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Second Mouvement - Le roman qui prend le Contrôle™


Avant-propos

Le 5 janvier 2025, l’Organisation de l’Ombre posait ses valises sur la plate-forme Qwice. Au cours d’un récit effréné, publié tout au long de l’année sous le titre « L’Organisation prend le Contrôle™ », le terrifiant conglomérat détournait un récit à choix ; dévoilait la véritable identité de Donald Trump ; mariait une membre du réseau ; choisissait la mascotte même du réseau ; faisait intervenir un nombre abyssal de licences réelles dans le crossover le plus ambitieux jamais conçu ; bref, l’Organisation tordait la réalité et prenait, littéralement, le contrôle.

Quatrième volet d’une saga bien plus épaisse, ce récit tire ses fondations, à bien des égards, dans des œuvres générationnellement marquées, et s’inspire aussi bien du monde du manga que de celui du jeu vidéo, de la BD franco-belge des années 60 à celle des années 2010. Œuvre résolument française, le méga-récit sobrement titré O², à partir du logo authentiquement créé au début des années 2000, se veut par nature intraduisible.

Ce récit embrasse son époque et se veut une œuvre hybride. Si le plus gros reste fondamentalement humain, l’IA, parfois, est mise à contribution, entre autres choses pour les images de la galerie. C’est un choix justifié par la nature même de l’histoire.

Plus de 420 planches ont été nécessaires pour boucler le récit en mettant un terme à la majorité des arcs narratifs - dont certains, laissés sans réponse en 2019 dans « Aventures en Voiture », trouvent de façon très soudaine une résolution bienvenue.

Mais… et s’il y avait encore quelque chose à ajouter ?

Le Chef d’Orchestre, l’Éclopé, le Borgne, l’Atout, le Tueur, la Psycho, l’Oratrice et tous les autres membres de l’Organisation de l’Ombre ont le plaisir de vous inviter dans une relecture intégrale de l’œuvre. Alors accrochez bien vos ceintures ; car le deuxième tour sera mouvementé.

AVERTISSEMENT & MENTIONS LÉGALES

« L’Organisation prend le Contrôle™ » se déroule dans le monde réel et emprunte à un nombre faramineux de licences. Les personnages et univers exploités existent réellement et aucun ayant-droit n’a été consulté, en vertu des droits inaliénables à la parodie et à la courte citation, défendus par l’article L. 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle.

Des marques réelles sont fréquemment citées. L’Organisation n’a aucun sponsor de quelque nature que ce soit, ne fait aucune publicité, et ne sera pas tenue pour responsable de vos achats d’impulsion.

Des personnalités politiques sont mentionnées dans le récit, voire y ont un rôle. La politique en elle-même n’est pas l’objet du récit, qui n’a aucune orientation et n’affiche même pas une quelconque idéologie - ce qui, dans le monde actuel, relève de la gageure.

Enfin, des animaux en pixel-art ont été malmenés au cours du tournage. Aucune loi ne l’interdisait.

À propos de l’IA :

L’Intelligence Artificielle est au cœur du récit, et plusieurs IA ont donc été sollicitées pour de menus détails. Dans son ensemble, le texte est écrit de main humaine. Chaque chapitre fait l’objet d’une illustration IA.

Nous insistons encore une fois sur la nature humaine du récit. Aucune IA ne pourrait inventer un truc pareil.

Prologue

Oxygen. Officiellement, l’une des entreprises les plus vertueuses qui puisse s’imaginer. La préservation de la faune et de la flore était le principal axe de travail de la multinationale, dont le logo, stylisé, semblait une invitation à respirer. Enfin, il y avait quelque chose qui faisait tiquer, tout de même. On se serait attendu à O₂, le célèbre symbole de l’oxygène. Mais le petit oiseau vert, mascotte du groupe, accompagnait deux caractères légèrement différents en lettres vertes : O². Un logo similaire, noir, était connu de la police ; et pour cause…

Au printemps 2019, la chanteuse Alice Corail avait frôlé le pire. Capturée par l’Organisation de l’Ombre, étrange conglomérat multidimensionnel, elle avait été contrainte de chanter par ces derniers. Avec l’aide de formidables technologies, l’Organisation comptait effacer la chanteuse de la réalité, et convertir sa voix en énergie pure - telles étaient les ambitions d’O². En définitive, cette incarnation d’Alys échappa à son funeste destin avec l’aide de Penny, son amie policière, et de Yuya Higuchi, jeune hackeur japonais de génie. Mais l’Organisation n’avait pas échoué pour autant.

L’énergie mal acquise par l’effacement d’autres Alys issues d’autres univers donna à l’Organisation le surplus nécessaire pour poursuivre ses activités, et le Chef d’Orchestre, en charge de l’ensemble de la structure, emmena avec lui l’un de ses employés : l’Éclopé. Avec un sens de l’à-propos extraordinaire et contre toute attente, le jeune homme à la jambe de bois était littéralement parvenu à devenir bras droit du Chef d’Orchestre. Et ils étaient partis, laissant derrière eux toute la structure d’Oxygen.

Quelques minutes après leur départ, Célia Cobalt, dite l’Atout, recevait un message des plus étranges - cependant, la membre la plus expérimentée du groupe avait l’habitude de communications aussi absconses.

« L’Atout,
Rendez-vous janvier 2025, dans le monde réel ou supposé tel. »

Célia ne put réprimer un sourire. Le Chef d’Orchestre avait montré, la veille, son désintérêt pour l’univers dans lequel était née Alice Corail. Et il était parti, emmenant avec lui l’un de ses employés. Mais l’Atout, du haut de ses 21 ans, femme fatale aux yeux étrangements violets et à la longue chevelure noire désordonnée qui semblait avoir tout vécu, était persuadée qu’on ne la laisserait pas de côté.

Elle avait un regret, tout de même. En tant que membre d’Oxygen, société-écran de l’Organisation, elle n’avait pas eu l’occasion d’aller jusqu’au bout d’une mission secondaire qu’on lui avait confiée, et qui concernait un certain château écossais.

« Bah, tant pis », se dit-elle. « Les quelques abrutis que Maestro laisse ici termineront bien ce projet eux-mêmes. »

La grande tour d’O², située au beau milieu d’une agglomération japonaise, lui faisait face. L’Organisation avait décidément le sens de l’humour. Elle n’avait pour ainsi dire aucune activité au Japon, et c’était dans ce pays qu’avait été installé un quartier général au sommet duquel trônait, comme une provocation lancée au monde, et en dépit de tout bon sens, le logo même de l’Organisation. Interpol, suite au rapt d’Alice Corail, avait investi la tour, et la veille encore l’ambiance était tendue. Mais, aussi vite que la police était venue, elle était repartie, comme si elle s’était rendue compte qu’une bavure allait être commise. À partir du moment où Alys avait été sauvée, l’affaire avait été violemment étouffée. Oxygen était toujours une société fonctionnelle. L’Organisation de l’Ombre tirait toujours les ficelles. Et la tour était toujours occupée.

En habituée des lieux, l’Atout entra et se dirigea d’un pas assuré vers les ascenseurs. Dans celui où elle pénétra, une rencontre inattendue l’attendait.

« Tiens, Nicole.
- Célia darling, je m’attendais bien à te voir.
- Tu as été convoquée, toi aussi ?
- Sans moi darling, l’Organisation n’aurait pas autant de style ! »

Célia ne répondit pas. Nicole Égram avait raison, bien sûr. Styliste de mode excentrique, elle avait conçu les costumes de chaque membre de l’Organisation, ainsi que les lignes de vêtements de la société Oxygen et de son enseigne de restauration rapide, Positive Burgers. Si le Chef d’Orchestre la faisait venir, c’est qu’il prévoyait un chantier d’importance.

L’ascenseur arriva à destination. Les deux femmes s’engagèrent dans le premier couloir, suivies sans le savoir par un individu massif. Elles entrèrent dans un bureau. Un témoin, à ce moment-là, aurait pu voir, de ce bureau, jaillir un aveuglant éclair violet. L’individu massif entra à son tour. Un second éclair. Le bureau était désormais vide, comme si nul n’y avait pénétré.

Derrière ses lunettes noires, le Chef d’Orchestre souriait chaleureusement.

« Quel plaisir de vous revoir », dit-il. « Nous aurons besoin de vous pour notre nouveau projet.
- Et en quoi consiste-t-il, ce projet ? » demanda l’Atout.
« Nous avons commencé à y travailler ces derniers jours avec l’Éclopé. Nous allons nous accaparer tout un réseau social.
- On se lance dans le piratage ?
- Grosso-modo.
- Et quelle est notre cible ? Facebook ? Twitter ? Miiverse ?
- Nous n’avons rien à faire de ces réseaux ; Twitter se nomme à présent X, et je pense que tu es au courant que le dernier que tu as cité a fermé en 2017.
- C’était une note d’humour, pour Miiverse. Par contre, Twitter est devenu un site porno ? Il s’est passé quoi au juste ?
- Laisse tomber. Notre cible est toute trouvée. Un petit réseau social français qui monte, qui monte, qui monte… Tu ne le connais pas encore, c’est normal, tu viens de 2019. Mais tout porte à croire que ce réseau sera, à plus ou moins longue échéance, le réseau pour en finir avec tous les réseaux.
- Et en quoi est-ce que ça nous intéresse ? »

Le Chef d’Orchestre sourit de plus belle. La plupart de ses projets convergeaient en direction de buts assez clairs, mais il n’en demeurait pas moins très énigmatique dans ses propos.

« En quoi ? L’Atout… si je te le disais, ça ruinerait tout le suspense de l’histoire…
- Comment ça ??
- Tout est déjà chorégraphié. La répétition a eu lieu. Maintenant, devant des milliers de lecteurs complètement ignorants de leur destin…

L’ORGANISATION PREND LE CONTRÔLE™ ».

1. Éric Antony, détective privé

Situé entre les villages de Rion-Des-Landes et Sainte-Eulalie-En-Born, Promenade-Les-Pins ne pouvait même pas être qualifié de village - au mieux, il s’agissait d’un lieu-dit. C’était pourtant là, à l’endroit où il était né, qu’Éric Antony avait ouvert son cabinet au nom équivoque :

— ÉRIC ANTONY & ASSOCIÉS
DÉTECTIVES
CHERCHENT ET TROUVENT. —

Il avait à ses côtés une charmante secrétaire, un assistant et un indic.

Éric Antony, avec son vieil imper, son chapeau noir élimé et sa barbe de trois jours, prenait peut-être son rôle trop au sérieux. Il semblait, à vrai dire, sorti d’un film noir américain des années 70. Pourtant, cette apparence lui permettait de rester discret. Malgré tout, il savait être moderne, et utilisait, en guise de smartphone, un Android dans lequel toute trace de Google avait méticuleusement été supprimée. Sa sonnerie retentit, un air jazzy aussi désespérément cliché que sa tenue, donc il décrocha.

« Cabinet Antony & associés, que puis-je faire pour vous ?
- Ah bonjour, je suis bien chez le détective Éric Antony ?
- C’est moi-même, en effet. À qui ai-je l’honneur ?
- Vous pouvez m’appeler Corentin. Je suis modérateur pour le réseau social Qwice. Vous avez peut-être entendu parler de nous ?
- Réseau social éthique 100% cocorico ? Des barres d’évaluation, positives et négatives ? Un raisonnement purement anti-algorithme ? Je connais, mais je ne comptais pas spécialement m’y inscrire.
- Peu importe. Je ne vous contacte pas pour faire notre pub.
- Ouais, c’est ce que je me disais. Alors, qui a disparu ?
- L’un de nos fondateurs, Bruno Leralu. Il ne donne plus signe de vie depuis quelques jours. Et je sais très bien qui sont les responsables, car moi aussi ils m’ont enlevé !
- Bigre, c’est sérieux. Vous avez averti la police ?
- Euh, oui, mais nous ne sommes pas certains que leur enquête soit suffisante…
- Bon. Pouvons-nous nous rencontrer ? J’ai avant tout besoin d’en savoir plus, et j’ai l’impression que l’affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait.
- Oui, bien sûr. Je me trouve en ce moment à Arnac-la-Poste. C’est là que m’avaient emmené mes ravisseurs, mais je crois que quand ils se sont aperçus de ma fuite ils ont déménagé en vitesse.
- Tu m’étonnes. Bon, Arnac-la-Poste, donc.
- Il y aura Thomas avec moi, cofondateur du réseau. »

Le détective se leva. Du haut de ses cinquante-et-un ans, il était encore dans une très belle forme. Alors qu’il attrapait son chapeau, il vit sa porte s’ouvrir.

« Ah, Matthias. On a du boulot, mon vieux.
- Autre chose qu’un chat sur un arbre ?
- Un enlèvement, et le coupable est identifié. Ça va bouger !
- Donc vous allez enfin pouvoir nous verser nos payes ! »

Ne relevant pas ce dernier trait d’esprit de son assistant, mais levant tout de même les yeux au ciel, le détective privé quitta son bureau.

Arnac-la-Poste, située en Haute-Vienne, est l’une des nombreuses villes de France dont le nom fait immanquablement exploser de rire, comme Vatan, Montcuq ou encore Le Fion. Mais le détective n’en avait cure. Ce qui lui importait, c’était l’affaire dans laquelle il se lançait. Il s’imaginait déjà, auréolé de gloire et de succès, après avoir sauvé le fondateur d’un réseau social d’une fin tragique et funeste. Double coup de pub, qui braquerait les projecteurs aussi bien sur le réseau social Qwice que sur sa propre activité de détective.

Il grimpa dans sa voiture, une vieille Coccinelle qu’il tenait de ses parents, et qu’il avait bichonnée tant et si bien qu’il n’aurait eu qu’à la revendre pour devenir exagérément riche. Mais il y tenait, à sa vieille cocotte, et il aurait préféré passer le reste de ses jours sous un pont que se séparer définitivement de son véhicule. En 2025, s’engager dans un tel trajet avec un véhicule aussi ancien n’en restait pas moins une drôle d’idée. Pour ce genre de trajet, il laissait son véhicule à la gare de Labouheyre, située à environ une heure de route en Coccinelle de son cabinet, et prenait le train. Car si Éric Antony, détective privé, vivait bel et bien avec son temps, il avait cette excentricité de vouloir rehausser son quotidien d’un je ne sais quoi de vintage.

Généralement, les trajets du détective se déroulaient sans histoire. Il aimait prendre le temps, lorsque cela lui était possible, de voir du pays. Par ailleurs, les trajets en train étaient propices à préparer le terrain pour ses recherches. Cette fois, cependant, ne fut pas comme les autres. En effet, à l’exact milieu du chemin qui devait le mener à la Souterraine, où se situait la gare la plus proche d’Arnac-la-Poste, le train s’arrêta, comme font souvent les trains de la SNCF, et l’attente qui s’ensuivit fut particulièrement longue. Un épais brouillard avait en effet causé un accident de la route d’une intensité spectaculaire à proximité du chemin de fer, sur une départementale située au nord de Thiviers, en Dordogne. Dans un épouvantable fracas, un camion transportant un certain nombre de tortues avait embouti un bus de vacanciers maldiviens. L’airbag du camion de transport ne s’était pas déclenché convenablement, tant et si bien que le conducteur gisait dans une mare de sang. Dans le chaos général de l’événement, naturellement, personne n’aurait pu se lancer à la recherche d’un groupe de tortues fugitives. On devine aisément ce qui bloqua le train du détective. Informé de l’accident de la route, le conducteur du train s’était montré d’une prudence remarquable et avait, de son propre chef, décidé de stopper la locomotive lorsqu’il avait remarqué, au loin, la procession d’une quinzaine de tortues qui avait commencé à traverser les rails.

Et si le détective s’était attendu, plus ou moins, à passer une ou deux heures bloqué au maximum, l’impossibilité de circuler sur la départementale et les conditions météorologiques en décidèrent autrement. Il passa six heures supplémentaires dans son train.

Dans ce laps de temps, un autre phénomène se produisit. Le détective reçut une notification sur son téléphone. Il s’agissait d’un message envoyé par un numéro dont l’identifiant avait été masqué.

* Quelle que soit la réalité ; quel que soit le médium ; vous échouerez. O² *

Un frisson envahit le détective. Il n’avait encore rien fait, et ne savait pas à quoi raccrocher ce message. Mais il sentait, d’instinct, que l’affaire qui l’attendait ne serait pas seulement difficile.

Arnac-la-Poste, janvier 2025. Ciel couvert, temps d’hiver. Le détective put au moins passer entre les gouttes et arriver à l’unique hôtel du village, le Choplain Mustière Elisabeth. C’est là que l’attendaient Thomas et Corentin.

« Ah, détective », commença Corentin. « Bonjour. Comme je vous l’ai dit au téléphone, nous nous inquiétons de la disparition de Bruno.
- C’est mon père », précisa Thomas, « et nous avons fondé Qwice ensemble, avec Corentin.
- Si vous avez tous les deux été enlevés au même moment, il y a forcément un rapport avec Qwice.
- Le rapport est tout trouvé, détective. Nos ravisseurs m’ont clairement dit qui ils étaient. De surcroît, ils ont un compte sur notre plate-forme, mais bon, leur contenu n’est pas répréhensible en soi, donc nous n’avons aucune raison de le bannir.
- Qui sont-ils ? Que postent-ils sur votre réseau ?
- Ils se font appeler l’Organisation de l’Ombre. Quant à ce qu’ils postent, autant que je vous montre. »

Corentin tendit au détective une tablette allumée, sans grande surprise, sur l’élégante application Qwice. Tout de suite, quelque chose le frappa.

« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce logo qu’ils utilisent en avatar ??
- O² ? C’est le logo de l’Organisation. C’est en fait assez clair.
- Je vois… »

Passablement secoué, Éric Antony commença à regarder le compte. Ce qu’il y vit le laissa sans voix.

Il s’agissait d’une bande dessinée. Une bande dessinée sur fond blanc, dont les personnages prenaient la forme de pixel-arts grossiers et très épurés. La première planche s’articulait autour de deux personnages, dont les physiques n’en demeuraient pas moins marqués.

Le premier semblait être un jeune homme, portant un costume bleu, une cravate noire et une jambe de bois. Le second, plus grand que celui qui était de toute évidence son employé, portait ce qui était vraisemblablement une veste à manches courtes bleu clair, de laquelle dépassaient des manches bleu foncé. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient son casque audio muni d’un micro et ses lunettes noires, dont l’opacité n’augurait rien de bon. Le noir se répétait de nouveau sur sa veste, sous la forme… d’un bouton ? D’un badge ? Le détective eut une intuition. Cela ne pouvait être que le logo O².

Il décida de lire les dialogues. Dans cette scène, l’homme à la jambe de bois, appelé par son patron l’Éclopé, arrivait un peu à la traîne. L’homme au casque et aux lunettes noires lui annonçait ensuite le grand projet de l’Organisation : prendre le contrôle du réseau social Qwice.

Antony fronça les sourcils. C’était extraordinaire d’absurdité. Mais en même temps, peut-être pas tant que ça. En étalant leur projet dans un emballage d’apparence parodique, l’Organisation endormait la méfiance des membres de Qwice.

« Je crois », dit-il après avoir bu deux gorgées de cappuccino, « que cette enquête va être beaucoup plus complexe que prévu. »

2. L’Éclopé a des responsabilités

« Attends. Tu plaisantes ? Il t’a sérieusement nommé CHEF PAR INTÉRIM ?
- Eh oui, haha, que veux-tu, c’est l’enfance de l’art ! »

L’Atout bouillait de rage. Elle n’avait jamais porté l’Éclopé dans son cœur, et celui-ci, alors qu’il avait laissé Corentin échapper à l’Organisation, venait d’être nommé chef par intérim.

Leur premier contact s’était fait lors de l’enlèvement d’Alice Corail. L’Atout était parvenue à attirer la chanteuse, sous un faux prétexte, dans le château écossais de Fergus Mac Rocosm, situé sur le Loch Attair, et avait convaincu la célébrité d’y donner un concert au nom de sa société, Oxygen.

Sur le chemin qui l’avait menée en Écosse, Alys, accompagnée d’une amie policière et de son producteur, avait sans le savoir été suivie par deux membres de l’Organisation, l’Éclopé et le Borgne. Ce dernier avait tenté d’assassiner le producteur, mais, démasqué par le célèbre détective privé Berlock Tommes, avait ensuite été abandonné par son comparse.
L’homme à la jambe de bois n’était pas un simple sous-fifre. Il n’avait jusque-là vu l’Atout que de loin, et dans le seul dialogue qu’il ait eu avec celle qui était réputée être le meilleur agent de l’Organisation, elle ne les avait pas ménagés, son comparse borgne et lui. Mais d’un seul coup il avait eu une occasion d’être sous les projecteurs. Déguisé en ingénieur du son, il était parvenu à capturer Alys, avec l’Atout à ses côtés. Favorablement impressionné par les capacités du garçon, le Chef d’Orchestre, qui tenait à lui seul toute la structure de l’Organisation, avait décidé d’en faire son bras droit, alors qu’il laissait définitivement de côté la majeure partie de l’univers d’Alice Corail.

Pour l’Atout, très peu de temps s’était passé - quelques jours à peine avant les « retrouvailles ». Dès le début, ses relations avec son collègue avaient été déplaisantes.

« Ah, salut l’Atout ! » avait-il dit. « On dirait que c’est moi qui ai le vent en poupe, maintenant ! J’imagine que le Chef d’Orchestre compte te reléguer au café et à la photocopieuse !!
- Ne me tente pas de préparer un café pour te le renverser sur la tête », avait-elle rétorqué.

Depuis lors, elle n’avait pas manqué une seule occasion de le dégommer verbalement. C’était devenu son petit plaisir. Alors on peut comprendre qu’apprendre que le Chef d’Orchestre avait décidé de lui confier une responsabilité supplémentaire en dépit d’un échec flagrant ne lui avait pas spécialement fait plaisir. Malheureusement, il en allait ainsi du Chef d’Orchestre : il ne s’occupait personnellement que des projets prioritaires, et finissait toujours par déléguer lorsqu’il estimait qu’il y avait plus urgent ailleurs. Peut-être aussi avait-il délégué pour travailler sur un autre aspect du projet. Celui que ses employés appelaient souvent Maestro était un homme imprévisible, dont les intentions réelles demeuraient la plupart du temps nimbées de mystère.

« Bon, et alors, qu’est-ce que tu vas faire, monsieur le chef ?
- Nous avons déjà convaincu plusieurs membres de Qwice de rejoindre nos rangs, et je crois que ce chantier doit être poursuivi.
- Ouais enfin ça c’est assez évident. Autre chose ?
- Il faut qu’on ait un air sympathique. Notre compte-écran sert à diffuser une BD où on est un peu clownesques, un peu gauches, d’accord ?
- Enfin, note bien que tu n’as pas besoin de cette BD pour effectivement être complètement clownesque et gauche.
- Toujours le mot pour rire, hein l’Atout !
- Arrête de vivre dans le monde des Bisounours, l’estropié. Je suis très sérieuse. »

L’Éclopé fronça les sourcils. Il aurait vraiment aimé s’imposer auprès de l’Atout, faire valoir ses qualités de leader, mais, forte tête, Célia ne l’écoutait tout simplement pas, et ajoutait des insultes à l’affront.

« Mon idée, ma chère collègue, est très simple. En parallèle du recrutement, nous allons également engager une mascotte. »

Et il se tourna la tête haute, fier comme un paon de sa trouvaille, laissant l’Atout sans voix et médusée.

« J’ai mené mes recherches sur l’Organisation. »

Éric Antony, de nouveau face à Thomas et Corentin, avait un air circonspect.

« Je ne sais pas trop quoi vous dire. J’ai trouvé un très vieux site web, qui semble en rapport, mais ce qu’on y lit est absurde. On dirait une histoire créée par un collégien. En creusant, j’ai retrouvé une variation plus récente du même récit - il ne faut pas être sorcier pour comprendre que c’est le même auteur.
- Et donc ?
- Et donc, Thomas, si on recoupe les sources, l’Organisation de l’Ombre trouverait son origine dans un monde créé de toutes pièces, peuplé de lettres de l’alphabet anthropomorphes.
- Attendez », intervint Corentin, « ça voudrait dire qu’il existerait plusieurs mondes ?
- Oh, eh, doucement. J’ai pas dit ça. Ce qui est indéniable, c’est qu’on retrouve le groupe en 2019 dans une bande dessinée intitulée “Aventures en Voiture”, dans laquelle ils s’en prennent à un personnage fictif. Et très clairement, leur bande dessinée actuelle, “L’Organisation prend le Contrôle”, y fait référence.
- Donc quand la science-fiction parle de multivers, ça existe.
- Dîtes, vous croyez tout ce que vous lisez ? Moi ce que je vois c’est un groupe criminel qui sème la confusion avec des pixel-arts. Est-ce que vous avez l’IP de leur compte ? On pourrait commencer par là.
- Oui, mais pour des raisons déontologiques nous refusons de vous la donner.
- Attendez, vous voulez sauver Bruno Leralu, oui ou non ?
- Ça ne sert à rien de tracer l’IP, de toute façon », ajouta Thomas, « ils sont sous VPN. Je peux bien vous dire que leur connexion est au Monténégro, c’est assez évident qu’ils n’y sont pas physiquement.
- Voudriez-vous me remontrer leur bande dessinée ? »

Thomas tendit la tablette au détective, qui commença à lire la bande dessinée dans son ordre de parution. Et si la plupart des pages étaient franchement pensées pour faire rire, lui, Éric Antony, les lisait sourcils froncés. Il savait que derrière la blague se cachait une affaire d’une complexité abyssale.

Et soudain il pâlit.

« Qu’est-ce qui se passe, détective ? », s’enquit Thomas. « Vous êtes tout blanc !
- Notre… notre conversation…
- Eh bien quoi, notre conversation ?
- Regardez vous-même ! »

Thomas, à l’invitation du détective, reprit la tablette. Et ce qu’il y vit le sidéra.

La conversation qu’ils étaient en train d’avoir était reprise dans la bande dessinée. Quasiment mot pour mot.

« Et voilà notre mascotte !
- Tu pourrais éviter d’avoir un air aussi ravi ? Explique-moi d’où sort ce gros truc jaune. »

Il était difficile de donner tort à l’Atout. La mascotte qui se trouvait aux côtés de l’Éclopé semblait issue d’une autre époque, d’une ère kitsch où l’on n’avait pas peur du ridicule, bref des années 80.

« Bonjour, moi c’est Groquik !
- … je laisse tomber. Débrouille-toi tout seul, “chef”. »

Laissant en plan son interlocuteur à la jambe unique, l’Atout décida qu’il était peut-être temps de faire quelque chose de constructif.

Bruno Leralu attendait.

Depuis plusieurs jours, celui qui avait tant donné de sa personne pour le réseau social Qwice était enfermé.

Les conditions de sa détention n’étaient pas des plus agréables ; mais enfin, on avait déjà vu pire. Un lit de camp avait été dressé dans un vieux bureau, qui avait été sommairement nettoyé de sa poussière. Un téléphone fixe permettait de commander à manger. Et il n’avait qu’à sortir dans le couloir pour trouver des toilettes d’entreprise. Il n’était pas enfermé dans une seule pièce. En fait, il était enfermé dans un étage d’une plus grande structure. Il n’avait même pas de raison de s’ennuyer, car l’étage en question était pourvu d’une belle bibliothèque et de postes de télévision. Il n’y avait cependant pas de Playstation 5, car c’est dans les prisons que l’on trouve ce type de confort, pas en entreprise.

Sa porte s’ouvrit. C’était l’Atout.

« Vous nous excuserez pour les conditions de votre détention. Habituellement, l’Organisation a de meilleurs moyens à sa disposition. Mais voyez-vous, nous nous attaquons à votre monde sans aucun budget.
- Comment ça, sans budget ? J’ai l’impression que vous y mettez les moyens, au contraire.
- C’est beaucoup plus compliqué que ça. Enfin bref. Je vais vous expliquer pourquoi vous feriez bien de collaborer avec nous.
- Je ne compte pas accepter aussi facilement. Vous m’avez enlevé, ce n’est pas franchement très sympa.
- Ce n’est pourtant pas ce qu’il s’est passé dans la dernière itération de ce récit.
- … Pardon ? »

L’Atout esquissa un léger sourire. Elle savait généralement se montrer persuasive. Ce qu’elle venait de dire fit hausser un sourcil à son interlocuteur. Elle semblait savoir quelque chose… mais quoi au juste ? Bruno décida d’écouter avec plus d’attention ce que l’Atout avait à lui dire.

Au même moment, l’ancienne mascotte de Nesquik confrontait l’Éclopé.

« Bon, faut qu’on parle, l’éclopé.
- Eeh ? Attends, tu es au courant qu’il y a une majuscule à Éclopé, au moins ?
- Pas la dernière fois qu’on s’est vus, non. »

L’Éclopé détailla son interlocuteur. En-dessous du costume grotesque, il y avait quelqu’un qu’il connaissait. À la réflexion, ce devait être quelqu’un de l’Organisation. Il n’y avait aucune probabilité que d’autres anciennes connaissances aient eu la capacité de changer de Réalité comme ils l’avaient fait tant de fois, le Chef d’Orchestre et lui, suite à l’aboutissement du projet Alys.

« … Attends un peu… tu ne serais pas… »

Sans laisser le temps à l’Éclopé de terminer sa phrase, son interlocuteur ôta la tête de son énorme costume. L’Éclopé avait vu juste. Il s’agissait de son ancien collègue, le Borgne, qu’il avait plus ou moins trahi en le laissant tomber au moment où, à juste titre, un détective privé avait démontré sa culpabilité dans une tentative de meurtre. Les deux anciens alliés se regardaient à présent avec un air soupçonneux. Mais l’Éclopé n’avait pas réussi à devenir bras droit du Chef d’Orchestre en se tournant les pouces. Réellement capable, réellement dangereux, il sourit en constatant que l’épaisse brute dont il avait été vaguement question dans le prologue du présent récit n’était guère que le collègue avec qui il avait tant conspiré.

« Eh bien tu tombes bien », lâcha-t-il enfin.
« Euh ? Comment ça, "je tombe bien" ?
- Laissons le passé derrière nous, mon ami. J’ai besoin de toi.
- Euh ? Hein ? Pourquoi ??
- Tu te souviens, l’Atout ?
- Difficile d’oublier ses propos méprisants quand elle nous a ouvert la porte de ce château…
- Tu vas me servir de garde du corps.
- Bah pourquoi ? Qu’est-ce qui va pas ??
- L’Atout m’inquiète. Elle pourrait à tout moment décider de me faire un coup fourré. Et vu ce qu’elle avait la possibilité de faire dans la première itération de ce récit, je te jure qu’on a de quoi s’inquiéter. »

Le Borgne cligna des yeux. C’était trop pour lui, le cliché de l’homme massif mais limité intellectuellement, le type capable de prétexter être « un homme de terrain » pour échapper à un emploi un peu trop intellectuel.

Dans les jours qui suivirent, l’Atout et l’Éclopé furent occupés. Il y avait encore tant à faire pour conquérir Qwice. L’une des dernières fois que l’Éclopé avait vu le Chef d’Orchestre, ce dernier s’était montré globalement insatisfait de l’incapacité de l’Organisation à obtenir davantage de personnalités connues dans leurs abonnés. Mais dans l’immédiat, ce qui semblait le plus évident, c’était qu’il fallait gonfler les rangs d’O² avec des membres directement issus de Qwice. Et on ne peut pas dire qu’ils avaient chômé. L’une des personnes recrutées par l’Atout avait d’ailleurs déjà fait un travail pour l’Organisation, mais la nature de ce travail avait amené l’Éclopé à se moquer assez ouvertement de sa collègue… Cette personne faisait en effet des merveilles avec des perles à repasser. Loin de se fâcher, pourtant, le Chef d’Orchestre avait demandé à l’Atout de lui faire faire de multiples reproductions en perles du logo de l’Organisation. Quant à savoir ce qu’il comptait en faire…

Lorsque l’Éclopé recruta Yugapillon, dont la principale particularité était d’apprécier Yu-Gi-Oh, l’Atout s’agaça. L’Éclopé lui rappela l’affaire des perles à repasser. Agacée, l’Atout le regarda dans les yeux et lui annonça qu’elle avait eu leur supérieur hiérarchique au téléphone et qu’il avait trouvé deux nouvelles recrues bien plus inquiétantes que les membres de Qwice : le Tueur et la Psycho. Cela ne manqua pas de jeter un froid monumental.

Et celui que ses employés appelaient Maestro revint.

« Bon. Me revoilà.
- Pitié », supplia l’Atout, « enlevez ses fonctions à cet idiot !
- On se calme. Je reste dans le coin. Mais le projet, vous le savez, est d’importance. Si nous voulons aller jusqu’au bout, il nous faudra quelqu’un de particulièrement compétent.
- Mais je SUIS compétent !
- Tu te calmes, l’Éclopé. J’ai encore à faire pour que le projet se déroule dans les meilleures conditions. Vous en êtes deux rouages essentiels, et il est hors de question que vos querelles d’ego bloquent nos efforts. C’est bien compris, l’Atout ?
- Je ne comptais rien faire, hein.
- Je sais très bien ce que tu as tenté dans la première itération. Tiens-toi à carreau.
- Et donc ?
- Et donc, l’Éclopé, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai demandé au Fondateur Originel de gérer le projet. C’est quelqu’un en qui j’ai toute confiance. Il a déjà réussi à boucler la première itération, avec brio.
- Le Fondateur Originel ? » demanda l’Atout.
« Je n’ai pas conçu l’Organisation moi-même. Le Fondateur l’a fait en exploitant le bug de l’an 2000. C’est parce qu’un jour je les ai rencontrés, lui et Sans-Visage, que l’Organisation est ce qu’elle est actuellement.
- C’est quoi ça, Sans-Visage ? La créature de Miyazaki dans le Voyage de Chihiro ?
- Non. Pas du tout. Enfin, tu auras bientôt l’opportunité de comprendre qui est Sans-Visage. Paradoxalement, le Fondateur estime qu’il est… le visage… de l’Organisation.
- Vous voulez le faire intervenir ? » intervint l’Éclopé, vraisemblablement peu à l’aise à cette idée.
« Nous aurions pu nous en passer, imprévisible comme il est. Mais le Fondateur a insisté.
- Attendez », fit l’Atout, « nous sommes dans la seconde itération du récit. J’imagine que le Fondateur avait fait ça la première fois pour qu’il y ait un minimum de mystère sur son identité. Or, tout le monde sait déjà qui il est.
- Il faut respecter la partition, l’Atout. Sans-Visage était intervenu. Il réinterviendra. Tout comme Donald Trump. »

Le Chef d’Orchestre marqua une pause. Ses deux employés se regardèrent. La fameuse partition finirait-elle par dévier ?

3. Sans-Visage

Depuis que le Chef d’Orchestre avait annoncé la venue prochaine de Sans-Visage, l’air était comme électrique. L’Éclopé semblait savoir à quoi s’attendre. L’Atout, pour une fois, n’en menait pas large, même si elle n’en laissait rien paraître. Elle était persuadée qu’une entité avec un nom aussi louche n’était pas une bonne fréquentation.

Un jour, le Chef d’Orchestre leur annonça que le fameux Sans-Visage, qui servirait de voix au Fondateur Originel, était arrivé et les attendait, via le moniteur principal de leur QG, qui prenait concrètement la forme d’un écran mural. Cela étant dit, le Chef d’Orchestre leur annonça qu’il avait encore à faire et partit.

L’homme à la jambe de bois et la femme aux longs cheveux noirs et aux yeux violets entrèrent dans la pièce. Le moniteur s’alluma. Et ils virent Sans-Visage.

Ou plutôt… il virent un visage. Un simple visage composé de deux yeux et d’un sourire, la forme la plus simple d’un visage, qu’un enfant aurait pu dessiner. Il n’y avait pas de tête. Mais ce n’était pas un visage affable. Les yeux n’étaient pas ronds. Le sourire n’était pas avenant.
Les yeux étaient triangulaires, et jaunes. Le sourire était en coin, narquois. Voilà ce qu’était Sans-Visage. Un programme informatique, venu d’une époque où les IA génératives n’existaient pas. Une anomalie, bien loin de toutes les IA de science-fiction. Une intelligence artificielle ostensiblement maléfique, mais fidèle à son groupe.

Le visage de l’Organisation.

De ses yeux fixes, il semblait dominer toute la pièce. Ce fut alors qu’il parla. La voix semblait humaine, peut-être celle d’un jeune homme de vingt ans, mais un jeune homme qui aurait très tôt succombé au vice et à la corruption.

« Bonjour, l’Éclopé. L’Atout.
- C’est donc toi, Sans-Visage ? Une… interface graphique ?
- Et toi, tu es l’Atout. Meilleur agent de l’Organisation, tous univers confondus. Née en 1998 à Noirmoutiers-en-l’Île, ce qui te fait 21 ans. Bac +3 en infiltration et espionnage.
- Eh bien. On ne peut pas dire que la confidentialité soit ton fort.
- Je sais même que tu as secrètement le béguin pour…
- EH ! NE FINIS PAS CETTE PHRASE !!
- Ha ! Hilarant. Bon, passons. L’Éclopé me connait déjà, pas vrai ?
- On s’est déjà vus, oui.
- Je vais t’en dire plus à mon sujet, Célia Cobalt. J’ai été conçu il y a longtemps, pour prendre le contrôle de Lettroland, un univers peuplé de lettres de l’alphabet. C’est là qu’est née l’Organisation sous sa première forme. Malheureusement, mes sous-fifres n’ont pas été à la hauteur, et Espion i, le héros de ces lettres, est parvenu à m’expulser.
- Eh, attends. Je t’ai déjà vu, en fait. Tu fais un caméo dans Aventures en Voiture !
- C’est absolument exact. Mais admets que je suis beaucoup plus effrayant en vrai.
- Bof. Je ne vois pas beaucoup de différences. »

Pressentant un drame, l’Éclopé coupa court.

« Qu’allons-nous faire, Sans-Visage ? Si tu te fais porte-parole du Fondateur Originel et que c’est lui le chef du projet actuel, tu dois avoir des consignes ?
- Nous allons poster sur Qwice. Il y a une petite chose à la mode que nous avons très envie d’essayer.
- Quoi exactement ?
- ChatGPT. »

Les deux interlocuteurs du dangereux programme demeurèrent interdits. Une IA comptait utiliser… l’IA.

« Ne soyez pas si choqués », ajouta Sans-Visage en accentuant son sourire - si toutefois cela était possible. « Il faut vivre avec son temps. Je viens de poster un sondage. En fonction des réponses des internautes, j’aviserai.
- Quel genre de sondage ? » demanda l’Atout.
« Voyez vous-mêmes », rétorqua le programme.

Et ils virent. Sans-Visage demandait aux internautes leur avis. Il leur demandait si, selon eux, il serait utile et pertinent de créer un agent pour l’Organisation… par IA.

« Qu’est-ce que c’est que cette idée saugrenue, encore ?
- Vous savez ce que nous faisons ?
- Nous nous emparons d’un réseau social. Mais ça ne me répond pas, Sans-Visage.
- Ah, mais ça, c’est la lecture naïve, premier degré. Nous ne nous emparons pas simplement du réseau, l’Atout.
- Allons bon. Et qu’est-ce qu’on fait d’autre ? On joue à la marelle ?
- On fait une œuvre expérimentale. »

L’Atout et l’Éclopé, tous deux dépassés, décidèrent qu’il valait mieux laisser faire. Mais les membres de l’Organisation n’étaient pas les seuls à pouvoir faire appel à l’Intelligence Artificielle.

La bande dessinée suivait à peu près son cours. Sans-Visage la gérait personnellement. À son arrivée, toutefois, il avait provoqué un bug tellement massif que la BD avait cessé plusieurs jours consécutifs. Sans-Visage avait alors jugé bon de lancer une balle perdue et de déclarer que c’était dû au fait qu’il tournait sous Windows.

Mais la bande dessinée continuait, tout de même. Une bande dessinée qui, au même titre que ce récit, racontait avec une précision documentaire effrayante des faits absolument réels.

Inlassablement publiée sur Qwice, puis rediffusée sur un site web appelé Pixel Stories, « L’Organisation prend le Contrôle » était, à n’en pas douter, une expérience singulière. Mais parmi ses lecteurs, il en était au moins un qui n’était pas dupe.

« Ha ! C’est la meilleure ! » s’exclama le détective Éric Antony.
« Quoi donc, détective ? » demanda Thomas.
« Ces frappadingues ont décidé de recourir à l’Intelligence Artificielle ! Ha ! Eh bien on va voir ce qu’on va bien voir !
- Que faites-vous ?
- Je télécharge les applis d’intelligence artificielle à la mode en ce moment : ChatGPT et Mistral. Y a pas d’raison ! »

Peu après, le détective posait aux deux IA la question pour laquelle il les avait téléchargées : « Que sais-tu de l’Organisation de l’Ombre ? »

ChatGPT s’auto-désinstalla. Mistral, après une réponse prometteuse, changea complètement de sujet et entama la recette d’un soufflé au fromage. Le détective avait de quoi fulminer.

Pendant ce temps, le Chef d’Orchestre était revenu.

« C’est définitif, Maestro ? » demanda l’Éclopé.
« Toutes les conditions sont réunies. Et si je ne reste pas ici pour piloter un minimum, le second mouvement sera rempli de faux-accords. Alors, il parait que Sans-Visage fait travailler pour nous l’IA générative ?
- À ce sujet, un type bizarre attend dans le bureau réservé au recrutement.
- En parlant de ça », intervint l’Atout qui s’était glissée furtivement, « il serait peut-être de bon ton de virer tous ces cartons qui traînent partout et de dépoussiérer, non ?
- Il n’y a qu’à demander au Borgne, puisqu’il est là », dit le Chef d’Orchestre avec un ton lourd de reproches.

Ses deux interlocuteurs se regardèrent, gênés. Le Borgne n’était pas censé être là. Pourtant, il s’était invité. Et maintenant qu’il était là, on n’allait pas le renvoyer.

« J’aurai deux mots avec lui plus tard. Je vais voir le type dont vous m’avez parlé. »

Le Chef d’Orchestre s’avança vers le bureau en question et ouvrit la porte.

En face de lui se trouvait un homme aux cheveux grisonnants, à la tenue sombre et aux lunettes noires. Il semblait attendre la venue du Chef d’Orchestre. Ce dernier le détailla. Il savait très bien à qui il faisait face : le Spectre, création de ChatGPT.

« … eh bien, pourquoi pas », lâcha finalement le chef d’O². « Je vais te mettre à l’essai, cher collaborateur. Tu vas infiltrer un autre monde. »

Sur Qwice, Romain Leclaire, un passionné de technologies, avait depuis peu lancé un récit participatif, influencé par les choix des internautes. Ils y suivaient l’aventure d’Esteban, chercheur au CNRS, qui acquérait l’étonnante capacité d’arrêter le cours du temps. Il était déjà aux prises d’une association criminelle appelée CHRONOS. Mais l’Organisation ne jouait pas dans la même cour.

Il ne fallut pas beaucoup de temps au Spectre, agent généré par ChatGPT, pour dérober Esteban à son univers.

« Voilà un fait d’arme particulièrement notable », complimenta le Chef d’Orchestre. Le Spectre, étrange agent hybride, répondit laconiquement par des phrases qui semblaient préfabriquées, et s’effaça, prêt à ressurgir au besoin.

Son aventure interrompue de force, Esteban se retrouvait dans un bureau d’entreprise, poussiéreux et rempli de cartons. Il y avait là, également, un téléphone, mais quelque chose disait au scientifique que cet outil ne lui serait d’aucun secours. La porte s’ouvrit. C’était l’Atout.

« Bien le bonjour, Esteban. Bienvenue dans le monde réel… ou supposé tel. Nous vous avons exfiltré de votre univers. Ce qui signifie que vos petits problèmes sont derrière vous. »

Esteban fit un mouvement, mais l’Atout se contenta de sourire.

« Ah, je suppose que vous désirez utiliser vos extraordinaires capacités. Essayez toujours. Dans ce monde, vous n’y parviendrez pas. »

Ils se dévisagèrent.

« Mon supérieur hiérarchique ne va pas tarder », reprit-elle. « J’étais juste venue, disons… en avant-garde. »

Elle sortit de la pièce, laissant son interlocuteur plus décontenancé que jamais, et croisa le Chef d’Orchestre. Le laissant avec Esteban, elle poursuivit son chemin et tomba nez-à-nez avec l’Éclopé. Celui-ci avait une tablette avec lui.
Même si l’Atout et lui ne s’appréciaient pas, au moins ils communiquaient. L’homme à la jambe de bois s’exprima donc.

« J’ai pas trop le temps là, mais je le sens pas cet agent factice.
- Tu sais quoi ? Moi non plus. Comme quoi, une horloge pétée peut donner l’heure juste deux fois par jour.
- Tu pourrais cesser d’être déplaisante ?
- L’embrouille Groquik a été une preuve supplémentaire de ton incompétence, le parvenu. En attendant, comme je le disais, je suis d’accord avec toi, ne serait-ce que pour contrarier ChatGPT.
- Hein ? Pourquoi ?
- J’ai lu la conversation qu’il a eue avec Sans-Visage. Cette intelligence artificielle n’est vraiment pas un cadeau. Quand on lui demande quelque chose, il faut toujours qu’elle se fasse force de propositions stupides. Non, ChatGPT, nous n’allons pas, l’Éclopé et moi, entrer en conflit au sujet de ta créature.
- Bon, bref, j’ai pas le temps, si je me grouille pas le patron va me passer un de ces savons…
- Oooh ! Alors prends tout ton temps !! »

Lui jetant un regard furieux, l’Éclopé entra dans la pièce où le Chef d’Orchestre venait de rejoindre Esteban.

« Donc, si je comprends bien », reprenait ce dernier, « vous me dîtes que nous sommes dans un autre monde ?
- Tout à fait. Ah, te voilà enfin, l’Éclopé. Montre-lui. »

L’Éclopé tendit la tablette. On y voyait Qwice, réseau social qu’Esteban ne pouvait pas connaître, mais on y voyait surtout un message de Romain Leclaire assez évocateur.

“Vous restez silencieux, la tête encore légèrement engourdie par votre enlèvement. L’homme en bleu vous observe derrière ses lunettes noires, impassible, attendant votre réaction.

- Un monde où CHRONOS n’existe pas ? répétez-vous lentement.

Votre voix sonne étrangère à vos propres oreilles. Une part de vous veut croire à cette offre, une échappatoire parfaite après des jours de fuite et de traque.
Mais quelque chose cloche.”

Esteban arrêta de lire. Le texte ne reflétait pas parfaitement les événements en cours, mais était tout de même saisissant. Et il s’achevait sur un sondage à choix, censé déterminer ce que lui, Esteban, allait faire.

Le Chef d’Orchestre lui avait suggéré d’accepter de collaborer. En échange, l’Organisation envisageait de le transporter dans un autre monde, dans lequel, victime d’un accident de la route, il était mort. Un « réveil miraculeux » à l’hôpital réglerait la question ; et dans cet autre monde, CHRONOS, l’entité contre laquelle il luttait, n’existait pas.

« Ceci dit », ajouta le Chef d’Orchestre, « même si d’aventure vous refusez, nous gagnerons dans tous les cas. »

Coincé, Esteban accepta. Et le Chef d’Orchestre ajouta :

« Nous avons déjà fait le nécessaire. Vous vous réveillerez dans un hôpital, détenteur d’un exemplaire du bracelet que notre département R&D va produire pour synthétiser vos pouvoirs. Cela vous permettra de mieux les canaliser. »

Soudain, un grincement. Le Chef d’Orchestre se retourna. C’était le Spectre.

« Ce que tu as fait jusqu’ici est très bien, le Spectre, mais puis-je savoir ce que tu fais là ?
- Chef d’Orchestre. Une menace a été repérée et contenue. Éric Antony fouillait trop près de nos QG. Je l’ai neutralisé avant qu’il ne puisse transmettre quoi que ce soit.
- Surprenant. Je ne pensais pas qu’il trouverait aussi vite nos locaux. Il est doué.
- Doué, oui. Mais pas assez prudent. Il a suivi des traces volontaires. Soit il apprend vite… soit quelqu’un l’a guidé.
- Laisse tomber. Tu l’as enfermé dans l’un des bureaux ?
- Oui. Bureau intérieur, isolé. Aucun accès extérieur, aucune communication. Il n’en sortira pas sans votre accord. »

Le Chef d’Orchestre fit un signe de tête imperceptible, et le Spectre sortit. Une petite main bleue maintint cependant la porte ouverte.

« Qu’est-ce que… ?
- Bonjour. On m’appelle le Pravda. Sous mes allures de Schtroumpf reporter, je suis le spécialiste en désinformation de Qwice. »

Le Chef d’Orchestre rougit de colère. Ce petit être bleu était entré dans les locaux de l’Organisation sans y avoir été invité.

« Puis-je savoir comment vous êtes arrivé ici ?
- Ben, vous savez.
- “Ben, vous savez”. Non, je ne sais pas.
- La porte d’entrée était ouverte, en gros.
- Eh bien vous allez profiter du fait qu’elle le soit encore pour prendre vos cliques et vos *CLAC*. »

Le Pravda, spécialiste en désinformation de Qwice, venait d’être jeté, sans autre forme de cérémonie, par la porte arrière des bureaux de l’Organisation.

« Ah… ah c’est trop fort », parvint-il à articuler. « Mais pour qui ils se prennent, au juste, ces zouaves ? J’écris à longueur d’année des contributions bien plus intéressantes que leurs calembristouilles ! En plus, j’ai bien lu le chapitre précédent ! Donald Trump parmi les personnages ?! Qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Ah mais je vais leur faire ravaler leurs vantardises, moi ! Direction la Maison Blanche ! »

Le Chef d’Orchestre se tourna de nouveau vers Esteban.

« Esteban. Ou devrais-je dire, Adrien Morel. Nous savons tout de vous. Vous ne savez presque rien de nous. Mais ce que je peux vous assurer, c’est que nous tenons toujours nos engagements. Alors ? »

Esteban avait vu, en quelques minutes, plusieurs scènes des plus déroutantes. Il regarda le Chef d’Orchestre. Il voyait bien qu’aucune possibilité ne s’offrait à lui. Fuir dans un monde inconnu n’avait aucun sens. Presque à contrecœur, il accepta la proposition de l’Organisation de l’Ombre.

Le sourire du Chef d’Orchestre s’élargit.

« Vous avez pris une excellente décision, mon ami. L’Atout va s’occuper de votre… déplacement. Merci encore pour votre collaboration. »

Une fois encore, l’Organisation de l’Ombre triomphait. Et cette victoire ne serait certainement pas la dernière.

4. Soudain, Rena Stère
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Pixel Stories et l'Organisation de l'Ombre sont une création originale.
Ne réutilisez pas les personnages de l'Organisation de l'Ombre sans mon accord formel.
Toute ressemblance avec une autre Organisation de l'Ombre présente dans la fiction serait purement fortuite, puisque l'Organisation ici présente fut initialement conçue au début des années 2000, sans aucune influence extérieure.
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