriques, sans déconner ?
- Écoutez, chaque contribution Qwice peut comporter jusqu’à 65 000 caractères, alors j’en profite. »
Tout le monde s’étant enfin rangé à l’avis du petit marsupial, Rena put enfin dire oui, ce qui, on s’en doute, provoqua chez elle un immense plaisir, à peu près comme si on vous annonçait que vous aviez l’opportunité d’annuler le remake pourri de votre choix. On mit les alliances, et le Qwokka prononça enfin la phrase rituelle (enfin, à peu près) :
« Une dernière formalité. Si quelqu’un dans le public s’oppose à ce pourtant si beau mariage, que cette personne parle maintenant, ou qu’elle la ferme à tout jamais !
- Je reste à peu près sûr », releva l’Éclopé, « que normalement ça ne se passe pas tout à fait comme ça.
- UN PETIT INSTANT, LA COMPAGNIE !! JE M’OPPOOOOOOOOSE !!! »
Tout le monde se tourna. C’était évidemment le détective.
« Voyons, monsieur », tempéra la mascotte officielle de Qwice. « On ne s’oppose pas, comme ça, sans raison. Pourriez-vous développer ?
- Je ne fais pas que m’opposer. L’Éclopé, tu es en état d’arrestation !
- Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?
- Vas-y mon Éclopichouchou, défends-nous !
- Détective, pour commencer, je ne suis pas résident de ton univers, donc je ne vois pas comment tu peux m’arrêter alors que je n’existe pas. Et en second lieu, depuis quand un détective peut exercer le pouvoir de la police ? »
Mais le détective ne comptait pas s’en tenir là. Passablement fatigué, il avait vécu tant d’humiliations, de frustration cumulée et de problèmes au cours de son enquête qu’il était désormais prêt à tout pour en finir.
Il y a une chose sur laquelle on n’insiste pas assez. C’est la nature non manichéenne de ce récit. S’il est vrai que Sans-Visage est — osons le dire — un fieffé connard, dont l’algorithme est un pur et simple amas de méchanceté…
- Eh ! Je suis toujours là, tu sais !
- Ah oui ?
- … Bien sûr que oui. Tu peux reprendre, l’Oratrice.
Si cela est vrai, donc, il est également vrai qu’à cette seule exception, ni le mal à l’état pur ni la gentillesse naïve n’ont leur place dans un récit finalement beaucoup plus adulte que ce que de sots détracteurs pourraient croire.
Le détective venait de sortir son flingue, il tenait l’Éclopé en joue, et semblait prêt à appuyer sur la détente à tout moment.
L’Éclopé sourit. Le genre de sourire mauvais et narquois qui veut dire « Tu ne le sais pas encore, mais tu es déjà mort ». Puis il parla.
« Dis, détective, tu es au courant que j’ai une nouvelle jambe bionique ?
- Euh ? Ça me fait une belle jambe, si j’ose dire. Essaye pas de noyer le poisson.
- Tu as mené l’enquête, non ? Tu as forcément été sur le site web de l’Organisation ?
- Qu’est-ce qu’il a, votre site web ?
- Ben, en plus du récit, il contient sa bible en bonus. Du coup, dans la section “Galerie”, on trouve quasiment tous les objets déployés par O² au cours de l’intrigue. Dont ma nouvelle jambe.
- Et alors ?
- Je vois bien que tu n’as pas du tout lu cette page. C’est dommage. Alors, permets-moi de te la montrer. »
L’Éclopé tira de sa poche son smartphone, et en quelques clics bien placés accéda à la galerie. Il descendit jusqu’à la représentation de sa nouvelle jambe, et montra le texte accompagnateur au détective. « La nouvelle jambe bionique de l’Éclopé », pouvait-on lire, « cache une fonction extrêmement dévastatrice, et classée confidentielle. »
S’étant assuré que le détective avait lu, l’Éclopé rangea son téléphone… et appuya sur un emplacement de sa jambe de bois.
Dans un tonnerre explosif, une armure robotique complète recouvrit le corps de l’Éclopé. Et notre homme tenait à présent en joue lui-même le détective, avec un canon désintégrateur pur et simple.
Mais le récit n’en était pas devenu manichéen pour autant. Pris de court, le détective pointa son arme en direction… du Qwokka !
« Au premier mouvement », s’exclama-t-il, « je bute la bestiole ! »
« EEEEEEEEH ?! » réagit le Qwokka.
Et soudain, dans un BOP des plus inattendus, le détective disparut. De derrière lui surgit l’Éclopé, un autre Éclopé venu d’une autre époque. Toujours équipé du fusil permettant d’expédier sa cible dans une dimension ou dans une époque aléatoire, il avait tout bonnement tiré sur le détective en profitant de la diversion offerte par l’autre Éclopé, celui qui était en train de se marier. Ainsi, le mariage put avoir lieu.
Et le dernier mariage de la journée ? Eh bien, ce fut peut-être le plus mignon de tous. Le Qwokka fit sa demande à Quirina, quokka femelle créée par l’Organisation lorsque Qwice n’avait pas encore de mascotte. Quirina accepta, et les deux marsupiaux miniatures coulent encore à ce jour une vie paisible.

Le détective ressentit soudain la douleur physique qui vient avec l’âge.
Il avait été transporté dans le monde réel.
Il avait donc échoué.
Il n’avait pas pu empêcher quoi que ce soit. Il s’était frotté à un bien trop gros poisson.
La barbe de trois jours d’un cinquantenaire encore en forme qu’il arborait quelques minutes plus tôt dans le Monde Digital avait fait place aux poils gris qui témoignaient du coup le plus dur qu’il avait vécu : avoir dû revivre les vingt ans qui séparaient 2005 de notre récit. Il hésita à pleurer, mais se dit que ce n’était pas un comportement approprié pour un homme de sa trempe.
Et puis il pensa que tout n’était pas fini. Qu’il restait sûrement quelque chose à faire.
C’est à ce moment que surgirent devant lui Thomas, Bruno Leralu et Corentin, tous les individus disparus qu’il avait tant cherché, aussi libre qu’on peut l’être.
« Détective », commença Thomas, « au nom de toute l’équipe Qwice, recevez nos remerciements les plus sincères pour le travail énorme que vous avez fait. Toutefois, vous avez outrepassé vos fonctions. »
Éric Antony ouvrit de grands yeux ronds, puis se tourna vers Corentin. Mais ce dernier, gêné, lâcha :
« Euh, désolé, détective, mais en fin de compte nous nous sommes collégialement mis d’accord sur le fait que c’était pas si mal de collaborer avec O².
- Au fait », reprit Thomas, « suite à une irrégularité administrative, nous ne pourrons pas régler vos honoraires.
- QUOI ? MAIS…
- Ça, détective, c’est intégralement ma faute.
- TOI ! » fit le détective éberlué. C’était l’auteur.
« Bon, nous on y va hein », reprit Thomas, « y a encore du taff pour faire de Qwice le réseau pour en finir avec tous les réseaux !
- On pourra faire un partenariat avec Bioviva ? » demanda à tout hasard Corentin tandis que le trio s’éloignait.
Une fois de plus - la dernière -, le détective Éric Antony faisait face à celui qui, par sa seule force créatrice, avait mené ce récit de son prologue à son inéluctable conclusion ; celui qui créa l’Organisation de l’Ombre au début du XXIe siècle et la fit ressurgir en 2019 ; celui sans qui Qwice n’aurait pas de mascotte ; celui qu’il avait déclaré son pire ennemi.
L’auteur jouait nonchalamment avec le stylo-plume violet dont il s’était servi quelques mois auparavant pour créer un zoo de nulle part afin d’y semer le détective. Son sourire narquois n’avait toujours pas quitté son visage. Il fit un bref mouvement de la main, comme pour inviter Éric Antony à le suivre. Et en dépit de son cerveau qui refusait d’obéir à cette injonction, qu’il estimait être la pire des humiliations, les jambes du détective se mirent mécaniquement en marche.
L’auteur ouvrit une porte.
« Après toi, détective. »
L’espace dans lequel il entra était intégralement blanc. Aucun décor n’encadrait plus le récit. Il était même quasiment impossible de différencier le sol des murs ou du plafond. L’auteur passa à son tour et ferma la porte. De ce côté, elle était peinte en blanc, de telle sorte que seule sa poignée se détachait encore légèrement.
« Où… où sommes-nous ? » s’étonna naturellement le détective.
« Dans une page blanche. Veux-tu un café ? »
Avec son stylo-plume, l’auteur traça quelques lignes abstraites dans les airs. Une table rectangulaire surgit, ainsi que deux chaises. Il traça de nouveau quelques lignes, et fit surgir une tasse de café noir. Celle-ci était carrée. D’un coup de stylo supplémentaire, il fit surgir une bouteille d’eau en verre et un verre vide sur la table. Les formes étaient également rectangulaires.
« Je ne sais pas dessiner », expliqua-t-il en se versant un verre, « mais je m’en sors pas trop mal avec les pixel-arts. Mais assieds-toi, je t’en prie. »
Les deux interlocuteurs s’assirent, et Éric Antony, méfiant, but une gorgée de café. C’était exactement ce qu’il aimait. Comment ce type avait-il pu cerner ses goûts ?
« Je sais ce que tu penses. Mais enfin, détective, il faudra peut-être finir par accepter que tu n’existes pas. Tu es une création originale issue de mon cerveau. Même si je ne connaissais pas tes goûts, je n’aurais qu’à les inventer, et ça deviendrait instantanément vrai.
- Mais enfin, qu’est-ce que tu racontes ? Je vis ! Je mange ! J’enquête ! J’ai une famille, des amis ! Je ne suis pas simplement sorti de ta p’tite tête !
- C’est dur de l’accepter, hein ? D’accord, Éric Antony, né un 22 mars 1974 dans le charmant village de Promenade-les-Pins.
- Bah ! Qu’est-ce que tu veux démontrer, au juste ?
- Oh, trois fois rien. Simplement, tu as déjà cherché Promenade-les-Pins sur une application GPS comme OSMand ? »
L’auteur se tut. Le détective pâlit. Il avait compris.
Tout depuis le début de ce récit devait mener à cette conclusion. Contrairement à toutes les autres villes du monde réel citées au fil du récit (Arnac-la-Poste, les Sables-d’Olonnes, Montpellier, Ajaccio, Paris, Washington…), le village de naissance du détective, déterminé depuis le début, et dont il fut question dans le premier chapitre, n’existait tout simplement pas. Il en allait de même de son cabinet et de ses associés. Et voilà pourquoi Thomas ne pouvait pas le rémunérer. Ça revenait à jeter des billets dans une cheminée.
« Qu’est-ce que je vais devenir ? » articula-t-il finalement.
« Tu sais que tu as été très bon ? Avec ton acharnement, tu t’es montré l’un de mes meilleurs personnages, alors que je fondais plus d’espoirs sur la Psycho. Va te reposer, Éric Antony. Tu as mérité de partir en retraite. Si un jour il me prend l’envie de faire une BD d’enquête, ta jeunesse sera un terrain de jeu formidable. »
L’auteur se leva et dessina une porte dans les airs, qu’il ouvrit. Le détective reconnut alors Promenade-les-Pins, son village de naissance. Il regarda l’auteur, et eut soudain envie de renoncer. Il se leva à son tour et franchit la porte.
Un compteur d’années issu de la série animée Il était une fois l’homme s’affola et remonta le temps au-dessus de la tête du détective. Éric Antony rajeunissait et retournait à l’époque où il avait ouvert son cabinet. C’était le cadeau que faisait l’auteur à ce pauvre homme épuisé par une aventure qui avait été si injuste envers lui.
L’auteur tira ensuite la corde d’un rideau de théâtre, qui se referma.
Une superproduction Pixel Stories basée sur les faits réels qui ont inspiré « L’Organisation prend le Contrôle™ »
AVEC DANS LEURS PROPRES RÔLES :
L’Organisation de l’Ombre
Arsène Émarne, dit le Chef d’Orchestre - Maxime Desarbres, dit l’Éclopé - Célia Cobalt, dite l’Atout - Sans-Visage - Baptiste Rigatoni, dit le Borgne - Vincent Tenaire, dit le Spectre (design et dialogues : ChatGPT) - Nathan Decharjeman - James Leonard Sandman, dit le Tueur - Émilie Stère, dite la Psycho - Catherine O’Ceross, dite l’Oratrice - Nicole Égram - Timéo Liène, dit le Chauve - Adrien Dutou, dit le Masque - L’auteur
Les personnages originaux
Éric Antony, détective privé - Matthias Deté, assistant d’Éric Antony - Esteban (création de Romain Leclaire) - Johnson Jonhson, de la Maison Blanche - Frite Funny - Charles-Hubert Delapalissade - le Qwokka (créé et designé par Qwice ; sur une suggestion de l’Organisation)
L’équipe et les membres de Qwice, parmi lesquels nous remercions plus particulièrement :
Thomas - Bruno Leralu - Corentin - Rena Stère - Yannstr - Yugapillon - OVNI
Les innombrables invités d’autres univers (171 de plus de 75 univers distincts dans l’œuvre originale)
Création, idées et écriture : l’auteur
Narration : l’Oratrice
Restauration : Nathan Decharjeman
Véhicules aimablement prêtés par le Garage Isidore
Illustrations : Copilot et ChatGPT
Aucun animal n’a été épargné au cours du tournage.
Le rideau tiré et la porte fermée, l’auteur se frotta les mains.
« Bon, ça c’est fait », fit-il en se rasseyant. Une troisième porte s’ouvrit de nulle part : c’était le Chef d’Orchestre. Il s’écroula dans la chaise restée vacante.
« Besoin de vacances, Maestro ? » demanda l’auteur.
« Non, c’est bon », répondit en souriant le chef de l’Organisation de l’Ombre. « Vous avez mené ce récit de main de maître, Fondateur Originel.
- Je ne sais pas si je l’ai "mené de main de maître", mais au moins je n’ai pas laissé trop de points non développés je pense. Mais bon sang, ça a été long. Faîtes pas ça, la prochaine fois, c’est des coups à perdre les lecteurs.
- Nous avions carte blanche. »
Le Chef d’Orchestre, accoudé au dossier de sa chaise, claqua des doigts. Son cocktail préféré, un subtil mélange d’ananas rubyglow, fraises cigalines, cédrat et basilic, surgit sur la table, avec paille en bucatini, glaçons d’eau artésienne des îles Fidji et rondelle de citron bergamote. Après en avoir bu quelques gorgées, il reprit la parole.
« Et maintenant ? Qu’est-ce qu’on fait ?
- Tu sais que je n’ai toujours pas fini le premier ni le troisième acte de vos aventures ? Et je viens d’annoncer au détective que je me le gardais sous le coude pour des récits d’enquête classiques.
- Vaste programme.
- Le récit que nous sommes en train d’achever était le quatrième acte de cette grande pièce de théâtre qui a pour titre O², ça tu le sais.
- Certes.
- J’ai prévu le cinquième acte. On va raconter les origines de l’Organisation. Ça va être rock’n’roll.
- Il y a matière, en effet. Mais bon, ce ne sont là que des prémisses…
- Et alors ?
- Je suis résolument tourné vers le futur, vous le savez.
- Tu veux déjà un acte VI ? Eh, attends, il a quand même fallu six ans depuis vos carabistouilles précédentes pour qu’un projet digne de votre intérêt se présente ! »
Alors que le Chef d’Orchestre s’apprêtait à répondre, la porte par laquelle il était passé peu de temps auparavant s’ouvrit de nouveau pour laisser place à Barbe-Bleue. Lui aussi, à l’image du Petit Chaperon Rouge, de Louis XIV, Charles Perrault et Nicolas Boileau-Despréaux, parlait en français baroque du XVIIe siècle - heureusement, l’auteur connait fort bien cette agréable variante de notre langue. Le personnage central de l’un des Contes de ma mère l’Oye venait essentiellement pour deux raisons : la première, réclamer le salaire dû aux figurants de contes qui avaient pris part aux dernières portions du récit en tant que mascottes de parc d’attraction ; la seconde pour signaler qu’en venant, il avait croisé un groupe de personnages mécontents.
L’auteur et le Chef d’Orchestre se regardèrent brièvement avant de se lever d’un même mouvement. Ils franchirent ensuite tous deux cette même porte.
Un superbe ciel crépusculaire d’été - complètement factice, évidemment - éclairait Qwice Parc. Sur le vapeur encore en mouvement, l’on dansait au rythme endiablé de Johnny B. Goode, avec Marty McFly à la guitare et Mirai Komachi au chant, tandis que le cuisinier fantôme, Charles-Hubert Delapalissade, constatait non sans amertume qu’il ne restait plus aucun des petits fours qu’il avait pourtant préparés par dizaines de milliers.
Ce n’était pas sur le vapeur, cependant, que débouchait la porte empruntée par l’auteur et le Chef d’Orchestre.
Ils sortirent par une petite cabane de jardin, aux pieds de la statue creuse de trente mètres de haut représentant Quirina, la quokka mascotte de l’Organisation qui avait épousé le Qwokka, mascotte quokka de Qwice, à peine vingt minutes plus tôt. Assise sur un muret au pied duquel gisaient les restes d’un pauvre chaton en peluche, une briquette de Candy’Up® fleur d’oranger en main (cette édition spéciale devrait être commercialisée par la marque pour le printemps 2176), la Psycho les regardait avec un air particulièrement innocent. Le mariage de ses parents ayant eu lieu, la naissance ultérieure de cette adorable tueuse en devenir, qui ambitionnait déjà, du haut de ses sept ans et demi, de prendre la place de l’Atout au sein de l’Organisation quand elle serait grande, avait été assurée.
Mais surtout, au-devant même de la cabane se trouvaient des milliers de personnages de fiction : séries animées, films, jeux vidéo, littérature, théâtre, bandes dessinées… M. Hulot, Bluey, Professeur Layton, Morrigan, Freakazoid, Steel O. Reynolds l’Effaceur, Lacmac, Lip, Ristar, Guillemot de Troïl, Kawashiro Nitori, n’étaient que quelques uns de cette masse excessivement importante, qui s’étendait à perte de vue. De cette masse sortit une shih tsu antropomorphe. Il s’agissait de Marie, d’Animal Crossing. S’avançant vers l’auteur d’un pas décidé, elle lui demanda derechef :
« Oui, bonjour. Alors en fait, nous aimerions beaucoup savoir pourquoi absolument aucun d’entre nous n’apparait dans cette histoire ? On sent mauvais ou quoi ? »
L’auteur et le Chef d’Orchestre se regardèrent d’un air entendu. Ce fut l’auteur qui parla le premier.
« On s’en va ?
- On s’en va. »
Ils partirent ainsi, et claquèrent la porte derrière eux.
FIN ?
- Eh… l’Oratrice…
- Oui, Émilie ?
- Tu sais que quasiment six mois ont passé depuis que je suis apparue dans le récit, non ? Je n’ai plus « sept ans et demi »…
- Eh, mais c’est vrai ça ! Joyeux anniversaire !