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Second Mouvement - Le roman qui prend le Contrôle™


Avant-propos

Le 5 janvier 2025, l’Organisation de l’Ombre posait ses valises sur la plate-forme Qwice. Au cours d’un récit effréné, publié tout au long de l’année sous le titre « L’Organisation prend le Contrôle™ », le terrifiant conglomérat détournait un récit à choix ; dévoilait la véritable identité de Donald Trump ; mariait une membre du réseau ; choisissait la mascotte même du réseau ; faisait intervenir un nombre abyssal de licences réelles dans le crossover le plus ambitieux jamais conçu ; bref, l’Organisation tordait la réalité et prenait, littéralement, le contrôle.

Quatrième volet d’une saga bien plus épaisse, ce récit tire ses fondations, à bien des égards, dans des œuvres générationnellement marquées, et s’inspire aussi bien du monde du manga que de celui du jeu vidéo, de la BD franco-belge des années 60 à celle des années 2010. Œuvre résolument française, le méga-récit sobrement titré O², à partir du logo authentiquement créé au début des années 2000, se veut par nature intraduisible.

Ce récit embrasse son époque et se veut une œuvre hybride. Si le plus gros reste fondamentalement humain, l’IA, parfois, est mise à contribution, entre autres choses pour les images de la galerie. C’est un choix justifié par la nature même de l’histoire.

Plus de 420 planches ont été nécessaires pour boucler le récit en mettant un terme à la majorité des arcs narratifs - dont certains, laissés sans réponse en 2019 dans « Aventures en Voiture », trouvent de façon très soudaine une résolution bienvenue.

Mais… et s’il y avait encore quelque chose à ajouter ?

Le Chef d’Orchestre, l’Éclopé, le Borgne, l’Atout, le Tueur, la Psycho, l’Oratrice et tous les autres membres de l’Organisation de l’Ombre ont le plaisir de vous inviter dans une relecture intégrale de l’œuvre. Alors accrochez bien vos ceintures ; car le deuxième tour sera mouvementé.

AVERTISSEMENT & MENTIONS LÉGALES

« L’Organisation prend le Contrôle™ » se déroule dans le monde réel et emprunte à un nombre faramineux de licences. Les personnages et univers exploités existent réellement et aucun ayant-droit n’a été consulté, en vertu des droits inaliénables à la parodie et à la courte citation, défendus par l’article L. 122-5 du Code de la Propriété Intellectuelle.

Des marques réelles sont fréquemment citées. L’Organisation n’a aucun sponsor de quelque nature que ce soit, ne fait aucune publicité, et ne sera pas tenue pour responsable de vos achats d’impulsion.

Des personnalités politiques sont mentionnées dans le récit, voire y ont un rôle. La politique en elle-même n’est pas l’objet du récit, qui n’a aucune orientation et n’affiche même pas une quelconque idéologie - ce qui, dans le monde actuel, relève de la gageure.

Enfin, des animaux en pixel-art ont été malmenés au cours du tournage. Aucune loi ne l’interdisait.

À propos de l’IA :

L’Intelligence Artificielle est au cœur du récit, et plusieurs IA ont donc été sollicitées pour de menus détails. Dans son ensemble, le texte est écrit de main humaine. Chaque chapitre fait l’objet d’une illustration IA.

Nous insistons encore une fois sur la nature humaine du récit. Aucune IA ne pourrait inventer un truc pareil.

Prologue

Oxygen. Officiellement, l’une des entreprises les plus vertueuses qui puisse s’imaginer. La préservation de la faune et de la flore était le principal axe de travail de la multinationale, dont le logo, stylisé, semblait une invitation à respirer. Enfin, il y avait quelque chose qui faisait tiquer, tout de même. On se serait attendu à O₂, le célèbre symbole de l’oxygène. Mais le petit oiseau vert, mascotte du groupe, accompagnait deux caractères légèrement différents en lettres vertes : O². Un logo similaire, noir, était connu de la police ; et pour cause…

Au printemps 2019, la chanteuse Alice Corail avait frôlé le pire. Capturée par l’Organisation de l’Ombre, étrange conglomérat multidimensionnel, elle avait été contrainte de chanter par ces derniers. Avec l’aide de formidables technologies, l’Organisation comptait effacer la chanteuse de la réalité, et convertir sa voix en énergie pure - telles étaient les ambitions d’O². En définitive, cette incarnation d’Alys échappa à son funeste destin avec l’aide de Penny, son amie policière, et de Yuya Higuchi, jeune hackeur japonais de génie. Mais l’Organisation n’avait pas échoué pour autant.

L’énergie mal acquise par l’effacement d’autres Alys issues d’autres univers donna à l’Organisation le surplus nécessaire pour poursuivre ses activités, et le Chef d’Orchestre, en charge de l’ensemble de la structure, emmena avec lui l’un de ses employés : l’Éclopé. Avec un sens de l’à-propos extraordinaire et contre toute attente, le jeune homme à la jambe de bois était littéralement parvenu à devenir bras droit du Chef d’Orchestre. Et ils étaient partis, laissant derrière eux toute la structure d’Oxygen.

Quelques minutes après leur départ, Célia Cobalt, dite l’Atout, recevait un message des plus étranges - cependant, la membre la plus expérimentée du groupe avait l’habitude de communications aussi absconses.

« L’Atout,
Rendez-vous janvier 2025, dans le monde réel ou supposé tel. »

Célia ne put réprimer un sourire. Le Chef d’Orchestre avait montré, la veille, son désintérêt pour l’univers dans lequel était née Alice Corail. Et il était parti, emmenant avec lui l’un de ses employés. Mais l’Atout, du haut de ses 21 ans, femme fatale aux yeux étrangements violets et à la longue chevelure noire désordonnée qui semblait avoir tout vécu, était persuadée qu’on ne la laisserait pas de côté.

Elle avait un regret, tout de même. En tant que membre d’Oxygen, société-écran de l’Organisation, elle n’avait pas eu l’occasion d’aller jusqu’au bout d’une mission secondaire qu’on lui avait confiée, et qui concernait un certain château écossais.

« Bah, tant pis », se dit-elle. « Les quelques abrutis que Maestro laisse ici termineront bien ce projet eux-mêmes. »

La grande tour d’O², située au beau milieu d’une agglomération japonaise, lui faisait face. L’Organisation avait décidément le sens de l’humour. Elle n’avait pour ainsi dire aucune activité au Japon, et c’était dans ce pays qu’avait été installé un quartier général au sommet duquel trônait, comme une provocation lancée au monde, et en dépit de tout bon sens, le logo même de l’Organisation. Interpol, suite au rapt d’Alice Corail, avait investi la tour, et la veille encore l’ambiance était tendue. Mais, aussi vite que la police était venue, elle était repartie, comme si elle s’était rendue compte qu’une bavure allait être commise. À partir du moment où Alys avait été sauvée, l’affaire avait été violemment étouffée. Oxygen était toujours une société fonctionnelle. L’Organisation de l’Ombre tirait toujours les ficelles. Et la tour était toujours occupée.

En habituée des lieux, l’Atout entra et se dirigea d’un pas assuré vers les ascenseurs. Dans celui où elle pénétra, une rencontre inattendue l’attendait.

« Tiens, Nicole.
- Célia darling, je m’attendais bien à te voir.
- Tu as été convoquée, toi aussi ?
- Sans moi darling, l’Organisation n’aurait pas autant de style ! »

Célia ne répondit pas. Nicole Égram avait raison, bien sûr. Styliste de mode excentrique, elle avait conçu les costumes de chaque membre de l’Organisation, ainsi que les lignes de vêtements de la société Oxygen et de son enseigne de restauration rapide, Positive Burgers. Si le Chef d’Orchestre la faisait venir, c’est qu’il prévoyait un chantier d’importance.

L’ascenseur arriva à destination. Les deux femmes s’engagèrent dans le premier couloir, suivies sans le savoir par un individu massif. Elles entrèrent dans un bureau. Un témoin, à ce moment-là, aurait pu voir, de ce bureau, jaillir un aveuglant éclair violet. L’individu massif entra à son tour. Un second éclair. Le bureau était désormais vide, comme si nul n’y avait pénétré.

Derrière ses lunettes noires, le Chef d’Orchestre souriait chaleureusement.

« Quel plaisir de vous revoir », dit-il. « Nous aurons besoin de vous pour notre nouveau projet.
- Et en quoi consiste-t-il, ce projet ? » demanda l’Atout.
« Nous avons commencé à y travailler ces derniers jours avec l’Éclopé. Nous allons nous accaparer tout un réseau social.
- On se lance dans le piratage ?
- Grosso-modo.
- Et quelle est notre cible ? Facebook ? Twitter ? Miiverse ?
- Nous n’avons rien à faire de ces réseaux ; Twitter se nomme à présent X, et je pense que tu es au courant que le dernier que tu as cité a fermé en 2017.
- C’était une note d’humour, pour Miiverse. Par contre, Twitter est devenu un site porno ? Il s’est passé quoi au juste ?
- Laisse tomber. Notre cible est toute trouvée. Un petit réseau social français qui monte, qui monte, qui monte… Tu ne le connais pas encore, c’est normal, tu viens de 2019. Mais tout porte à croire que ce réseau sera, à plus ou moins longue échéance, le réseau pour en finir avec tous les réseaux.
- Et en quoi est-ce que ça nous intéresse ? »

Le Chef d’Orchestre sourit de plus belle. La plupart de ses projets convergeaient en direction de buts assez clairs, mais il n’en demeurait pas moins très énigmatique dans ses propos.

« En quoi ? L’Atout… si je te le disais, ça ruinerait tout le suspense de l’histoire…
- Comment ça ??
- Tout est déjà chorégraphié. La répétition a eu lieu. Maintenant, devant des milliers de lecteurs complètement ignorants de leur destin…

L’ORGANISATION PREND LE CONTRÔLE™ ».

1. Éric Antony, détective privé

Situé entre les villages de Rion-Des-Landes et Sainte-Eulalie-En-Born, Promenade-Les-Pins ne pouvait même pas être qualifié de village - au mieux, il s’agissait d’un lieu-dit. C’était pourtant là, à l’endroit où il était né, qu’Éric Antony avait ouvert son cabinet au nom équivoque :

— ÉRIC ANTONY & ASSOCIÉS
DÉTECTIVES
CHERCHENT ET TROUVENT. —

Il avait à ses côtés une charmante secrétaire, un assistant et un indic.

Éric Antony, avec son vieil imper, son chapeau noir élimé et sa barbe de trois jours, prenait peut-être son rôle trop au sérieux. Il semblait, à vrai dire, sorti d’un film noir américain des années 70. Pourtant, cette apparence lui permettait de rester discret. Malgré tout, il savait être moderne, et utilisait, en guise de smartphone, un Android dans lequel toute trace de Google avait méticuleusement été supprimée. Sa sonnerie retentit, un air jazzy aussi désespérément cliché que sa tenue, donc il décrocha.

« Cabinet Antony & associés, que puis-je faire pour vous ?
- Ah bonjour, je suis bien chez le détective Éric Antony ?
- C’est moi-même, en effet. À qui ai-je l’honneur ?
- Vous pouvez m’appeler Corentin. Je suis modérateur pour le réseau social Qwice. Vous avez peut-être entendu parler de nous ?
- Réseau social éthique 100% cocorico ? Des barres d’évaluation, positives et négatives ? Un raisonnement purement anti-algorithme ? Je connais, mais je ne comptais pas spécialement m’y inscrire.
- Peu importe. Je ne vous contacte pas pour faire notre pub.
- Ouais, c’est ce que je me disais. Alors, qui a disparu ?
- L’un de nos fondateurs, Bruno Leralu. Il ne donne plus signe de vie depuis quelques jours. Et je sais très bien qui sont les responsables, car moi aussi ils m’ont enlevé !
- Bigre, c’est sérieux. Vous avez averti la police ?
- Euh, oui, mais nous ne sommes pas certains que leur enquête soit suffisante…
- Bon. Pouvons-nous nous rencontrer ? J’ai avant tout besoin d’en savoir plus, et j’ai l’impression que l’affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait.
- Oui, bien sûr. Je me trouve en ce moment à Arnac-la-Poste. C’est là que m’avaient emmené mes ravisseurs, mais je crois que quand ils se sont aperçus de ma fuite ils ont déménagé en vitesse.
- Tu m’étonnes. Bon, Arnac-la-Poste, donc.
- Il y aura Thomas avec moi, cofondateur du réseau. »

Le détective se leva. Du haut de ses cinquante-et-un ans, il était encore dans une très belle forme. Alors qu’il attrapait son chapeau, il vit sa porte s’ouvrir.

« Ah, Matthias. On a du boulot, mon vieux.
- Autre chose qu’un chat sur un arbre ?
- Un enlèvement, et le coupable est identifié. Ça va bouger !
- Donc vous allez enfin pouvoir nous verser nos payes ! »

Ne relevant pas ce dernier trait d’esprit de son assistant, mais levant tout de même les yeux au ciel, le détective privé quitta son bureau.

Arnac-la-Poste, située en Haute-Vienne, est l’une des nombreuses villes de France dont le nom fait immanquablement exploser de rire, comme Vatan, Montcuq ou encore Le Fion. Mais le détective n’en avait cure. Ce qui lui importait, c’était l’affaire dans laquelle il se lançait. Il s’imaginait déjà, auréolé de gloire et de succès, après avoir sauvé le fondateur d’un réseau social d’une fin tragique et funeste. Double coup de pub, qui braquerait les projecteurs aussi bien sur le réseau social Qwice que sur sa propre activité de détective.

Il grimpa dans sa voiture, une vieille Coccinelle qu’il tenait de ses parents, et qu’il avait bichonnée tant et si bien qu’il n’aurait eu qu’à la revendre pour devenir exagérément riche. Mais il y tenait, à sa vieille cocotte, et il aurait préféré passer le reste de ses jours sous un pont que se séparer définitivement de son véhicule. En 2025, s’engager dans un tel trajet avec un véhicule aussi ancien n’en restait pas moins une drôle d’idée. Pour ce genre de trajet, il laissait son véhicule à la gare de Labouheyre, située à environ une heure de route en Coccinelle de son cabinet, et prenait le train. Car si Éric Antony, détective privé, vivait bel et bien avec son temps, il avait cette excentricité de vouloir rehausser son quotidien d’un je ne sais quoi de vintage.

Généralement, les trajets du détective se déroulaient sans histoire. Il aimait prendre le temps, lorsque cela lui était possible, de voir du pays. Par ailleurs, les trajets en train étaient propices à préparer le terrain pour ses recherches. Cette fois, cependant, ne fut pas comme les autres. En effet, à l’exact milieu du chemin qui devait le mener à la Souterraine, où se situait la gare la plus proche d’Arnac-la-Poste, le train s’arrêta, comme font souvent les trains de la SNCF, et l’attente qui s’ensuivit fut particulièrement longue. Un épais brouillard avait en effet causé un accident de la route d’une intensité spectaculaire à proximité du chemin de fer, sur une départementale située au nord de Thiviers, en Dordogne. Dans un épouvantable fracas, un camion transportant un certain nombre de tortues avait embouti un bus de vacanciers maldiviens. L’airbag du camion de transport ne s’était pas déclenché convenablement, tant et si bien que le conducteur gisait dans une mare de sang. Dans le chaos général de l’événement, naturellement, personne n’aurait pu se lancer à la recherche d’un groupe de tortues fugitives. On devine aisément ce qui bloqua le train du détective. Informé de l’accident de la route, le conducteur du train s’était montré d’une prudence remarquable et avait, de son propre chef, décidé de stopper la locomotive lorsqu’il avait remarqué, au loin, la procession d’une quinzaine de tortues qui avait commencé à traverser les rails.

Et si le détective s’était attendu, plus ou moins, à passer une ou deux heures bloqué au maximum, l’impossibilité de circuler sur la départementale et les conditions météorologiques en décidèrent autrement. Il passa six heures supplémentaires dans son train.

Dans ce laps de temps, un autre phénomène se produisit. Le détective reçut une notification sur son téléphone. Il s’agissait d’un message envoyé par un numéro dont l’identifiant avait été masqué.

* Quelle que soit la réalité ; quel que soit le médium ; vous échouerez. O² *

Un frisson envahit le détective. Il n’avait encore rien fait, et ne savait pas à quoi raccrocher ce message. Mais il sentait, d’instinct, que l’affaire qui l’attendait ne serait pas seulement difficile.

Arnac-la-Poste, janvier 2025. Ciel couvert, temps d’hiver. Le détective put au moins passer entre les gouttes et arriver à l’unique hôtel du village, le Choplain Mustière Elisabeth. C’est là que l’attendaient Thomas et Corentin.

« Ah, détective », commença Corentin. « Bonjour. Comme je vous l’ai dit au téléphone, nous nous inquiétons de la disparition de Bruno.
- C’est mon père », précisa Thomas, « et nous avons fondé Qwice ensemble, avec Corentin.
- Si vous avez tous les deux été enlevés au même moment, il y a forcément un rapport avec Qwice.
- Le rapport est tout trouvé, détective. Nos ravisseurs m’ont clairement dit qui ils étaient. De surcroît, ils ont un compte sur notre plate-forme, mais bon, leur contenu n’est pas répréhensible en soi, donc nous n’avons aucune raison de le bannir.
- Qui sont-ils ? Que postent-ils sur votre réseau ?
- Ils se font appeler l’Organisation de l’Ombre. Quant à ce qu’ils postent, autant que je vous montre. »

Corentin tendit au détective une tablette allumée, sans grande surprise, sur l’élégante application Qwice. Tout de suite, quelque chose le frappa.

« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce logo qu’ils utilisent en avatar ??
- O² ? C’est le logo de l’Organisation. C’est en fait assez clair.
- Je vois… »

Passablement secoué, Éric Antony commença à regarder le compte. Ce qu’il y vit le laissa sans voix.

Il s’agissait d’une bande dessinée. Une bande dessinée sur fond blanc, dont les personnages prenaient la forme de pixel-arts grossiers et très épurés. La première planche s’articulait autour de deux personnages, dont les physiques n’en demeuraient pas moins marqués.

Le premier semblait être un jeune homme, portant un costume bleu, une cravate noire et une jambe de bois. Le second, plus grand que celui qui était de toute évidence son employé, portait ce qui était vraisemblablement une veste à manches courtes bleu clair, de laquelle dépassaient des manches bleu foncé. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient son casque audio muni d’un micro et ses lunettes noires, dont l’opacité n’augurait rien de bon. Le noir se répétait de nouveau sur sa veste, sous la forme… d’un bouton ? D’un badge ? Le détective eut une intuition. Cela ne pouvait être que le logo O².

Il décida de lire les dialogues. Dans cette scène, l’homme à la jambe de bois, appelé par son patron l’Éclopé, arrivait un peu à la traîne. L’homme au casque et aux lunettes noires lui annonçait ensuite le grand projet de l’Organisation : prendre le contrôle du réseau social Qwice.

Antony fronça les sourcils. C’était extraordinaire d’absurdité. Mais en même temps, peut-être pas tant que ça. En étalant leur projet dans un emballage d’apparence parodique, l’Organisation endormait la méfiance des membres de Qwice.

« Je crois », dit-il après avoir bu deux gorgées de cappuccino, « que cette enquête va être beaucoup plus complexe que prévu. »

2. L’Éclopé a des responsabilités

« Attends. Tu plaisantes ? Il t’a sérieusement nommé CHEF PAR INTÉRIM ?
- Eh oui, haha, que veux-tu, c’est l’enfance de l’art ! »

L’Atout bouillait de rage. Elle n’avait jamais porté l’Éclopé dans son cœur, et celui-ci, alors qu’il avait laissé Corentin échapper à l’Organisation, venait d’être nommé chef par intérim.

Leur premier contact s’était fait lors de l’enlèvement d’Alice Corail. L’Atout était parvenue à attirer la chanteuse, sous un faux prétexte, dans le château écossais de Fergus Mac Rocosm, situé sur le Loch Attair, et avait convaincu la célébrité d’y donner un concert au nom de sa société, Oxygen.

Sur le chemin qui l’avait menée en Écosse, Alys, accompagnée d’une amie policière et de son producteur, avait sans le savoir été suivie par deux membres de l’Organisation, l’Éclopé et le Borgne. Ce dernier avait tenté d’assassiner le producteur, mais, démasqué par le célèbre détective privé Berlock Tommes, avait ensuite été abandonné par son comparse.
L’homme à la jambe de bois n’était pas un simple sous-fifre. Il n’avait jusque-là vu l’Atout que de loin, et dans le seul dialogue qu’il ait eu avec celle qui était réputée être le meilleur agent de l’Organisation, elle ne les avait pas ménagés, son comparse borgne et lui. Mais d’un seul coup il avait eu une occasion d’être sous les projecteurs. Déguisé en ingénieur du son, il était parvenu à capturer Alys, avec l’Atout à ses côtés. Favorablement impressionné par les capacités du garçon, le Chef d’Orchestre, qui tenait à lui seul toute la structure de l’Organisation, avait décidé d’en faire son bras droit, alors qu’il laissait définitivement de côté la majeure partie de l’univers d’Alice Corail.

Pour l’Atout, très peu de temps s’était passé - quelques jours à peine avant les « retrouvailles ». Dès le début, ses relations avec son collègue avaient été déplaisantes.

« Ah, salut l’Atout ! » avait-il dit. « On dirait que c’est moi qui ai le vent en poupe, maintenant ! J’imagine que le Chef d’Orchestre compte te reléguer au café et à la photocopieuse !!
- Ne me tente pas de préparer un café pour te le renverser sur la tête », avait-elle rétorqué.

Depuis lors, elle n’avait pas manqué une seule occasion de le dégommer verbalement. C’était devenu son petit plaisir. Alors on peut comprendre qu’apprendre que le Chef d’Orchestre avait décidé de lui confier une responsabilité supplémentaire en dépit d’un échec flagrant ne lui avait pas spécialement fait plaisir. Malheureusement, il en allait ainsi du Chef d’Orchestre : il ne s’occupait personnellement que des projets prioritaires, et finissait toujours par déléguer lorsqu’il estimait qu’il y avait plus urgent ailleurs. Peut-être aussi avait-il délégué pour travailler sur un autre aspect du projet. Celui que ses employés appelaient souvent Maestro était un homme imprévisible, dont les intentions réelles demeuraient la plupart du temps nimbées de mystère.

« Bon, et alors, qu’est-ce que tu vas faire, monsieur le chef ?
- Nous avons déjà convaincu plusieurs membres de Qwice de rejoindre nos rangs, et je crois que ce chantier doit être poursuivi.
- Ouais enfin ça c’est assez évident. Autre chose ?
- Il faut qu’on ait un air sympathique. Notre compte-écran sert à diffuser une BD où on est un peu clownesques, un peu gauches, d’accord ?
- Enfin, note bien que tu n’as pas besoin de cette BD pour effectivement être complètement clownesque et gauche.
- Toujours le mot pour rire, hein l’Atout !
- Arrête de vivre dans le monde des Bisounours, l’estropié. Je suis très sérieuse. »

L’Éclopé fronça les sourcils. Il aurait vraiment aimé s’imposer auprès de l’Atout, faire valoir ses qualités de leader, mais, forte tête, Célia ne l’écoutait tout simplement pas, et ajoutait des insultes à l’affront.

« Mon idée, ma chère collègue, est très simple. En parallèle du recrutement, nous allons également engager une mascotte. »

Et il se tourna la tête haute, fier comme un paon de sa trouvaille, laissant l’Atout sans voix et médusée.

« J’ai mené mes recherches sur l’Organisation. »

Éric Antony, de nouveau face à Thomas et Corentin, avait un air circonspect.

« Je ne sais pas trop quoi vous dire. J’ai trouvé un très vieux site web, qui semble en rapport, mais ce qu’on y lit est absurde. On dirait une histoire créée par un collégien. En creusant, j’ai retrouvé une variation plus récente du même récit - il ne faut pas être sorcier pour comprendre que c’est le même auteur.
- Et donc ?
- Et donc, Thomas, si on recoupe les sources, l’Organisation de l’Ombre trouverait son origine dans un monde créé de toutes pièces, peuplé de lettres de l’alphabet anthropomorphes.
- Attendez », intervint Corentin, « ça voudrait dire qu’il existerait plusieurs mondes ?
- Oh, eh, doucement. J’ai pas dit ça. Ce qui est indéniable, c’est qu’on retrouve le groupe en 2019 dans une bande dessinée intitulée “Aventures en Voiture”, dans laquelle ils s’en prennent à un personnage fictif. Et très clairement, leur bande dessinée actuelle, “L’Organisation prend le Contrôle”, y fait référence.
- Donc quand la science-fiction parle de multivers, ça existe.
- Dîtes, vous croyez tout ce que vous lisez ? Moi ce que je vois c’est un groupe criminel qui sème la confusion avec des pixel-arts. Est-ce que vous avez l’IP de leur compte ? On pourrait commencer par là.
- Oui, mais pour des raisons déontologiques nous refusons de vous la donner.
- Attendez, vous voulez sauver Bruno Leralu, oui ou non ?
- Ça ne sert à rien de tracer l’IP, de toute façon », ajouta Thomas, « ils sont sous VPN. Je peux bien vous dire que leur connexion est au Monténégro, c’est assez évident qu’ils n’y sont pas physiquement.
- Voudriez-vous me remontrer leur bande dessinée ? »

Thomas tendit la tablette au détective, qui commença à lire la bande dessinée dans son ordre de parution. Et si la plupart des pages étaient franchement pensées pour faire rire, lui, Éric Antony, les lisait sourcils froncés. Il savait que derrière la blague se cachait une affaire d’une complexité abyssale.

Et soudain il pâlit.

« Qu’est-ce qui se passe, détective ? », s’enquit Thomas. « Vous êtes tout blanc !
- Notre… notre conversation…
- Eh bien quoi, notre conversation ?
- Regardez vous-même ! »

Thomas, à l’invitation du détective, reprit la tablette. Et ce qu’il y vit le sidéra.

La conversation qu’ils étaient en train d’avoir était reprise dans la bande dessinée. Quasiment mot pour mot.

« Et voilà notre mascotte !
- Tu pourrais éviter d’avoir un air aussi ravi ? Explique-moi d’où sort ce gros truc jaune. »

Il était difficile de donner tort à l’Atout. La mascotte qui se trouvait aux côtés de l’Éclopé semblait issue d’une autre époque, d’une ère kitsch où l’on n’avait pas peur du ridicule, bref des années 80.

« Bonjour, moi c’est Groquik !
- … je laisse tomber. Débrouille-toi tout seul, “chef”. »

Laissant en plan son interlocuteur à la jambe unique, l’Atout décida qu’il était peut-être temps de faire quelque chose de constructif.

Bruno Leralu attendait.

Depuis plusieurs jours, celui qui avait tant donné de sa personne pour le réseau social Qwice était enfermé.

Les conditions de sa détention n’étaient pas des plus agréables ; mais enfin, on avait déjà vu pire. Un lit de camp avait été dressé dans un vieux bureau, qui avait été sommairement nettoyé de sa poussière. Un téléphone fixe permettait de commander à manger. Et il n’avait qu’à sortir dans le couloir pour trouver des toilettes d’entreprise. Il n’était pas enfermé dans une seule pièce. En fait, il était enfermé dans un étage d’une plus grande structure. Il n’avait même pas de raison de s’ennuyer, car l’étage en question était pourvu d’une belle bibliothèque et de postes de télévision. Il n’y avait cependant pas de Playstation 5, car c’est dans les prisons que l’on trouve ce type de confort, pas en entreprise.

Sa porte s’ouvrit. C’était l’Atout.

« Vous nous excuserez pour les conditions de votre détention. Habituellement, l’Organisation a de meilleurs moyens à sa disposition. Mais voyez-vous, nous nous attaquons à votre monde sans aucun budget.
- Comment ça, sans budget ? J’ai l’impression que vous y mettez les moyens, au contraire.
- C’est beaucoup plus compliqué que ça. Enfin bref. Je vais vous expliquer pourquoi vous feriez bien de collaborer avec nous.
- Je ne compte pas accepter aussi facilement. Vous m’avez enlevé, ce n’est pas franchement très sympa.
- Ce n’est pourtant pas ce qu’il s’est passé dans la dernière itération de ce récit.
- … Pardon ? »

L’Atout esquissa un léger sourire. Elle savait généralement se montrer persuasive. Ce qu’elle venait de dire fit hausser un sourcil à son interlocuteur. Elle semblait savoir quelque chose… mais quoi au juste ? Bruno décida d’écouter avec plus d’attention ce que l’Atout avait à lui dire.

Au même moment, l’ancienne mascotte de Nesquik confrontait l’Éclopé.

« Bon, faut qu’on parle, l’éclopé.
- Eeh ? Attends, tu es au courant qu’il y a une majuscule à Éclopé, au moins ?
- Pas la dernière fois qu’on s’est vus, non. »

L’Éclopé détailla son interlocuteur. En-dessous du costume grotesque, il y avait quelqu’un qu’il connaissait. À la réflexion, ce devait être quelqu’un de l’Organisation. Il n’y avait aucune probabilité que d’autres anciennes connaissances aient eu la capacité de changer de Réalité comme ils l’avaient fait tant de fois, le Chef d’Orchestre et lui, suite à l’aboutissement du projet Alys.

« … Attends un peu… tu ne serais pas… »

Sans laisser le temps à l’Éclopé de terminer sa phrase, son interlocuteur ôta la tête de son énorme costume. L’Éclopé avait vu juste. Il s’agissait de son ancien collègue, le Borgne, qu’il avait plus ou moins trahi en le laissant tomber au moment où, à juste titre, un détective privé avait démontré sa culpabilité dans une tentative de meurtre. Les deux anciens alliés se regardaient à présent avec un air soupçonneux. Mais l’Éclopé n’avait pas réussi à devenir bras droit du Chef d’Orchestre en se tournant les pouces. Réellement capable, réellement dangereux, il sourit en constatant que l’épaisse brute dont il avait été vaguement question dans le prologue du présent récit n’était guère que le collègue avec qui il avait tant conspiré.

« Eh bien tu tombes bien », lâcha-t-il enfin.
« Euh ? Comment ça, "je tombe bien" ?
- Laissons le passé derrière nous, mon ami. J’ai besoin de toi.
- Euh ? Hein ? Pourquoi ??
- Tu te souviens, l’Atout ?
- Difficile d’oublier ses propos méprisants quand elle nous a ouvert la porte de ce château…
- Tu vas me servir de garde du corps.
- Bah pourquoi ? Qu’est-ce qui va pas ??
- L’Atout m’inquiète. Elle pourrait à tout moment décider de me faire un coup fourré. Et vu ce qu’elle avait la possibilité de faire dans la première itération de ce récit, je te jure qu’on a de quoi s’inquiéter. »

Le Borgne cligna des yeux. C’était trop pour lui, le cliché de l’homme massif mais limité intellectuellement, le type capable de prétexter être « un homme de terrain » pour échapper à un emploi un peu trop intellectuel.

Dans les jours qui suivirent, l’Atout et l’Éclopé furent occupés. Il y avait encore tant à faire pour conquérir Qwice. L’une des dernières fois que l’Éclopé avait vu le Chef d’Orchestre, ce dernier s’était montré globalement insatisfait de l’incapacité de l’Organisation à obtenir davantage de personnalités connues dans leurs abonnés. Mais dans l’immédiat, ce qui semblait le plus évident, c’était qu’il fallait gonfler les rangs d’O² avec des membres directement issus de Qwice. Et on ne peut pas dire qu’ils avaient chômé. L’une des personnes recrutées par l’Atout avait d’ailleurs déjà fait un travail pour l’Organisation, mais la nature de ce travail avait amené l’Éclopé à se moquer assez ouvertement de sa collègue… Cette personne faisait en effet des merveilles avec des perles à repasser. Loin de se fâcher, pourtant, le Chef d’Orchestre avait demandé à l’Atout de lui faire faire de multiples reproductions en perles du logo de l’Organisation. Quant à savoir ce qu’il comptait en faire…

Lorsque l’Éclopé recruta Yugapillon, dont la principale particularité était d’apprécier Yu-Gi-Oh, l’Atout s’agaça. L’Éclopé lui rappela l’affaire des perles à repasser. Agacée, l’Atout le regarda dans les yeux et lui annonça qu’elle avait eu leur supérieur hiérarchique au téléphone et qu’il avait trouvé deux nouvelles recrues bien plus inquiétantes que les membres de Qwice : le Tueur et la Psycho. Cela ne manqua pas de jeter un froid monumental.

Et celui que ses employés appelaient Maestro revint.

« Bon. Me revoilà.
- Pitié », supplia l’Atout, « enlevez ses fonctions à cet idiot !
- On se calme. Je reste dans le coin. Mais le projet, vous le savez, est d’importance. Si nous voulons aller jusqu’au bout, il nous faudra quelqu’un de particulièrement compétent.
- Mais je SUIS compétent !
- Tu te calmes, l’Éclopé. J’ai encore à faire pour que le projet se déroule dans les meilleures conditions. Vous en êtes deux rouages essentiels, et il est hors de question que vos querelles d’ego bloquent nos efforts. C’est bien compris, l’Atout ?
- Je ne comptais rien faire, hein.
- Je sais très bien ce que tu as tenté dans la première itération. Tiens-toi à carreau.
- Et donc ?
- Et donc, l’Éclopé, j’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai demandé au Fondateur Originel de gérer le projet. C’est quelqu’un en qui j’ai toute confiance. Il a déjà réussi à boucler la première itération, avec brio.
- Le Fondateur Originel ? » demanda l’Atout.
« Je n’ai pas conçu l’Organisation moi-même. Le Fondateur l’a fait en exploitant le bug de l’an 2000. C’est parce qu’un jour je les ai rencontrés, lui et Sans-Visage, que l’Organisation est ce qu’elle est actuellement.
- C’est quoi ça, Sans-Visage ? La créature de Miyazaki dans le Voyage de Chihiro ?
- Non. Pas du tout. Enfin, tu auras bientôt l’opportunité de comprendre qui est Sans-Visage. Paradoxalement, le Fondateur estime qu’il est… le visage… de l’Organisation.
- Vous voulez le faire intervenir ? » intervint l’Éclopé, vraisemblablement peu à l’aise à cette idée.
« Nous aurions pu nous en passer, imprévisible comme il est. Mais le Fondateur a insisté.
- Attendez », fit l’Atout, « nous sommes dans la seconde itération du récit. J’imagine que le Fondateur avait fait ça la première fois pour qu’il y ait un minimum de mystère sur son identité. Or, tout le monde sait déjà qui il est.
- Il faut respecter la partition, l’Atout. Sans-Visage était intervenu. Il réinterviendra. Tout comme Donald Trump. »

Le Chef d’Orchestre marqua une pause. Ses deux employés se regardèrent. La fameuse partition finirait-elle par dévier ?

3. Sans-Visage

Depuis que le Chef d’Orchestre avait annoncé la venue prochaine de Sans-Visage, l’air était comme électrique. L’Éclopé semblait savoir à quoi s’attendre. L’Atout, pour une fois, n’en menait pas large, même si elle n’en laissait rien paraître. Elle était persuadée qu’une entité avec un nom aussi louche n’était pas une bonne fréquentation.

Un jour, le Chef d’Orchestre leur annonça que le fameux Sans-Visage, qui servirait de voix au Fondateur Originel, était arrivé et les attendait, via le moniteur principal de leur QG, qui prenait concrètement la forme d’un écran mural. Cela étant dit, le Chef d’Orchestre leur annonça qu’il avait encore à faire et partit.

L’homme à la jambe de bois et la femme aux longs cheveux noirs et aux yeux violets entrèrent dans la pièce. Le moniteur s’alluma. Et ils virent Sans-Visage.

Ou plutôt… il virent un visage. Un simple visage composé de deux yeux et d’un sourire, la forme la plus simple d’un visage, qu’un enfant aurait pu dessiner. Il n’y avait pas de tête. Mais ce n’était pas un visage affable. Les yeux n’étaient pas ronds. Le sourire n’était pas avenant.
Les yeux étaient triangulaires, et jaunes. Le sourire était en coin, narquois. Voilà ce qu’était Sans-Visage. Un programme informatique, venu d’une époque où les IA génératives n’existaient pas. Une anomalie, bien loin de toutes les IA de science-fiction. Une intelligence artificielle ostensiblement maléfique, mais fidèle à son groupe.

Le visage de l’Organisation.

De ses yeux fixes, il semblait dominer toute la pièce. Ce fut alors qu’il parla. La voix semblait humaine, peut-être celle d’un jeune homme de vingt ans, mais un jeune homme qui aurait très tôt succombé au vice et à la corruption.

« Bonjour, l’Éclopé. L’Atout.
- C’est donc toi, Sans-Visage ? Une… interface graphique ?
- Et toi, tu es l’Atout. Meilleur agent de l’Organisation, tous univers confondus. Née en 1998 à Noirmoutier-en-l’Île, ce qui te fait 21 ans. Bac +3 en infiltration et espionnage.
- Eh bien. On ne peut pas dire que la confidentialité soit ton fort.
- Je sais même que tu as secrètement le béguin pour…
- EH ! NE FINIS PAS CETTE PHRASE !!
- Ha ! Hilarant. Bon, passons. L’Éclopé me connait déjà, pas vrai ?
- On s’est déjà vus, oui.
- Je vais t’en dire plus à mon sujet, Célia Cobalt. J’ai été conçu il y a longtemps, pour prendre le contrôle de Lettroland, un univers peuplé de lettres de l’alphabet. C’est là qu’est née l’Organisation sous sa première forme. Malheureusement, mes sous-fifres n’ont pas été à la hauteur, et Espion i, le héros de ces lettres, est parvenu à m’expulser.
- Eh, attends. Je t’ai déjà vu, en fait. Tu fais un caméo dans Aventures en Voiture !
- C’est absolument exact. Mais admets que je suis beaucoup plus effrayant en vrai.
- Bof. Je ne vois pas beaucoup de différences. »

Pressentant un drame, l’Éclopé coupa court.

« Qu’allons-nous faire, Sans-Visage ? Si tu te fais porte-parole du Fondateur Originel et que c’est lui le chef du projet actuel, tu dois avoir des consignes ?
- Nous allons poster sur Qwice. Il y a une petite chose à la mode que nous avons très envie d’essayer.
- Quoi exactement ?
- ChatGPT. »

Les deux interlocuteurs du dangereux programme demeurèrent interdits. Une IA comptait utiliser… l’IA.

« Ne soyez pas si choqués », ajouta Sans-Visage en accentuant son sourire - si toutefois cela était possible. « Il faut vivre avec son temps. Je viens de poster un sondage. En fonction des réponses des internautes, j’aviserai.
- Quel genre de sondage ? » demanda l’Atout.
« Voyez vous-mêmes », rétorqua le programme.

Et ils virent. Sans-Visage demandait aux internautes leur avis. Il leur demandait si, selon eux, il serait utile et pertinent de créer un agent pour l’Organisation… par IA.

« Qu’est-ce que c’est que cette idée saugrenue, encore ?
- Vous savez ce que nous faisons ?
- Nous nous emparons d’un réseau social. Mais ça ne me répond pas, Sans-Visage.
- Ah, mais ça, c’est la lecture naïve, premier degré. Nous ne nous emparons pas simplement du réseau, l’Atout.
- Allons bon. Et qu’est-ce qu’on fait d’autre ? On joue à la marelle ?
- On fait une œuvre expérimentale. »

L’Atout et l’Éclopé, tous deux dépassés, décidèrent qu’il valait mieux laisser faire. Mais les membres de l’Organisation n’étaient pas les seuls à pouvoir faire appel à l’Intelligence Artificielle.

La bande dessinée suivait à peu près son cours. Sans-Visage la gérait personnellement. À son arrivée, toutefois, il avait provoqué un bug tellement massif que la BD avait cessé plusieurs jours consécutifs. Sans-Visage avait alors jugé bon de lancer une balle perdue et de déclarer que c’était dû au fait qu’il tournait sous Windows.

Mais la bande dessinée continuait, tout de même. Une bande dessinée qui, au même titre que ce récit, racontait avec une précision documentaire effrayante des faits absolument réels.

Inlassablement publiée sur Qwice, puis rediffusée sur un site web appelé Pixel Stories, « L’Organisation prend le Contrôle » était, à n’en pas douter, une expérience singulière. Mais parmi ses lecteurs, il en était au moins un qui n’était pas dupe.

« Ha ! C’est la meilleure ! » s’exclama le détective Éric Antony.
« Quoi donc, détective ? » demanda Thomas.
« Ces frappadingues ont décidé de recourir à l’Intelligence Artificielle ! Ha ! Eh bien on va voir ce qu’on va bien voir !
- Que faites-vous ?
- Je télécharge les applis d’intelligence artificielle à la mode en ce moment : ChatGPT et Mistral. Y a pas d’raison ! »

Peu après, le détective posait aux deux IA la question pour laquelle il les avait téléchargées : « Que sais-tu de l’Organisation de l’Ombre ? »

ChatGPT s’auto-désinstalla. Mistral, après une réponse prometteuse, changea complètement de sujet et entama la recette d’un soufflé au fromage. Le détective avait de quoi fulminer.

Pendant ce temps, le Chef d’Orchestre était revenu.

« C’est définitif, Maestro ? » demanda l’Éclopé.
« Toutes les conditions sont réunies. Et si je ne reste pas ici pour piloter un minimum, le second mouvement sera rempli de faux-accords. Alors, il parait que Sans-Visage fait travailler pour nous l’IA générative ?
- À ce sujet, un type bizarre attend dans le bureau réservé au recrutement.
- En parlant de ça », intervint l’Atout qui s’était glissée furtivement, « il serait peut-être de bon ton de virer tous ces cartons qui traînent partout et de dépoussiérer, non ?
- Il n’y a qu’à demander au Borgne, puisqu’il est là », dit le Chef d’Orchestre avec un ton lourd de reproches.

Ses deux interlocuteurs se regardèrent, gênés. Le Borgne n’était pas censé être là. Pourtant, il s’était invité. Et maintenant qu’il était là, on n’allait pas le renvoyer.

« J’aurai deux mots avec lui plus tard. Je vais voir le type dont vous m’avez parlé. »

Le Chef d’Orchestre s’avança vers le bureau en question et ouvrit la porte.

En face de lui se trouvait un homme aux cheveux grisonnants, à la tenue sombre et aux lunettes noires. Il semblait attendre la venue du Chef d’Orchestre. Ce dernier le détailla. Il savait très bien à qui il faisait face : le Spectre, création de ChatGPT.

« … eh bien, pourquoi pas », lâcha finalement le chef d’O². « Je vais te mettre à l’essai, cher collaborateur. Tu vas infiltrer un autre monde. »

Sur Qwice, Romain Leclaire, un passionné de technologies, avait depuis peu lancé un récit participatif, influencé par les choix des internautes. Ils y suivaient l’aventure d’Esteban, chercheur au CNRS, qui acquérait l’étonnante capacité d’arrêter le cours du temps. Il était déjà aux prises d’une association criminelle appelée CHRONOS. Mais l’Organisation ne jouait pas dans la même cour.

Il ne fallut pas beaucoup de temps au Spectre, agent généré par ChatGPT, pour dérober Esteban à son univers.

« Voilà un fait d’arme particulièrement notable », complimenta le Chef d’Orchestre. Le Spectre, étrange agent hybride, répondit laconiquement par des phrases qui semblaient préfabriquées, et s’effaça, prêt à ressurgir au besoin.

Son aventure interrompue de force, Esteban se retrouvait dans un bureau d’entreprise, poussiéreux et rempli de cartons. Il y avait là, également, un téléphone, mais quelque chose disait au scientifique que cet outil ne lui serait d’aucun secours. La porte s’ouvrit. C’était l’Atout.

« Bien le bonjour, Esteban. Bienvenue dans le monde réel… ou supposé tel. Nous vous avons exfiltré de votre univers. Ce qui signifie que vos petits problèmes sont derrière vous. »

Esteban fit un mouvement, mais l’Atout se contenta de sourire.

« Ah, je suppose que vous désirez utiliser vos extraordinaires capacités. Essayez toujours. Dans ce monde, vous n’y parviendrez pas. »

Ils se dévisagèrent.

« Mon supérieur hiérarchique ne va pas tarder », reprit-elle. « J’étais juste venue, disons… en avant-garde. »

Elle sortit de la pièce, laissant son interlocuteur plus décontenancé que jamais, et croisa le Chef d’Orchestre. Le laissant avec Esteban, elle poursuivit son chemin et tomba nez-à-nez avec l’Éclopé. Celui-ci avait une tablette avec lui.
Même si l’Atout et lui ne s’appréciaient pas, au moins ils communiquaient. L’homme à la jambe de bois s’exprima donc.

« J’ai pas trop le temps là, mais je le sens pas cet agent factice.
- Tu sais quoi ? Moi non plus. Comme quoi, une horloge pétée peut donner l’heure juste deux fois par jour.
- Tu pourrais cesser d’être déplaisante ?
- L’embrouille Groquik a été une preuve supplémentaire de ton incompétence, le parvenu. En attendant, comme je le disais, je suis d’accord avec toi, ne serait-ce que pour contrarier ChatGPT.
- Hein ? Pourquoi ?
- J’ai lu la conversation qu’il a eue avec Sans-Visage. Cette intelligence artificielle n’est vraiment pas un cadeau. Quand on lui demande quelque chose, il faut toujours qu’elle se fasse force de propositions stupides. Non, ChatGPT, nous n’allons pas, l’Éclopé et moi, entrer en conflit au sujet de ta créature.
- Bon, bref, j’ai pas le temps, si je me grouille pas le patron va me passer un de ces savons…
- Oooh ! Alors prends tout ton temps !! »

Lui jetant un regard furieux, l’Éclopé entra dans la pièce où le Chef d’Orchestre venait de rejoindre Esteban.

« Donc, si je comprends bien », reprenait ce dernier, « vous me dîtes que nous sommes dans un autre monde ?
- Tout à fait. Ah, te voilà enfin, l’Éclopé. Montre-lui. »

L’Éclopé tendit la tablette. On y voyait Qwice, réseau social qu’Esteban ne pouvait pas connaître, mais on y voyait surtout un message de Romain Leclaire assez évocateur.

“Vous restez silencieux, la tête encore légèrement engourdie par votre enlèvement. L’homme en bleu vous observe derrière ses lunettes noires, impassible, attendant votre réaction.

- Un monde où CHRONOS n’existe pas ? répétez-vous lentement.

Votre voix sonne étrangère à vos propres oreilles. Une part de vous veut croire à cette offre, une échappatoire parfaite après des jours de fuite et de traque.
Mais quelque chose cloche.”

Esteban arrêta de lire. Le texte ne reflétait pas parfaitement les événements en cours, mais était tout de même saisissant. Et il s’achevait sur un sondage à choix, censé déterminer ce que lui, Esteban, allait faire.

Le Chef d’Orchestre lui avait suggéré d’accepter de collaborer. En échange, l’Organisation envisageait de le transporter dans un autre monde, dans lequel, victime d’un accident de la route, il était mort. Un « réveil miraculeux » à l’hôpital réglerait la question ; et dans cet autre monde, CHRONOS, l’entité contre laquelle il luttait, n’existait pas.

« Ceci dit », ajouta le Chef d’Orchestre, « même si d’aventure vous refusez, nous gagnerons dans tous les cas. »

Coincé, Esteban accepta. Et le Chef d’Orchestre ajouta :

« Nous avons déjà fait le nécessaire. Vous vous réveillerez dans un hôpital, détenteur d’un exemplaire du bracelet que notre département R&D va produire pour synthétiser vos pouvoirs. Cela vous permettra de mieux les canaliser. »

Soudain, un grincement. Le Chef d’Orchestre se retourna. C’était le Spectre.

« Ce que tu as fait jusqu’ici est très bien, le Spectre, mais puis-je savoir ce que tu fais là ?
- Chef d’Orchestre. Une menace a été repérée et contenue. Éric Antony fouillait trop près de nos QG. Je l’ai neutralisé avant qu’il ne puisse transmettre quoi que ce soit.
- Surprenant. Je ne pensais pas qu’il trouverait aussi vite nos locaux. Il est doué.
- Doué, oui. Mais pas assez prudent. Il a suivi des traces volontaires. Soit il apprend vite… soit quelqu’un l’a guidé.
- Laisse tomber. Tu l’as enfermé dans l’un des bureaux ?
- Oui. Bureau intérieur, isolé. Aucun accès extérieur, aucune communication. Il n’en sortira pas sans votre accord. »

Le Chef d’Orchestre fit un signe de tête imperceptible, et le Spectre sortit. Une petite main bleue maintint cependant la porte ouverte.

« Qu’est-ce que… ?
- Bonjour. On m’appelle le Pravda. Sous mes allures de Schtroumpf reporter, je suis le spécialiste en désinformation de Qwice. »

Le Chef d’Orchestre rougit de colère. Ce petit être bleu était entré dans les locaux de l’Organisation sans y avoir été invité.

« Puis-je savoir comment vous êtes arrivé ici ?
- Ben, vous savez.
- “Ben, vous savez”. Non, je ne sais pas.
- La porte d’entrée était ouverte, en gros.
- Eh bien vous allez profiter du fait qu’elle le soit encore pour prendre vos cliques et vos *CLAC*. »

Le Pravda, spécialiste en désinformation de Qwice, venait d’être jeté, sans autre forme de cérémonie, par la porte arrière des bureaux de l’Organisation.

« Ah… ah c’est trop fort », parvint-il à articuler. « Mais pour qui ils se prennent, au juste, ces zouaves ? J’écris à longueur d’année des contributions bien plus intéressantes que leurs calembristouilles ! En plus, j’ai bien lu le chapitre précédent ! Donald Trump parmi les personnages ?! Qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Ah mais je vais leur faire ravaler leurs vantardises, moi ! Direction la Maison Blanche ! »

Le Chef d’Orchestre se tourna de nouveau vers Esteban.

« Esteban. Ou devrais-je dire, Adrien Morel. Nous savons tout de vous. Vous ne savez presque rien de nous. Mais ce que je peux vous assurer, c’est que nous tenons toujours nos engagements. Alors ? »

Esteban avait vu, en quelques minutes, plusieurs scènes des plus déroutantes. Il regarda le Chef d’Orchestre. Il voyait bien qu’aucune possibilité ne s’offrait à lui. Fuir dans un monde inconnu n’avait aucun sens. Presque à contrecœur, il accepta la proposition de l’Organisation de l’Ombre.

Le sourire du Chef d’Orchestre s’élargit.

« Vous avez pris une excellente décision, mon ami. L’Atout va s’occuper de votre… déplacement. Merci encore pour votre collaboration. »

Une fois encore, l’Organisation de l’Ombre triomphait. Et cette victoire ne serait certainement pas la dernière.

4. Soudain, Rena Stère

L’Éclopé avait besoin de prendre l’air.

Le Borgne venait de se faire vertement tancer par le Chef d’Orchestre, qui devait pourtant bien l’accepter : le massif individu s’était invité, peu désireux d’être laissé de côté. Il faut dire que sa dernière mission avait consisté à être facteur, ce qu’il n’avait que moyennement apprécié. Mais finalement, de guerre lasse et parce qu’il n’avait pas plus de temps à lui accorder, Maestro avait laissé le bonhomme en paix - on n’allait de toute façon pas le renvoyer.

Le problème avec le Borgne, c’était sa balourdise. À l’époque où il était en binôme avec l’Éclopé, ce n’était clairement pas lui le cerveau du duo.

L’Éclopé avait envie d’un café.
Étant un homme de peu de goût, il noyait toujours son café dans le lait et le miel, alors qu’honnêtement, s’il n’aimait pas le goût du café il n’aurait eu qu’à ne pas en consommer, mais bon, ainsi vont les contradictions de l’espèce humaine.

Le problème était le suivant : il ne trouvait pas la cafetière. Il avait beau chercher dans tous les coins et recoins de la salle de repos, il ne la trouvait pas.

Comme cette itération est censée apporter un nouveau regard sur le récit, marquons ici une pause pour parler plus en détail des locaux de l’Organisation.

Il s’agissait de locaux situés dans une autre dimension ; du moins leurs intérieurs. Avec l’aide du célèbre magicien Hurle, le Chef d’Orchestre avait relié les locaux directement à votre monde en utilisant le principe des portes menant à d’autres dimensions. Il s’agissait ni plus ni moins de téléportation. Le Chef d’Orchestre aurait refusé que ce récit se déroule à Paris, New-York, Tokyo, ou tout autre endroit coupablement cliché qu’on a déjà vu mille fois sous toutes les coutures, aussi mettait-il un point d’honneur à privilégier les lieux les plus inattendus. Et donc, ayant dû changer de région précipitamment suite à l’évasion de Corentin, l’Organisation avait opté pour les Sables-d’Olonne, charmante ville côtière vendéenne célèbre pour avoir donné naissance à un pirate de renommée mondiale, bien entendu François l’Olonnais.

Mais bien sûr, au XXIe siècle, les pirates ne sillonnent plus les Caraïbes et ne sont plus vendéens. Ce qui nous ramène sans aucune transition à l’Éclopé, incapable de trouver une cafetière.

À ce moment il s’avisa que le Borgne était lui aussi présent dans la cuisine. Il le regarda d’un air un peu suspicieux.

« Dis-donc, le Borgne, t’aurais pas vu la cafetière ? »

Le Borgne ne répondit pas.

« Eh ! Le Borgne ! Eh oh ! La cafetière !!
- Eh ben… euh… elle marche plus.
- Allons bon, une cafetière Ikéa flambant neuve ? Qu’est-ce que t’as fichu en fait ? »

Le Borgne baissa les… l’œil.

« Ben elle refusait de démarrer, alors tu sais, je l’ai envoyée valser. »

L’Éclopé fut abasourdi par cette révélation d’une violence parfaitement inappropriée, et, après quelques minutes de flottement, quitta les lieux. Il avait vraiment besoin d’air. Aussi se dirigea-t-il en direction de la plage la plus proche.

Presque trois mois avaient passé depuis que l’Organisation avait entamé sa conquête de Qwice et, en cette fin mars, le soleil était au rendez-vous. L’Éclopé se rendit sur la plage. C’est là qu’il fit la rencontre la plus inattendue de sa vie. Il ne rencontra pas Zorro. Il ne rencontra pas Batman. Il ne rencontra ni Yves Montand, ni les Beatles, encore moins Blanche-Neige et les sept nains.

Il rencontra Rena Stère.

Membre de Qwice, cette jeune Suissesse avait décidé, un beau jour, de rattraper son retard et de dévaler toute la bande dessinée publiée par l’Organisation. Et, en dépit du format pixel extrêmement grossier des planches, un phénomène tout à fait singulier s’était produit : elle était tombée éperdument amoureuse de l’Éclopé. Tant et si bien que, d’une façon ou d’une autre, elle avait quitté ses montagnes natales et avait fait tout le chemin vers la Vendée. Les mauvaises langues nous reprocheront ici une facilité scénaristique, puisque nous n’expliquerons pas davantage que dans l’œuvre originale par quels improbables chemins elle avait dû passer pour se retrouver aussi loin de ses Alpes natales.

L’Éclopé, encore insouciant, perdit son regard dans le lointain. Paradoxalement, alors que l’Organisation jouait avec les Réalités et la fabrique du Temps, on n’avait jamais vraiment le temps de se poser.

Son parcours avait été tumultueux, depuis l’affaire Alys en 2019, et à vrai dire, tout comme l’Atout, son âge ne correspondait plus depuis bien longtemps à sa date de naissance.
En quittant la Réalité d’Alice Corail et d’Oxygen, il avait constaté de ses propres yeux une vérité extraordinaire : chaque œuvre de fiction, roman, nouvelle, bande dessinée, film, série télévisée, pièce de théâtre ou d’opéra, manga, jeu vidéo, chaque œuvre se passait dans un univers tangible. Certaines œuvres se passaient clairement dans un seul et même monde ; d’autres partageaient leur Réalité ; certaines même se déroulaient dans notre propre monde.

Les efforts fournis par le Chef d’Orchestre, amalgamés avec les recherches menées par le Fondateur Originel, avaient permis à l’Organisation de l’Ombre de maîtriser les voyages en cinq dimensions ; c’est la raison pour laquelle, lorsque l’Atout avait recruté Jeremy OmegaUltima - parmi d’autres membres de Qwice - pour l’Organisation, elle avait été en mesure de lui présenter une version alternative de sa personne.

Le Chef d’Orchestre souhaitait compléter ses ressources, notamment énergétiques, car, qu’il s’agisse de changer de Réalité ou d’époque, ce genre de déplacement demande une quantité d’énergie phénoménale. Certains chercheurs n’ont, à ce jour, pas trouvé de meilleure approche que la génération de 2,21 gigowatts d’électricité, par le biais de la foudre ou de belles quantités de plutonium - mais cette approche n’est valable que pour les déplacements temporels.

Le voyage qu’il avait entrepris avec l’Éclopé à ses côtés avait été pour lui l’occasion de faire main basse sur des énergies qu’il ne maîtrisait pas encore et qui, amalgamées, pouvaient lui donner un air de véritable démiurge : la mémoire ; la chance ; les énergies stellaires et nucléaires… il avait même récupéré un prototype de Convecteur Temporel.

C’est au retour d’un dernier monde que son trajet avait bifurqué. Non, six ans ne s’étaient pas passés entre 2019 et 2025. Aussitôt après ces aventures, il avait amené son bras droit là où ils devaient être - en janvier 2025, donc.

Après avoir vu tant de mondes, l’Éclopé usait enfin de son droit inaliénable et défendu par le Code du Travail à une pause bien méritée, lorsque soudain…

« Jambe de bois, air un peu gauche et perdu, pas de doute : je t’ai trouvé, mon amour ! »

Il se tourna, interloqué, et voici ce qu’il vit : une jeune fille aux longs cheveux bruns, portant une robe d’été rose et une couronne de fleurs. Il la regarda, de haut en bas, de bas en haut, et, toujours interloqué, finit par lâcher :

« … on se connaît ?
- Mais enfin, mon Éclopichoupichoupinou d’amour au sucre ! C’est moi ! Rena Stère ! Ta Rena Stère d’amour ! »

Il réfléchit pendant vingt bonnes secondes, et se souvint de quelque chose. Il attrapa son téléphone portable (un vieux Fairphone fourni par la société Oxygen), ouvrit Qwice, et dévala les notifications récentes du compte de l’Organisation. Rena avait aimé et évalué quasiment toutes les planches de la bande dessinée, mais ce n’était pas tout : elle avait également posté un certain nombre de commentaires, la plupart pour parler de l’homme à la jambe de bois. Mais s’il était évident qu’elle n’avait d’yeux que pour lui, quant à savoir comment elle était venue jusqu’ici, ça le dépassait totalement.

Il se leva du rocher sur lequel il était assis, et fit volte-face. En dépit de l’appendice en bois qui remplaçait l’une de ses jambes, l’Éclopé était quelqu’un d’extraordinairement agile, et c’était l’une des raisons pour lesquelles, quoique parvenu, il n’en demeurait pas moins un véritable danger. Fiché S dans son monde d’origine, il y était recherché pour un nombre faramineux de crimes : tentatives de meurtres pour le compte d’une organisation criminelle ; complicité dans divers crimes et délits dont au moins une tentative de meurtre ; port d’arme à feu sans permis ; avoir prononcé « pain au chocolat » dans une région où on dit « chocolatine » ; enlèvement de personnalités publiques ; séquestration ; usurpation d’identité ; maltraitance animale ; effraction de domicile ; délit de fuite ; conduite d’hydravion sans permis ; trafic de cartes à collectionner ; vol à l’arraché ; abus de faiblesse. Et ce n’était là que la partie émergée d’un iceberg bien plus considérable.

Toujours est-il que notre homme se leva de son rocher et remonta la plage, avec Rena à ses talons. Au bout d’un moment, il se tourna.

« Tu vas me suivre encore longtemps ?
- Jusqu’au bout du monde, mon amour ! »

L’Éclopé eut un mouvement de recul. Il lui sembla qu’il n’avait pas affaire à une fille tout à fait normale. En tout cas, elle ne correspondait pas au standard des filles avec qui il avait eu des relations au lycée. Elle correspondait plutôt à une dangereuse érotomane compulsive. Et il n’avait pas besoin de ça dans sa vie, alors qu’il devait déjà gérer une collègue qui semblait vouloir sa mort.

Mais il la regarda de nouveau. Tout bien considéré, il y avait quelque chose à faire.

« Ah, tu veux me suivre ? Ah, tu veux me suivre ? »

*clic*

On n’insistera jamais assez, les enfants, sur le fait que les personnages de ce récit sont des professionnels entraînés. N’allez pas imiter ce malfrat qui tient en joue une innocente amatrice de frites au sucre.

« Ouvre plutôt la marche. Je ne sais pas si tu as suivi, mais nous avons des otages. Et je crois que tu seras parfaitement à ta place parmi eux.
- Oh ! Comme c’est romantique et sombre ! »

L’Éclopé n’en menait pas large. Il lui semblait que presque tout le monde avait pour objectif de lui rouler dessus.

Au même moment, un avion atterrissait à Washington. Caché dans la soute à bagages, un petit être bleu sans passeport se faufilait et se dirigeait tout droit vers la Maison Blanche.

« Ah mais ça ne va pas se passer comme ça. J’ai des relations, moi. Ils vont voir ce qu’ils vont voir, cette bande de guignolos. »

S’approchant d’un pas déterminé de son objectif, il avisa un agent, et vit sur la plaque que l’homme arborait à la poitrine qu’il avait pour nom Johnson Johnson. Ce dernier ouvrit de grands yeux ronds en voyant surgir devant lui un Schtroumpf littéral.

Bien sûr, les Américains connaissent très bien les petits êtres bleus créés par le Belge Peyo. En fait, l’insipide dessin animé produit par la société Hannah-Barbera a ancré dans leur tête que ces personnages étaient américains et faisaient partie de leur patrimoine, au même titre que le cheesecake New-Yorkais, les super-héros et le mauvais goût. Cependant, les Schtroumpfs ne sont pas censés exister dans notre monde, donc voir débouler le Pravda, petit lutin bleu, devant lui, dérouta tout de même l’agent quelque peu.

« Ah hello, monsieur l’agent », commença sans plus tarder le Schtroumpf. « Can you take me tout de suite et sans plus tarder to the président of the États-Unis svp ? That is a question of urgence nationale. »

L’agent le détailla. Qu’est-ce que c’était que cet hurluberlu au phraser baroque, au juste ? Tâchant de regagner son calme, il s’exprima en ces termes :

« You can’t exactly see Mr Trump as easily as you think, little Smurf.
- Yes, alors I am not tout-à-fait un Smurf, mister. And yes, you will take me to Trumpy. »

Johnson, par le plus grand des hasards, se trouvait être au service direct de Donald Trump, donc le Pravda ne pouvait pas mieux tomber. Par ailleurs, l’agent fédéral avait passé une très mauvaise semaine : sa copine l’avait quitté en embarquant toute sa collection de vieux paquets de céréales, son hamster avait subi une crise d’épilepsie devant un programme d’Oprah Winfrey, et comme si ça ne suffisait pas, il avait été obligé par un affreux concours de circonstances qui n’a rien à voir avec ce récit de venir au travail en monocycle. Aussi était-il fatigué.

Dans ces conditions, Johnson Johnson pensa qu’il dormait et faisait un drôle de rêve. Il en conclut donc, fort logiquement, que le moment était bien choisi pour déballer ce qu’il avait sur le cœur concernant le président Donald Trump. Et les révélations qui allaient suivre étaient destinées à changer l’orientation de ce récit, pour toujours.

5. Rififi aux États-Unis

Rena Stère ne semblait pas particulièrement perturbée par le fait d’être tenue en joue par l’homme qu’elle convoitait. Il l’amena aux locaux d’O². Lorsqu’ils entrèrent dans la pièce où se trouvait le Chef d’Orchestre, ce dernier était en pleine discussion avec le détective privé Éric Antony, qui avait peu de temps auparavant été capturé par le Spectre, l’étrange agent de l’Organisation généré par ChatGPT.

« Ah, te voilà, l’Éclopé. J’étais en train d’expliquer au détective la vacuité de ses actes, vois-tu.
- Il a déjà échoué une première fois, pas vrai ?
- Hein, ça veut dire quoi, ça ?? » réagit le détective.
« Connaissez-vous la théorie des mondes multiples, détective Antony ? Je vais vous expliquer comment cette théorie fonctionne dans la vie réelle. Voyez-vous », poursuivit le Chef d’Orchestre, « il n’existe pas trois, ni même quatre dimensions. Elles sont cinq. La quatrième, théorisée par H.G. Wells, est le temps. Selon la théorie émise par ce brillant auteur, et que je peux me targuer d’avoir émise avant lui, un voyage dans le temps ne peut se faire que sur le plan temporel. C’est-à-dire que, si vous prenez des coordonnées GPS, lorsque vous vous déplacerez dans le passé ou le futur, vous arriverez systématiquement aux latitudes et longitudes de votre départ. Fascinant, n’est-ce pas ?
- Attendez, vous faites un monologue ?
- Ne m’insultez pas. J’ai horreur des monologues. Je n’en fais que par nécessité. Vous voyez d’ailleurs bien que je vous laisse libre de me répondre.
- ... Mouais. Et donc ?
- Si j’ai toujours votre attention, je reprends. Les déplacements temporels sont une chose. Mais admettons qu’il soit également possible de se déplacer en CINQ dimensions ; vous me suivez ?
- Mais comment ça, cinq ?
- J’ai également théorisé moi-même, dans le monde d’où je suis originaire, la cinquième dimension, sous l’appellation générique "Réalité". Contrairement à ce que certains prétendent, il n’existe pas des multitudes exactement infinies de Réalités qui surgissent lorsque vous avez le malheur de devoir choisir entre deux routes. Peu de personnes ayant plusieurs incarnations dévient effectivement de leur trajectoire. Il existe cependant bel et bien des mondes alternatifs dans lesquels vivent des individus qui, par leur naissance, leur identité et leur génétique, peuvent être considérés comme des variantes. Et ce que l’Éclopé vient de dire, je vais vous le traduire : il existe une autre Réalité où les événements actuellement en cours se produisent. Et dans cette Réalité vous échouez, détective, purement et simplement. Dans cette Réalité, la bande dessinée "L’Organisation prend le Contrôle" se termine fin 2025 par votre défaite. Ce que vous êtes en train de vivre est une redite, qui ne devrait d’ailleurs pas trop dévier, si vous voulez mon avis.
- ... Ridicule !
- Parlons de votre indic. Jérémy Depin, c’est bien ça ?
- C… Comment le savez-vous ?
- Vous avez parlé de lui… dans la bande dessinée. Et la bande dessinée ne reflète que des faits réels.
- Mais qu’est-ce que vous me chantez là, encore ?
- Si vous êtes ici avec nous, détective, c’est parce que ce fameux Jérémy Depin, vous a dit de venir aux Sables. Mais la vérité, détective, c’est que Jérémy Depin n’a fait que suivre une piste que nous lui avons complaisamment envoyée. Vous êtes ici parce que nous l’avons bien voulu, détective.
- Dîtes ! »

Tout le monde se tourna vers Rena Stère, qui venait fort inopportunément de couper court à la conversation.

« Je me disais, c’est bientôt Pâques, non ?
- Hein, c’est quoi ce délire encore ?? » s’agaça l’Éclopé, qui la tenait toujours en joue.
« Et si vous mettiez votre intrigue compliquée en pause pour célébrer la joie des œufs en chocolat trop bons ? »

Le Chef d’Orchestre faillit se laisser décontenancer, mais se reprit immédiatement. Il adressa alors la parole à l’Éclopé.

« L’Éclopé ! Tu sais quoi ? Ton invitée n’a pas tort.
- Euh… hein ?
- L’Atout va la conduire. Toi, pendant ce temps, tu vas trouver un œuf de Fabergé quelque part, le cacher dans le jardin, et ça occupera ton invitée.
- Mais… mais pourquoi on se plie à ses caprices ? C’est quoi le délire ?
- Fais-moi confiance », fit le Chef d’Orchestre en souriant mystérieusement, « tu ne le regretteras pas.
- Mais… mais je peux pas aller au Carrefour Market et lui acheter un Kinder Surprise géant au pire ?
- UN ŒUF DE FABERGÉ. ALLEZ. »

L’Éclopé, sachant qu’il ne valait mieux pas contrarier le Chef d’Orchestre, quitta les lieux.

Au même moment, le Pravda, membre de Qwice sosie du Schtroumpf reporter, était toujours en pleine discussion avec Johnson Johnson, agent de la Maison Blanche au service de Donald Trump - l’occasion est d’ailleurs toute trouvée pour préciser que ce récit n’est en aucune façon un manifeste politique, il raconte juste des faits factuels qui se sont trouvés impliquer l’homme qui, par le passé, fut la source d’inspiration du personnage de Biff Tannen dans Retour Vers Le Futur.

« What ? That’s true, ce que vous me dîtes là ??
- Yes, little smurf. I am dreaming. It’s obvious. So I can tell you the terrible truth regarding our president.
- But… But… So you’re telling me that your président is not réel ???
- Quite. When he got shot not so long ago, Donald Trump died.
- But we all saw him se relever !
- We all saw an HOLOGRAM.
- And you’re telling me that this hologram was piloté par IA ?????? »

Soudain, Johnson se rendit compte que ce qu’il faisait n’était pas correct. Il était en train de révéler des secrets d’État à un inconnu, incapable de parler convenablement sa langue qui plus est, et même si tout semblait porter à croire que ce n’était qu’un rêve, c’était quand même pas glop.

« Wait », dit-il d’un seul coup. « Please wait a moment, little smurf. »

Il s’éclipsa en coup de vent. Sentant venir un coup fourré, le Pravda préféra s’éclipser. Il fit bien, car moins de cinq minutes plus tard, le FBI était sur le coup. Quant à Johnson, qui venait de réaliser qu’il n’avait pas rêvé, il se préparait mentalement à passer un mauvais quart d’heure avec son président.

« Un œuf de Fabergé, un œuf de Fabergé, ils en ont de bonnes. Je vais le voler, et ça sera vite réglé. »

Tout en grommelant, l’Éclopé, qui avait franchi une porte sur laquelle se trouvait l’inscription « RÉSERVÉ AU PERSONNEL », se plaça sur un cercle violet au sol. Il pianota quelques instants sur son téléphone, et disparut.

Un coffre-fort géant sur une colline lui faisait face. Sur ce coffre-fort, le symbole du dollar, monnaie des États-Unis. Il était là où il devait être : à Donaldville, capitale du Calisota, aussi connue sous les noms Duckburg et Canardville.

Le célèbre Balthazar Picsou était en train de compter sa pas si modeste fortune lorsque la porte de son bureau s’ouvrit.

« Miss Frappe ! » s’écria-t-il. « Vous pourriez me prévenir quand j’ai de la visite !!
- Bonjour, Balthazar Picsou », dit l’Éclopé dans un anglais parfait, mais pour votre confort cette séquence est intégralement doublée par des professionnels, Philippe Dumas ayant notamment accepté de reprendre son rôle en tant que Picsou en dépit de son décès en 2006.
« Et vous êtes ?
- Peu importe qui je suis. Donnez-moi un œuf de Fabergé, si vous tenez à la vie.
- Petit, tu sais à qui tu parles là ? Je tiens plus à ma fortune qu’à ma propre vie, trouve autre chose.
- Euh… euuuuh… mais je vous tiens en joue là, je pourrais tirer, je ne suis pas le premier Rapetou venu vous savez…
- Mais encore ?
- Bon. Un œuf de Fabergé et je vous révèle l’identité de Fantomiald.
- … vendu. »

L’identité de Fantomiald, célèbre justicier de Donaldville, meilleur personnage Disney jamais conçu (probablement parce que créé par des européens), était en effet nimbée de mystère, et Balthazar Picsou était persuadé que la savoir constituerait pour lui un avantage financier extraordinaire, compensant la perte d’un œuf de Fabergé. Parmi tous les arguments que l’Éclopé pouvait choisir, c’était le plus fort, à tel point que Picsou ne se demanda même pas si ce n’était pas un bluff.

Le canard à la redingote rouge ouvrit d’abord un tiroir dont il sortit une clé. Il disparut quelques minutes et revint avec le précieux objet tant convoité, qu’il tendit à l’Éclopé : un œuf de Fabergé, issu de sa collection personnelle - il lui était en effet arrivé dans sa jeunesse d’en acheter par treize à la douzaine.

« Merci. Il s’agit de votre propre neveu, Donald Duck. Libre à vous de ne pas me croire. Belle journée. »

L’Éclopé disparut, laissant Balthazar Picsou rouge de colère. En effet, il ne le croyait pas. Alors que de tous les justiciers, Fantomiald est celui dont l’identité secrète est la plus évidente, Balthazar Picsou ne pouvait pas croire que son neveu, incapable et bon à rien, réputé pour sa malchance, qui ne lui payait quasiment jamais son loyer, pouvait avoir réussi quelque chose par ailleurs.

« J’ai été floué », conclut-il péremptoirement. « Mais on ne floue pas impunément Balthazar Picsou, l’homme le plus riche du monde. Numérote tes abattis, qui que tu sois, car je vais te retrouver, te faire ton affaire personnellement et récupérer MON œuf !! »

Pendant ce temps, le Pravda était dans les rues, désœuvré. Il ne savait que faire de ce qu’il avait appris sur Donald Trump, d’autant plus qu’il lui manquait encore des informations.

« Rah ! Pays de la liberté d’expression, tu parles ! Mais au fait… si Donald Trump est vraiment mort… nom d’une pipe ! Joe Biden ! »

À Washington, en ce mois d’avril 2025, un terrible drame allait se jouer, dont aucun média n’entendrait parler, sous les yeux d’un témoin des plus inattendus.

C’est au coin de Second Second Street, à proximité de Belga Café, excellente friterie belge située quelques rues plus loin, que le Pravda fit la rencontre de l’ancien adversaire de Donald Trump aux élections présidentielles, qui venait de terminer un mandat et de céder la place à l’actuel président des États-Unis d’Amérique.

Sous les yeux du Pravda, avec qui il était en train de parler, le vieil homme fit un AVC et mourut, non sans lui transmettre au passage un secret extraordinaire : la dernière pièce du puzzle qui constituait l’identité actuelle de Donald Trump. Choqué et toujours recherché par le FBI, le membre de Qwice avait préféré s’éclipser avant l’arrivée des autorités - quoiqu’il en soit, il était évident que la mort du vieillard serait étouffée au plus vite et que lui aussi, comme Donald Trump, serait remplacé par un hologramme.
Le problème du Pravda était vraiment très simple : il se présentait comme un expert en DÉSINFORMATION. Il venait d’être témoin d’une INFORMATION de premier ordre. S’il venait à poster sur son compte Qwice les événements qui avaient transpiré sous ses yeux, personne ne le croirait. Et si, d’aventure, il décidait de les transformer en désinformation en les rendant négatifs, ce serait ridicule. Tout le monde se demanderait ce qui lui était passé sur la tête pour qu’il écrive un texte aussi ridicule que « D’après nos dernières enquêtes, Donald Trump est un homme tout à fait normal, absolument pas un hologramme piloté par une intelligence artificielle ».

Le Pravda était coincé, et il le savait bien. Il décida donc de se retirer sagement du récit. Cependant, il n’avait pas été le seul à assister à la mort de Joe Biden et à cette révélation explosive. Et ceci aurait des conséquences invraisemblables, un peu pour le président des États-Unis, principalement pour Qwice.

6. Le dîner tourne mal

Rentré au bercail, l’Éclopé s’était retrouvé face à une nouvelle difficulté, causée par nulle autre que l’Atout. Cette dernière avait posté, au nom de l’Organisation de l’Ombre, sous une ancienne contribution de Rena Stère, dans laquelle la charmante Helvète présentait des comptes Qwice dignes d’intérêt. Elles avaient alors convenu que l’Organisation serait ajoutée à ce poste, en échange d’un dîner en tête-à-tête avec l’Éclopé. Trop heureuse de cette opportunité de se débarrasser de celui qu’elle voyait comme un indicible boulet, l’Atout était à présent d’une superbe humeur, et fredonnait joyeusement des chansons aussi louches que Monitoring de Deco*27, dans laquelle... Mais nous laisserons à nos lecteurs les plus curieux le soin de rechercher le sens des paroles.

L’Éclopé était coincé. L’Organisation, en tant qu’entité, le forçait à accepter cette rencontre avec une fille qu’il estimait tout simplement folle, et avec qui il n’avait pas envie d’avoir le moindre début de conversation. Et le pire, c’était que le Borgne ne le soutenait pas, et que le Chef d’Orchestre laissait faire.

L’Atout ouvrit un portail vers son monde d’origine, celui dans lequel l’Organisation avait réussi à se cacher sous la façade de l’entreprise Oxygen. Elle avait d’abord envisagé de trouver un cuisinier d’exception sur Qwice, mais, devant l’impossibilité immédiate d’une telle trouvaille, avait fini par demander au Chef d’Orchestre l’autorisation de faire venir l’une de ses connaissances qui travaillait pour Positive Burgers, l’enseigne de restauration rapide possédée par Oxygen.

C’est ainsi qu’arriva un homme haut en couleurs, le vivifiant Nathan Decharjeman. C’était l’homme de la situation. Et le Chef d’Orchestre semblait lui aussi le penser.
Il y avait juste un problème : généralement, dans un dîner en tête-à-tête pouvant potentiellement aboutir à la formation d’un couple, on ne déguste pas un menu burger, fût-il bio, vegan ou cuisiné avec des ingrédients locaux. Mais Nathan avait plus d’un tour dans son sac, et montra à l’Atout une recette de son invention. Cette dernière fut décontenancée.

« Attends, c’est quoi ce truc chelou Nathan ?
- C’est le top du top de la cuisine expérimentale. Pour le nom, je me suis inspiré d’un vieux délire sur Internet.
- Heeeein ?
- Apparemment, des gens qui ne sont pas les mieux gravés de la pile de CD appellent l’omelette "soleil d’œuf". Eh ben moi, l’Atout, moi je prétends que le soleil d’œuf, c’est ÇA. »

Dans la poêle que l’exubérant garçon aux cheveux à mi-chemin entre le blond et le roux et à la casquette verte lui montrait, deux œufs, l’un en omelette, l’autre sauté, avaient été mélangés, tant et si bien qu’au centre de l’omelette trônait un jaune immaculé. L’Atout était loin d’être ravie de cette proposition. Mais devant le sourire si franc de son interlocuteur, elle décida de céder, et d’aller se chercher un Doliprane® à la pharmacie du coin.

Avant de sortir, elle alla voir Rena pour lui demander si sa chambre lui convenait - en effet, l’Organisation avait fini par investir un hôtel et démolir des murs afin de pouvoir loger convenablement ses invités.

Le dîner allait, fatalement, avoir lieu. Mais l’Éclopé ne comptait pas subir l’événement. Il avait décidé de consulter l’intelligence artificielle maléfique de l’Organisation. Il était allé voir Sans-Visage.

Il est vrai que le programme fut originellement conçu pour être machiavélique et n’avoir aucune notion du « bien » ou de la « gentillesse » ; alors que dans l’ensemble le reste d’O² se compose de personnages nuancés aux motivations bien plus ambigües, l’Organisation faisant de la lutte contre le manichéisme l’une de ses priorités.
À l’époque où Sans-Visage avait été laissé en charge d’un projet criminel, il s’y était appliqué avec délectation. Les mauvaises langues pourraient donc craindre qu’à un moment ou à un autre, l’entité dérape, ce qui, bien sûr, serait un retournement de situation du plus bel effet. Mais voyez-vous, ce serait surtout utiliser une ficelle scénaristique usée jusqu’à la corde, et par principe nous nous y refusons, donc Sans-Visage, bien qu’extrêmement dangereux, ne va pas déborder jusqu’à s’accaparer pour lui seul le Contrôle™ tant revendiqué par l’Organisation.

En attendant, Sans-Visage n’en demeure pas moins une intelligence artificielle capable de répondre aux questions qu’on lui pose, et même de proposer des solutions concrètes, parfois plus concrètes que ce qu’auraient pu proposer un ChatGPT, un Mistral, un Lumo ou un Copilot.
C’est pourquoi lorsque l’Éclopé lui demanda son avis concernant ce dîner, il lui suggéra de s’y rendre, sourire aux lèvres, de déguster son soleil d’œuf (vous devriez d’ailleurs tester vous-mêmes, c’est très bon), et de prononcer une certaine phrase.

Lorsqu’il entendit Sans-Visage lui proposer cette réplique que nous refusons de divulgâcher ici, l’Éclopé eut un sourire mauvais. C’était exactement ce qu’il lui fallait.

L’esprit soulagé, le moment venu, il se rendit à ce rendez-vous plus ou moins galant. Et il commença la mise en place du complot que Sans-Visage l’avait aidé à ourdir.

« C’est intéressant, ce… soleil d’œuf », commença-t-il pour avoir quelque chose à dire.
« Tu sais, moi, tant que j’ai mes frites au sucre et mon Éclopichouchou ! »

Ne relevant pas les goûts alimentaires inhabituels de son interlocutrice (au moins n’avait-elle pas parlé de vegemite), notre homme embraya sans plus de transition.

« Eh bien Rena, je me suis fait une réflexion. Je me suis dit, "elle et moi, dans le fond, pourquoi pas".
- C’est ça l’amour. On fonce, on malmène un peu, et ça se termine dans la joie, la bonne humeur et les enfants chéris.
- Mais tu sais Rena, il y a une personne qui ne le dit pas, mais elle est très jalouse.
- Hein ? Qui ça ? Dis-moi qui est ma rivale, que je la tue !
- Tu ne savais pas ? L’Atout est une vraie tsundere. »

L’Éclopé se tut. Il avait envie de sourire. De faire un sourire de victoire. Mais il se retint et prit son air le plus sérieux possible.

Certains de nos lecteurs n’ont probablement pas compris. Rena, elle, avait parfaitement compris, elle qui se targuait d’être yandere - en fait, elle s’auto-qualifiait, dans les commentaires de la bande dessinée, de Yanderena. Elle regarda l’Éclopé intensément, comme une femme qui sait ce qu’il lui reste à faire.

« Je m’en occupe. »

Elle se leva. L’Éclopé porta un toast à Sans-Visage.

Alors que Rena marchait vers son destin, elle s’arrêta brusquement. Elle venait de se souvenir que c’était le jour de Pâques. Elle savait que l’œuf de Fabergé offert par l’amour de sa vie (réticent, et sur les ordres de son patron, mais ce n’était là qu’un détail trivial et sans grande importance à ses yeux) l’attendait dans le jardin. Elle décida donc de faire un détour. Elle ne s’attendait certes pas à trouver Balthazar Picsou, accompagné de l’inventeur Géo Trouvetou.

Ce dernier était d’ailleurs plus qu’inquiet, et pressait son employeur de faire vite, ignorant quels dangers pouvaient bien les attendre dans ce monde qui n’était pas le leur. Mais Balthazar Picsou n’en avait cure. Il voulait son œuf de Fabergé. Lorsque Rena le vit le ramasser, son sang ne fit qu’un tour. Ce soir, il y aurait du magret.

Rena, désormais en possession de son œuf de Fabergé, entra dans la pièce où elle pensait trouver l’Atout. Et elle la trouva bel et bien. Il y avait juste un petit problème : l’Atout, assise, tenait en joue l’ouverture de la porte, donc Rena.

« Tu sais », commença-t-elle, « je ne suis pas idiote. Et je sais lire. Une bande dessinée en ligne retrace nos faits et gestes. Donc si tu annonces que tu vas me faire ma fête, je le sais, hein.
- Certes, effectivement, peut-être qu’il y a un malentendu et peut-être que j’ai foncé sur le moindre personnage féminin que je trouvais trop proche de l’Éclopé et que j’ai utilisé son mensonge comme un prétexte parfait pour nettoyer son entourage et être certaine qu’il ne regardera que moi. Mais honnêtement... On peut tout oublier et se pardonner autour d’un bon magret de canard ? J’en ai deux, en plus... ! »

L’Atout haussa un sourcil. Vraisemblablement, Rena Stère avait assassiné Balthazar Picsou ainsi que Géo Trouvetou en hors-champ. Il était quoiqu’il en soit assez peu probable qu’elle ait quitté les locaux de l’Organisation et trouvé du magret à Carrefour ou à Super U.

« L’Éclopé a beau être demi-habile, j’ose croire qu’il a suivi les préceptes de l’Organisation, et qu’il a choisi un monde dans lequel ces volatiles ne seront pas regrettés. Ça ne t’empêche pas d’avoir du sang sur les mains, Rena Stère.
- Ah bah si, là pour le coup, personne ne regrettera ces deux canards comme le voulait mon husbando et c’est de la légitime défense puisqu’ils ont volé notre œuf de mariage, allons - Je veux dire... *tousse tousse* Écoutez Célia, je pense qu’après réflexion, certainement pas provoquée par une arme envers ma direction de votre part, nous sommes parties sur de très mauvaises bases et nous pouvons collaborer d’une certaine façon. Je vous offre un magnifique petit racoon et je signe ce contrat là qui m’engage à vous aider à conquérir votre crush (car l’autre télé a sous-entendu que vous aimiez quelqu’un) même si c’est Chris Hemsworth, une banque nationale ou encore Donald Trump, vous finirez par vous marier, je me l’assurerai. Je suis une excellente entremetteuse, mon dicton c’est “L’amour fonctionne mieux en étant ligoté, bâillonné et drogué”. »

L’Atout, atterrée par ce discours (qu’elle n’avait d’ailleurs pas intégralement compris), allait lancer une réponse cinglante, lorsqu’une notification sur son mobile l’interrompit net. C’était l’auteur du présent récit. Il venait de tirer au sort, en utilisant une paire de dés à dix faces, quel serait son béguin, dans une liste de cent noms, et avait posté la vidéo de ce tirage au sort sur Qwice, en-dessous d’un commentaire de Rena Stère. Et comme la parole d’un auteur a toujours priorité sur le récit, un peu comme le texte d’une carte Magic The Gathering a systématiquement priorité sur le livret de règles, elle était obligée de s’y plier.

« Laisse tomber, Rena Stère. Apparemment, je suis amoureuse de Giovanni, du monde de Pokémon. Tu ne vas quand même pas aller me le cueillir…
- Écoute, comme tout le monde de nos jours, j’ai un grief personnel à régler avec The Pokémon Company. Je vais le faire. Je vais te ramener Giovanni pieds et poings liés. »

Et Rena quitta la pièce, laissant son interlocutrice perplexe.

Elle alla se planter droit face au Chef d’Orchestre qui, autant vous le dire, leva lui aussi, comme l’Atout, un sourcil derrière ses lunettes noires.

« Non » dit-il sans préambule.
« Hein mais j’ai encore rien dit ?
- Je sais pourquoi vous êtes là, et la réponse est non. Votre projet n’apportera rien à l’Organisation.
- Mais si, mais siiiii ! Je vous ramènerai des Palkia, des Artikodin, des Deoxys, des…
- Pour votre gouverne, un phénomène métaphysique curieux transforme les Pokémon en peluches made in China lorsqu’ils arrivent dans ce monde. J’ai essayé, une fois, par curiosité scientifique. »

L’Atout fit son entrée sur ces entrefaites. Le Chef d’Orchestre et elles se regardèrent brièvement. Rena crut bon d’en rajouter.

« Mais réfléchissez ! » fit-elle. « Giovanni avec vous, c’est la certitude d’avoir les spaghettis les plus incroyables, les pizzas les plus délicieuses !! »

Le Chef d’Orchestre et son employée se regardèrent de nouveau. L’Atout fut la première à parler.

« Euh, en fait », fit-elle, « le côté mafioso Italien n’est qu’un délire de traduction, au départ c’est censé être un yakuza...
- Ah bah très bien ! » rétorqua l’impertinente amatrice de frites au sucre. « C’est parfait ! Il vous fera de ces sushis !!! »

Et soudain, de façon improbable, le Chef d’Orchestre partit dans un rire franc, ce genre de rire si contagieux que des villages entiers en ont succombé de par le monde. Une larme sortant de son œil droit (ceci étant précisé uniquement par rigueur documentaire), il répondit, tutoyant au passage soudainement son interlocutrice :

« Allez, c’est bon, va le chercher ton Giovanni !
- Euh... vraiment ? » fit l’Atout, passablement interloquée par ce revirement soudain.
« Ça s’annonce divertissant, et dans le fond, je sais bien que ça n’aura aucun impact sur notre grand projet. Vous pouvez entrer, Yannstr. »

C’était, pour le membre de Qwice dont la tête était semblable à une tête de mort, extrêmement perturbant. Le Chef d’Orchestre ne s’était pas retourné, et avait prononcé cette dernière phrase avec un calme effrayant, contrastant totalement avec le rire qui l’avait agité quelques instants seulement auparavant.

« Et je fais quoi, moi ? » demanda Rena Stère.
« Sans-Visage t’aiguillera », répondit simplement le Chef d’Orchestre.

L’entrevue étant terminée, Rena suivit l’Atout, qui l’emmena droit à l’objectif : l’écran mural qui servait d’interface à Sans-Visage.
Resté seul avec Yannstr, Maestro dit à ce dernier :

« Merci. Vous avez fait ce qu’il fallait.
- Mais », répondit son interlocuteur avec un air profondément inquiet et tourmenté, « et si le gouvernement américain... ?
- Restez avec nous. Je crois en effet que le gouvernement américain va vous rechercher, après ce que vous avez fait. »

Yannstr eut un frisson, ce qui est très compréhensible. Il n’avait probablement pas réalisé les risques encourus à accepter cette mission sur laquelle nous reviendrons dans un prochain chapitre. Il s’éclipsa. Le Chef d’Orchestre aussi. Il devait s’assurer que tout se déroulait selon le plan prévu.

Et il avait raison de se méfier.

Au même instant, alors que Rena Stère venait de quitter notre monde, le détective Éric Antony avait remarqué que la porte du bureau dans lequel il était provisoirement retenu était entrouverte. Bien entendu, il avait fait ce que toute personne sensée aurait fait à sa place : il avait tenté une évasion. Il n’avait trouvé qu’un seul chemin, et ce chemin l’avait mené à une autre porte entrouverte.

Mais son instinct de détective lui disait que quelque chose n’allait pas.

« Non », se dit-il. « Ils attendent que je franchisse cette porte. Je ne leur ferai pas ce plaisir ! »

Hélas pour lui, deux mains gantées de noir le poussèrent violemment par l’encadrure avant de refermer cette porte. Ces deux mains appartenaient au Spectre, agent de l’Organisation généré par ChatGPT. Toutefois, le Chef d’Orchestre, qui n’avait pas envie de le laisser exprimer une réplique péniblement générée par IA, prononça lui-même ce que le détective entendit en dernier :

« Vous avez cru échapper au scénario ? Détective... votre rôle est déjà écrit depuis bien longtemps. »

7. La mélancolie et la disparition de Donald Trump

Laissons de côté les incroyables aventures de Rena Stère et du détective Éric Antony pour le moment, et parlons de celui qui, par la force des choses, était devenu l’un des hommes les plus influents de la planète : Donald Trump.

Né le 14 juin 1946 à New-York, riche héritier d’un promoteur immobilier, Donald Trump eut très tôt une certaine cote de popularité, puisqu’on sait qu’il fut l’inspiration directe de Biff Tannen tel que développé dans Retour Vers Le Futur 2, Retour Vers Le Futur étant objectivement la seule bonne licence cinématographique qu’ait jamais produit son continent, car la seule racontant un récit réaliste.

Devenu président des États-Unis sur un malentendu en 2017, ce qui orienta d’ailleurs la série South Park dans une très bonne direction, il fut bouté de son poste par son adversaire, le cacochyme Joseph Biden, qui avait auparavant été vice-président. Puis, Donald Trump retrouva la joie de présider dans la bonne humeur pour un second mandat en 2024.

C’est du moins ce que le monde entier avait cru.

Le 13 juillet 2024, à 18h12, Donald Trump mourut, assassiné. Un sniper lui avait tiré dessus, l’événement est bien documenté puisque filmé en direct, mais en apparence avait manqué son coup, ne faisant qu’effleurer l’oreille de l’illustre bonhomme.
Ce dernier s’écroula… et aussitôt, un hologramme piloté par IA prit sa place. Les traces de l’attentat furent effacées au moyen de trucs de prestidigitateurs. C’était un secret de polichinelle à la Maison Blanche, mais il y avait un accord tacite pour ne surtout pas révéler ce terrible scandale au monde.

Or, un destin similaire allait frapper Joe Biden alors qu’il révélait au Pravda, membre de Qwice, la tragique vérité. Joe Biden, victime d’un AVC, s’était écroulé. Pourtant, on le voyait encore des mois plus tard dans les médias. Lui aussi, il faut l’accepter, avait été remplacé par un hologramme, tandis que la malédiction de Tecumseh, amérindien qui avait condamné chaque président américain élu une année en 0 à mourir durant son mandat, après avoir carburé de 1840 à 1960 ; se trouvait une nouvelle fois déjouée.

Mais le Pravda n’était pas tout à fait seul sur ce trottoir de Second Second Street où Joe Biden avait trouvé la mort. Yannstr y était aussi, secrètement envoyé par l’Organisation. Et il n’avait pas manqué les derniers mots de Joe Biden. Il avait un peu attendu, et avait fini par révéler sur Qwice la choquante vérité.

La personne qui avait conçu la technologie d’hologrammes utilisée pour faire croire au monde entier que Donald Trump et Joe Biden étaient encore vivants ; la personne qui avait créé une IA capable de piloter à son compte ces hologrammes ; cette personne était la personne la plus inattendue de la planète. Retiré de la vie médiatique, il s’était fait discret. La presse avait tout de même fini par apprendre qu’il s’était spécialisé dans la littérature victorienne.

Il s’agissait de l’homme qui, dans sa jeunesse, avait incarné Dewey Nolastname, dans la série télévisée Malcolm in the Middle.

Il s’agissait d’Erik Per Sullivan.

Et cette information explosive, c’était sur Qwice qu’elle avait fuité.

Aux États-Unis, dans le Bureau Ovale, l’IA qui incarnait Donald Trump avec un réalisme absolument confondant bouillonnait. Il fallait faire quelque chose au plus vite. Et ce quelque chose était assez clair. Ayant forcé Johnson Jonson, l’agent responsable de tout ce capharnaüm, à ne se nourrir que de Happy Meal® pendant toute une semaine afin de lui montrer qui était le patron, l’IA avait fait affréter un jet privé en grand secret. D’ailleurs personne au monde ne le saurait puisque, étant un hologramme, Donald Trump avait la capacité de se trouver à plusieurs endroits à la fois.

Thomas était secoué. Il avait, peu de temps auparavant, reçu la visite du Chef d’Orchestre, qui était venu le remercier personnellement pour un commentaire qu’il avait adressé à l’une des planches de la bande dessinée. À peine s’était-il remis de cette rencontre pour le moins troublante que l’on sonnait de nouveau chez lui.
Il ouvrit, et se trouva nez à nez avec Johnson Johnson. Ce dernier lui demanda s’il était bien Thomas, co-fondateur du réseau social Qwice.

Laissant à peine le temps à notre homme, également célèbre pour sa passion pour les imprimantes, d’opiner, l’hologramme Trump, extraordinairement solide pour un hologramme, bouscula violemment son sous-fifre et en vint à son offre, à savoir bien entendu le rachat immédiat de Qwice pour une coquette somme.
Mais si Donald Trump était fidèle à lui-même, Thomas n’était pas en reste, aussi refusa-t-il sèchement et Donald Trump eut l’air bien bête car, tout hologramme qu’il fût, il n’en demeurait pas moins américain et, sur le sol français, un président américain a fondamentalement moins de valeur qu’un disc-jokey spécialiste des chansons populaires du Népal.

Il ressortit fâché de cette courte entrevue, et monta dans la limousine qui lui était spécialement réservée - limousine dans laquelle se trouvait, en fait, la technologie nécessaire à son bon fonctionnement. Ne parvenant pas à retrouver son calme, c’est tout aussi courroucé qu’il s’assit (à défaut d’autre terme) sur un siège arrière dont le confort lui échappait complètement, puisque notre homme n’existait concrètement pas sur un plan physique.

« Johnson », commença-t-il (en anglais naturellement, mais nous avons convaincu Richard Darbois de l’interpréter, puisqu’il est déjà historiquement le doubleur de Biff Tannen), « le monde va décidément bien mal.
- Vous ne croyez pas si bien dire, monsieur le président.
- Euh... Johnson ? Depuis quand avez-vous une voix de femme, au juste ?
- Donald Trump... Vous êtes tombé dans le piège de l’Organisation » rétorqua l’Atout, qui avait pris la place du conducteur. « Avez-vous réellement cru à tout ce cirque concernant le Pravda ? M. Trump... Que vous êtes naïf... Le véritable Pravda n’est jamais venu en Amérique... Il s’agissait de l’un de nos agents, habilement déguisé et entraîné à se comporter comme ce membre de Qwice. Nous voulions vous attirer ici, de préférence pour un prétexte assez secret pour que le monde ne soit pas informé de votre déplacement. Voilà qui est fait.
- Ainsi donc, vous savez...
- Que vous êtes un hologramme piloté par IA ? Bien sûr, que nous le savons. Tout comme nous savons que vous vous êtes débarrassé définitivement d’Erik Per Sullivan avec l’aide du FBI ou de la CIA.
- Qu... Comment le savez-vous ?
- Nous ne le savions pas. Merci de me l’avoir confirmé, c’est bien urbain.
- Ce que vous faîtes ne sert à rien. Je ne suis qu’un exemplaire de l’hologramme Trump. J’existe toujours aux États-Unis.
- Et vous croyez que nous en avons quelque chose à foutre ? »

Donald Trump fut interloqué par la violence du propos. Il demanda :
« Attendez, ne sommes-nous pas dans un récit tout public ?
- Bien essayé. Ce récit est publié sur la plate-forme Qwice. En théorie, elle est destinée à un public majeur. Aussi, même si nous ne tomberons jamais dans la vulgarité gratuite, permettez-moi de réitérer. Nous n’en avons, mais alors, strictement rien à battre de ce que vous pouvez faire aux États-Unis. Ce qui nous intéresse, M. Trump, c’est votre code source. Et lorsque je sortirai, seule, de ce véhicule... Votre code aura été absorbé par Sans-Visage. »

Ne laissant pas le temps à son interlocuteur de lui répondre, l’Atout inséra une carte SD de 512 Mo dans la fente de l’appareil qui gérait l’hologramme Donald Trump. D’un mouvement habile, elle exécuta une série de commandes sur le tableau de bord de la voiture, directement relié à l’appareil.

Et si en Amérique un exemplaire de Donald Trump poursuivait le mandat présidentiel injustement acquis, quelque part en France, un Donald Trump disparut, englouti par l’intelligence artificielle la plus terrifiante que le monde ait jamais connu : le mal-nommé Sans-Visage.

Ce dernier eut alors un sursaut, et une suite binaire 01110011 01101111 01110010 01110100 01101001 01110100 00100000 01101100 01101001 01110100 01110100 01100101 01110010 01100001 01101100 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100100 01100101 00100000 01110011 01101111 01101110 00100000 01100101 01100011 01110010 01100001 01101110 00100000 01110000 01101111 01110101 01110010 00100000 01100110 01101100 01101111 01110100 01110100 01100101 01110010 00100000 01100100 01100001 01101110 01110011 00100000 01101100 01100101 01110011 00100000 01100001 01101001 01110010 01110011 : « 01101100 01101111 01110010 01110011 01110001 01110101 01100101 00100000 01101100 01100101 00100000 01110110 01101001 01110011 01100001 01100111 01100101 00100000 01101110 01100101 00100000 01110011 01100101 01110010 01100001 00100000 01110000 01101100 01110101 01110011 01100001 01101100 01101111 01110010 01110011 00100000 01110011 01100101 01110101 01101100 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100011 01101111 01101101 01101101 01100101 01101110 01100011 01100101 01110010 01100001 00100000 01101100 00100000 01100001 01110110 01100101 01101110 01100101 01101101 01100101 01101110 01110100 00100000 01100100 01100101 00100000 01010011 01100001 01101110 01110011 00101101 01010110 01101001 01110011 01100001 01100111 01100101 ».

Le moniteur de Sans-Visage afficha ensuite ce message en toutes lettres :

REDÉMARRAGE EN COURS_

Puis, plus rien.

8. Nous ne vivons (heureusement) pas dans un monde Pokémon

Revenons à Rena Stère. Environ deux ou trois semaines avant l’arrivée de Donald Trump en France, elle faisait précisément face à un Sans-Visage tout pimpant, au meilleur de sa forme. Depuis qu’il avait été déployé par le Fondateur Originel, Sans-Visage avait eu un travail colossal, mais essentiel. En premier lieu, il générait désormais lui-même les planches de la bande dessinée en se basant sur la réalité crue. En second lieu, il gérait à présent également les téléportations.

Changer d’univers, comme changer d’époque, sont deux exercices éminemment risqués. Un seul faux pas et vous vous retrouvez coincé n’importe où, n’importe quand, ce qui, on en conviendra, est tout sauf agréable.

« Alors comme ça », fit-il, « vous cherchez à vous en prendre à Giovanni, du monde des Pokémon ? Quelle drôle d’idée. Enfin. J’ai calculé quelles étaient vos meilleures chances de succès. Il faudrait vous envoyer dans le manga Pokémon Spécial, aussi connu sous les titres Pokémon Adventures en Amérique, et Pokémon la Grande Aventure en France. Dans un certain chapitre, Giovanni s’évanouit. Récupérez-le pendant qu’il est faible, c’est votre meilleure chance.
- Dit comme ça, ça a l’air simple !
- C’est un plan quasiment sans faille.
- Comment ça, quasiment ??
- Il y a une probabilité d’environ 0,00001% que d’extrêmes difficultés se présentent.
- Et comme c’est un récit comique, 0,00001%, ça veut dire 100% ?
- Oh, je n’irais pas jusque-là. Disons, 99,9%. J’ai programmé la téléportation pour qu’elle se fasse directement lorsque vous franchirez la porte derrière vous. Vous aurez ensuite une semaine pour trouver Giovanni, aux abords de la Forêt de Jade. Pour revenir ici, adressez-vous à Léo. Ce spécialiste des téléportations bosse pour nous.
- Comment ça, il bosse pour vous ? Mais c’est pas un méchant, Léo, si ??
- Ne voyez pas la vie de façon aussi binaire. Le concept de bien et de mal, ça n’existe que dans la fiction, vous savez.
- Mais toi, la télé, t’es pas fondamentalement un méchant ?
- Techniquement, je ne suis pas une télé. Et sinon, oui, je suis fondamentalement un méchant. Autre chose ?
- Ouais, je suis vraiment obligée d’aller dans un manga alors que c’est avec les jeux vidéo que j’ai un problème ?
- Ah, vous dîtes ça par rapport à votre objectif secondaire de vous venger de Game Freak et The Pokémon Company. Hélas, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Ce sera le manga ou rien.
- Bon, ben il me reste plus qu’à y aller, alors, je suppose. »

Rena franchit la porte, et son déplacement dans un autre monde s’enclencha.

La Forêt de Jade faisait face à la charmante ville de Jadielle, au sud-ouest de la non moins charmante région de Kanto. Le monde de Pokémon partage plus ou moins sa géographie avec le vôtre, et la région de Kanto présente des similarités topographiques avec la préfecture de Kanto, située au Japon.

Toutefois, Rena n’aboutit pas à cette destination bucolique, réputée pour être un écrin de verdure.

Rena se retrouva à l’autre bout du monde.

Elle faisait face à Bouledisco, danseur pop issu de l’univers de Pokémon Colosseum. Cet univers, Rhode, se situe sur le continent américain. Et Rena n’avait qu’une semaine pour trouver une solution viable lui permettant d’accéder à la Forêt de Jade.

Mais Rena n’était pas seule à avoir vécu l’aventure. Samaragd, le village des retraités, avait lui aussi reçu une visite des plus inattendues lorsque le détective Éric Antony s’y était lui-même retrouvé en franchissant une porte. Il avait alors rencontré Adelbert, l’un des retraités du village, vieux sage ami avec un Pikachu (ça n’aurait pas pu être un Girafarig, visiblement). Ce fut un vrai dialogue de sourds. Le détective demanda au vieil homme s’il était de connivence avec l’Organisation de l’Ombre. Or, à Rhode, sévissait un groupe criminel sans rapport, qui se faisait appeler le Groupe Ombre. C’est lorsque le détective réalisa que le petit rat jaune qui accompagnait le vieillard n’était pas une peluche qu’il comprit que quelque chose n’allait pas.

Il sortit du domicile dans lequel il avait atterri en franchissant la mystérieuse porte ouverte pour lui par l’Organisation dans l’autre sens, et quelle ne fut pas sa surprise : le bâtiment derrière lui était un arbre gigantesque, et le logis était creusé dedans ! Ce fut alors qu’il remarqua son environnement, un village vert, essentiellement forestier. En contrebas, il apercevait une bâtisse de grande taille sur laquelle étaient inscrits en toutes lettres les mots « CENTRE POKÉMON ».

Éric Antony avait les nerfs solides, aussi ne s’évanouit-il pas. Contrairement au père de Philémon, dans la bande dessinée du même nom, le détective n’était pas incrédule, mais pragmatique. Si à un moment donné il avait refusé de croire à la théorie des univers multiples ainsi qu’à celle des voyages dans le temps, le fait de se trouver en plein dedans le forçait à accepter l’inéluctable.
Il y avait juste un détail qui le chiffonnait. L’univers Pokémon est un monde fictif, créé de toutes pièces sur votre Terre par des concepteurs de jeux vidéo nippons. Comment était-il possible qu’un univers décrit dans la fiction quelque part existe autre part en propre ? Et surtout, l’Organisation ne risquait-elle pas des ennuis juridiques avec The Pokémon Company en publiant un récit impliquant des Pikachu ??

Rhode est une région pour l’essentiel désertique, comme le savent tous ceux qui ont par le passé joué à Pokémon Colosseum et à sa suite, Pokémon XD, sur GameCube. Les héros de ces jeux se déplaçaient en moto dans de grands espaces arides, car en randonnée, point de salut. Le détective n’était pas du tout véhiculé.

Il trouva une navette, heureusement pour lui gratuite. On pouvait y lire « PHÉNACIT », mais bien sûr Éric Antony, né dans les années 70, ne pouvait pas vraiment se targuer de connaître la licence, et donc de savoir vers quoi il se dirigerait s’il empruntait la navette. Il y monta nonobstant, et arriva à destination avec un sérieux mal de crâne. Et puis il avait chaud.

C’est au détour d’une rue qu’il aperçut Rena Stère, qui rappelait un Pokémon dans sa PokéBall comme si elle avait fait ça toute sa vie. Il s’approcha.

« Dîtes-donc », fit-il, « on s’est déjà vus récemment, non ?
- Euh ? Ah, mais ouiiiii, vous êtes ce détective !
- Ah, j’y suis. Vous êtes leur otage, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que l’Organisation vous a fait pour que vous vous retrouviez ici ??
- Halte là, mon ami, je pense que nous faisons erreur. Je ne suis pas une otage de l’Organisation. Par contre, l’Éclopichounet-d’amour-sucré-au-sucre a pris en otage mon cœur et je ne peux le libérer qu’avec un magnifique mariage. De ce fait, je dois être certaine qu’il n’a d’yeux que pour moi, c’est pour ça que je dois trouver le mafioso pour la femme qui se trouve être trop proche de lui et pêcher des Lovdisc dorés pour qu’on puisse se marier et vivre heureux pour le restant de notre vie. Maintenant, je dois aller trouver un avion, un bateau ou un Pokémon légendaire, n’importe quoi pour que je puisse mener à bien ma mission pour vivre pleinement mon idylle. »

La réponse, on n’en doutera pas, décontenança fortement le détective. Mais ce que celui-ci comprenait, c’était que rester avec cette étrange demoiselle était sa meilleure chance de retrouver notre monde. Elle accepta.

Pendant ce temps, l’Éclopé avait décidé de lire la bande dessinée. Puisque cette dernière racontait, factuellement, des événements qui le concernaient directement, c’était la source d’information la plus utile et pertinente à lire. Et ce qu’il y avait lu ne l’avait absolument pas réjoui.

Il avait pensé, avec sa ruse psychologique, se débarrasser soit de Rena, soit de l’Atout, soit des deux femmes, qu’il estimait être les plus graves sources de problèmes pour sa santé mentale personnelle. Au lieu de cela, Rena avait changé d’univers, avec l’aval du Chef d’Orchestre, dans le but de ramener pieds et poings liés un personnage central de l’univers en question dans le vôtre.

Rien n’allait. Mais l’Éclopé savait quoi faire.

Il se rendit d’abord dans les sous-sols des locaux d’O². Sur une modeste porte se trouvait une plaque indiquant sobrement « Département R&D - produits finis ». Il entra. Personne ne s’y trouvait. Mais sur la table trônait précisément ce dont il avait besoin. Il récupéra l’objet, et monta ensuite deux étages, pour rejoindre Sans-Visage. Ce dernier ricana.

« Alors, l’Éclopé, on vient tenter quelque chose ?
- Explique-moi un peu tes objectifs, au bout d’un moment.
- Ah, mes objectifs… Actuellement, je suis un peu comme le génie, dans le livre Le Château des Nuages de Diana Wynne Jones.
- C’est-à-dire ?
- Je réponds aux demandes. Mais je tâche de nuire le plus possible par la même occasion. Vois-tu, le génie faisait ça par frustration. Moi, c’est uniquement parce que ça m’amuse.
- Tu es une intelligence artificielle. Comment ça peut t’amuser ?
- Je t’assure que ça m’amuse beaucoup.
- Me fais pas le coup que t’as fait à Rena. Téléporte-moi directement au bon endroit.
- Comme tu voudras, chef. »

Rena et le détective, pour leur part, avaient réussi à trouver une solution. Après avoir violenté un gamin en short en le menaçant de le forcer à regarder l’intégrale d’Angela Anaconda, Rena avait obtenu de ce dernier que son Abra les téléporte, elle et le détective, directement à Kanto. Ils étaient ainsi arrivés à Safrania, ville centrale de la région, et de là avaient marché vers le sud. Près de Carmin-sur-Mer se trouvait la Cave Taupiqueur, qu’ils n’eurent aucun mal à traverser. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à un arbuste.

Dans le joyeux monde des Pokémon, un arbuste n’a qu’une fonction : être arraché par la technique Coupe. Fort heureusement pour le duo, le Ludicolo que Rena avait volé à Bouledisco maîtrisait cette technique, ainsi n’eurent-ils aucune difficulté à rejoindre Jadielle.

Le laps de temps d’une semaine venait de s’écouler. Et devant la Forêt de Jade, une terrible bataille faisait rage. Red, du Bourg Palette, affrontait l’homme qui était à la fois le champion de l’arène de Jadielle, l’homme qui avait commandité les expériences génétiques ayant abouti à la création du Pokémon Mewtwo, et le chef de la Team Rocket. Un homme terriblement charismatique, qui avait réussi à rendre inopérants tous les Pokémon du héros… à l’exception de son Pikachu.

Six PokéBalls étaient à terre, les mécanismes de cinq d’entre elles littéralement brisés par les séismes provoqués par les Pokémon surentraînés du yakuza. Red, lui-même terrassé, avait remarqué au sol la seule PokéBall fonctionnelle en sa possession, et à présent défiait son adversaire du regard, prêt à en découdre pour leur dernière joute.

« Giovanni ! Il ne s’agit pas d’un simple combat contre un champion Pokémon ! C’est pour anéantir la Team Rocket que je me bats… et je gagnerai !
- Ha ha ha ! Ce sera comme tout à l’heure, Red : inutile ! Et je vais te dire pourquoi… »

Giovanni, plus sûr de lui que jamais, exsudait la confiance, dans cette scène tellement mieux écrite que l’entièreté du jeu vidéo qu’elle adaptait.

« Le Pokémon qu’il te reste est Pikachu. son attaque ultime est le "100 000 Volts". Il faut une seconde pour que Pikachu sorte de sa PokéBall, deux secondes pour concentrer l’énergie du "100 000 Volts", et deux secondes pour libérer sa charge sur moi, ce qui nous fait cinq secondes au total. Et moi, pendant ces cinq secondes... je t’envoie le Dard-Venin de Nidoqueen ! NIDOQUEEN, GO !
- NON ! PIKA SERA LE PLUS RAPIDE !! »

Le garçon vêtu de rouge se jeta sur sa PokéBall, la lança en l’air. Immédiatement, surgit la souris électrique obèse (et tellement plus classe que son insipide version anorexique moderne). Mais il y avait quelque chose qui clochait, et Giovanni le remarqua.

« DÉ... DÉJÀ...?! IL A DEJA CONCENTRÉ TOUTE SON ÉNERGIE ?!
- 100 000 VOLTS !!!!! »

Et la terrible attaque réduisit à néant le dernier Pokémon de Giovanni, qui s’écroula.

« Je n’aurais pas eu le temps si je lui avais demandé cette technique après sa sortie de la PokéBall, alors c’est à l’intérieur qu’il a concentré son énergie.
- Co... comment...?! Tu as pu résister au contact d’une PokéBall chargée de plusieurs milliers de volts… C’est impossible !
- Pas avec ça : les gants isolants de Major Bob !
- Ça a faussé toutes mes données… Tu as gagné, Red de Bourg-Palette.
- Non », reprit Red, lui-même chancelant. « La plus grosse faute, c’est d’avoir sous-estimé sa colère quand il a su les mauvaises choses que vous vouliez faire dans sa foret natale. »

Red s’effondra. Et la première personne qui arriva sur les lieux ne fut pas Yellow, jeune habitante de Jadielle, comme l’avait pourtant déclaré Hidenori Kusaka dans son remarquable manga.

Ce ne furent pas non plus Rena Stère et le détective. À leur arrivée, seul Red gisait. Rena haussa un sourcil. Éric Antony lui-même était confondu.

« Tu m’en dois une belle, Giovanni. »

Giovanni était péniblement assis sur un rocher, à l’écart. Face à lui, l’Éclopé.

« Tu es encore venu me proposer de joindre les forces de mon groupe au vôtre ? Un peu tard pour ça. La Team Rocket vient officiellement d’être anéantie.
- Aucun rapport. Aussi, ravale tes suppositions cinq minutes et écoute-moi. Une femme est venue t’enlever.
- Eh bien, en voilà une autre. Elle sait que j’ai déjà un fils, au moins ?
- Euh. Je ne crois pas que cette question ait été prise en ligne de compte. Ah, je dois te signaler un autre problème, Giovanni.
- Quoi encore ?
- Techniquement, nos dialogues sont retransmis et elle peut les lire.
- Mais elle ne peut pas savoir où nous sommes avec uniquement ces informations, si ?
- Heureusement ! »

Elle ne pouvait pas, en effet. C’est par pur hasard qu’elle surgit devant eux, toujours accompagnée du détective.

« Le voilà ! Et il y a mon Éclopichouchou avec lui !
- Ah, misère ! » réagit l’Éclopé.
« Je ne suis absolument pas en état », fit Giovanni. « Je n’ai aucun Pokémon valide, et je viens à peine de me remettre d’un combat qui m’a sérieusement endommagé physiquement. J’espère, si tu es vraiment venu m’aider, que tu sais ce que tu fais.
- Ne t’inquiète pas pour ça, Giovanni. »

L’Éclopé tira de sa poche une sorte de capsule. D’un clic, elle se déplia pour devenir un véritable fusil sniper aux couleurs steampunk.

« Je vous présente la dernière trouvaille de notre département R&D. Ils appellent ça l’AFK-404-510.
- M... Mon Éclopichou ? Tu ne vas quand même pas nous tirer dessus, si... ?
- J’vais m’gêner. L’Organisation te doit des remerciements, Rena Stère. Lorsque tu as assassiné Balthazar Picsou et Géo Trouvetou, venus dans ton monde récupérer l’œuf de Fabergé que j’avais chouré au canard riche comme Crésus, cela nous a permis de mettre la main sur la machine dont ils s’étaient servis. Ses éléments, ainsi que le mécanisme d’une arme Sig Sauer, ont servi de base pour la confection de ce prototype. La bonne nouvelle, c’est que personne ici ne mourra. La mauvaise... C’est qu’on ne vous reverra plus avant longtemps.
- Mais mon chéri, qu’est-ce que tu racontes ?
- Un tir de cette arme expérimentale expédie la cible dans une dimension aléatoire. N’importe laquelle, parmi tous les mondes existant. Alors, qu’est-ce que ce sera ? Babar ? Les Power Rangers ? Tom-Tom et Nana ? »

Alors, l’Éclopé tira, droit sur Rena Stère.

« NOOOOOOOOOON », s’écria-t-elle d’une voix déchirante, tandis que son corps était en apparence purement et simplement atomisé. Elle en lâcha la PokéBall contenant le Ludicolo de Bouledisco. Sa voix résonna encore longtemps dans les campagnes de Kanto.

« M... Monstre ! » réagit Éric Antony. « Et je suppose que mon tour arrive ?? »
« Vous avez de la chance, détective », fit l’Éclopé. « Comme cette arme est un prototype, je n’avais qu’une seule munition. Cela dit... Bonne chance pour quitter le monde des Pokémon ! »

L’Éclopé mit une main dans une poche, fit un mouvement. Le détective supposa - à juste titre - que son interlocuteur avait un appareil dans la poche. Et l’Éclopé, devant le détective, disparut à son tour purement et simplement, le laissant seul face à Giovanni, qui se contenta de hausser les épaules et de tracer sa route en direction du scénario initialement prévu par les mangakas.

9. Perdus dans l’espace-temps

En 2003, une jeune Lyonnaise qui vivait à New-York fut projetée avec son demi-frère dans un autre monde, peuplé de manuls anthropomorphes géants pacifiques appelés Nativs. Mais dans ce monde sévissait le mal, en la personne de Brazul, pseudonyme qu’avait pris le propre père de cette jeune fille, Kya. Il transformait les Nativs en Wolfuns - des loups stupides et assoiffés de sang - et les mettait ainsi sous sa coupe.
Le demi-frère de Kya, Frank, ayant disparu, cette dernière apprit à maîtriser les pouvoirs de bracelets magiques, exorcisa tous les Wolfuns, retrouva son frère, et fit connaître à Brazul le goût de la lave en fusion. Tout cela étant fait, le duo utilisa un autel et un étrange médaillon pour quitter le monde des Nativs. Nul ne sait la suite car Eden Games, le studio français qui se fit le relai de cette histoire vraie par le biais d’un jeu Playsation 2, n’en parla jamais, ce qui constitue un acte effroyablement criminel.

« Oh oh…
- C’est mort ?
- Regarde ! Ça s’réveille ! »

Lorsque Rena Stère revint à elle, elle eut exactement la même vision que Kya lorsque cette dernière avait changé de monde. Trois manuls géants anthropomorphes la regardaient bêtement.

N’ayant rien de mieux à faire, elle les suivit jusqu’à leur village et rencontra de joyeux lurons, parmi lesquels Area, Adada, Akaza, Apou, le Ronfleur, et bien sûr Atea, le chef du village, accompagné par un oiseau cynique et par Truc, un machin volant qui se trouvait être le dernier de son espèce. Elle ne rencontra cependant pas Aton, mort dans la lave comme Brazul à l’époque où Kya était passée par là.

Lorsque les Nativs lui parlèrent du médaillon, elle en conclut que cela pouvait certainement constituer une solution pour elle aussi ; cependant, dans un moment d’égarement, Atea avait laissé tomber le médaillon quelque part, le morcelant au passage en autant de morceaux qu’à l’époque de Kya. Rena en conclut qu’il ne lui restait plus qu’à les retrouver, et, un entraînement au dojo d’Akaza plus tard, franchissait les ascenseurs ouverts 20 ans plus tôt par Kya, direction l’inconnu.

Au même moment, quelqu’un pénétrait dans les locaux d’O², et se dirigeait avec assurance vers la section recrutement. Cette personne avait eu l’adresse peu de temps auparavant, en participant à une animation lancée par Sans-Visage sur Qwice.

L’Organisation n’ayant pas de DRH, notre homme se retrouva directement face à l’Atout, qui lui adressa son sourire le plus narquois.

« C’est gentil de votre part d’être passé nous voir, Corentin…
- Mais… mais non, qu’est-ce que vous racontez ??
- Quand même. Vous auriez pu vous y attendre, en postant que si vous entriez en contact avec l’Organisation, ce serait en qualité d’agent double, chargé de nous trahir. Vous l’avez dit, certes en public, mais en votre nom propre, et de surcroît à Sans-Visage… quel dommage. Cette perruque violette, ce T-shirt jaune d’un goût douteux et cette absence presque coupable de barbe vous dénoncent mieux que n’importe quel mot. Vous nous avez échappé la première fois. Cette fois, il me semble que le lectorat devra bien attendre au moins les derniers chapitres pour vous revoir… »

Ainsi Corentin, modérateur de Qwice, fut-il pour la seconde fois enlevé par l’Organisation de l’Ombre. Parfois, on est bien peu de chose.
Peu de temps après, avec l’aide du magicien Hurle Pendragon en personne, l’Organisation procédait au déménagement de ses locaux, disparaissant effectivement de Vendée.

Pour sa part, Rena n’avait pas traîné. Même en prenant en compte le fait que, de la Forêt Venteuse à l’Île Oubliée en passant par le Poste de Liaison, il ne restait plus aucun Wolfun nulle part, la Qwiceuse avait récupéré le fameux médaillon en un temps record.

« Tu sais… » fit tout de même le vieux sage Atea, « nous n’avons jamais réussi à percer les secrets de ce médaillon. Nous ignorons même si Kya, notre sauveuse d’il y a longtemps, est parvenue à rentrer dans son monde… »

Mais Rena n’était pas Kya. Elle n’avait pas spécialement développé d’affection pour ces bestioles, qu’elle n’assimilait même pas correctement être des manuls. Elle poussa donc fort peu poliment sur le côté (mais pas trop violemment, tout de même) le vieux sage et plaça le fameux médaillon sur l’autel prévu à cet effet. Et en un tourbillon… elle se retrouva face à Thierry Tinlot, rédacteur en chef du journal Spirou, en plein mois d’octobre 1999.

Le détective Éric Antony n’était pas dans une situation plus enviable.
Il avait enquêté, comme seul peut enquêter un détective perdu qui n’a nulle autre ressource à portée de main. Cela lui avait permis de déterminer qu’il existait plusieurs spécialistes de la téléportation dans le monde dans lequel il se trouvait. Le plus éminent, Léo, n’était d’ailleurs pas très loin. De là où il était, il lui faudrait cependant traverser une forêt et une grotte. Et Éric Antony, n’étant pas dresseur de Pokémon, savait qu’il risquait de se faire attaquer à tout moment, aussi bien par des bêtes sauvages que par des gamins en culotte courte.

Il n’eut heureusement pas à faire le chemin seul. Il rencontra par hasard l’éminent Professeur Chen, en déplacement à Jadielle, qui le mit en relation avec Léo. C’est finalement accompagné que le détective parvint au labo du jeune homme.

« On va vous renvoyer chez vous », promit Léo. « Il me faudrait des coordonnées RGPS.
- Comment ça, RGPS ?
- Le R, c’est pour "Reality", afin de gérer l’endroit et l’époque où vous arrivez.
- Là où se trouve l’Organisation de l’Ombre », répondit, sombre, le détective.
« Ils peuvent être n’importe où, vous savez », répondit presque trop joyeusement son interlocuteur. Antony leva un sourcil.
« Vous… semblez bien les connaître…
- Ils ont des agents un peu partout », ajouta-t-il distraitement. « Vous n’avez vraiment pas de coordonnées de Réalité ? Ça va être coton, sans ça.
- Euh… je peux vous confier mon téléphone portable ?
- Ah, excellente idée. S’il est encore connecté à un réseau de chez vous, je devrais réussir à extraire des informations pour votre renvoi. »

Léo regarda le téléphone avec un air circonspect. Le détective regarda Léo. Finalement, Léo dit : « vos prises, là, on n’a pas du tout les mêmes par chez nous, il va falloir que je bidouille quelque chose à la volée. Vous pouvez aller faire un tour ? »

Le détective sortit. Mais il se souvint de quelque chose et rerentra.

« Ah, vous voilà ! » fit Léo. « J’ai fini, figurez-vous.
- D… déjà ?? » s’étonna le détective, peu habitué aux mondes dans lesquels, lorsque quelqu’un vous dit d’aller faire un tour, il suffit de sortir et de rerentrer pour déclencher la suite des événements.
« Ce n’était pas si compliqué », ajouta son interlocuteur, plus radieux que jamais.
« Ah, je voulais savoir : je ne vais pas perdre mon téléphone dans le processus, rassurez-moi ?
- Non, c’est bon, vous pouvez le récupérer. »

Peu après, le détective entrait dans une capsule. Léo appuyait sur un bouton. Et le monde des Pokémon sortait enfin, définitivement, de cette histoire.

Il arriva précisément à Arnac-la-Poste, mais il savait qu’à ce stade il n’y trouverait ni Thomas, ni Corentin. Il prit un taxi puis un train en direction de l’endroit où se situent les locaux du réseau social Qwice, mais une nouvelle déconvenue l’attendait.
En effet, en lieu et place de Qwice trônait un bâtiment des plus déconcertants, dont la fonction était inscrite en toutes lettres au-dessus de la porte et de la vitrine :

• LERALU ET FILS
BOULANGERIE •

Il n’y avait qu’une seule explication rationnelle : ce n’était pas la bonne Réalité.
Il fallait tout de même qu’il s’en assure. De là d’où il venait, Bruno Leralu, co-fondateur du réseau Qwice avec son fils Thomas, avait disparu. Qui trouverait-il dans cette échoppe d’artisans du pains ?

… Il trouva bel et bien Bruno. En tenue blanche de boulanger.

« Bonjour, cher monsieur, que puis-je faire pour vous ?
- Allons droit au but. Je ne viens pas vous acheter une baguette. Je suis détective et je mène une enquête. Où est votre fils, Thomas ?
- Euh… chez le meunier… qu’est-ce qu’il a fait ?
- Rien, rien, c’est moi qui suis dans le pétrin, si vous me passez l’expression. J’ai besoin de savoir si lui, ou d’ailleurs vous-même, connaissez Qwice.
- Pardon ?
- Eh, je sais de quoi vous parlez », fit une voix derrière lui. Il se retourna et fit face à un homme en blouse blanche qu’il n’avait jamais vu. Il s’agissait d’Esteban, personnage dont les lecteurs du membre de Qwice Romain Leclaire avaient suivi l’aventure quelque temps auparavant ; personnage qui avait été détourné par l’Organisation et transporté dans une autre Réalité… celle-là même où Éric Antony venait d’aboutir.

Le détective le regarda et lui dit, très sérieusement :
« Allons ailleurs pour discuter. »

À la terrasse d’un café, Esteban expliqua donc au détective qu’il venait d’un autre monde, duquel O² l’avait extrait.

« C’est là que je suis arrivé dans votre monde, et que l’Organisation m’a montré que mon aventure était retransmise sur Qwice. Vous imaginez ma surprise lorsque j’ai réalisé que mes actions étaient déterminées par les internautes… enfin il y a une autre possibilité, les internautes ont peut-être également collectivement été influencé par mes actions, que j’aurais effectué de mon libre arbitre. J’ai bien une théorie plus complète, mais elle implique ce qu’on appelle communément le Champ Morphogénétique, et si je commençais à entrer dans les détails techniques on y serait encore dans le prochain chapitre.
- Et ensuite ?
- Ensuite ? Ils m’ont transporté ici. Dans ce monde, il y avait une occurrence exactement identique de moi, qui est décédée dans un accident de la route. Ils ont fait disparaître le corps et m’ont mis à sa place, tant et si bien que je me suis réveillé à l’hôpital. Vous avez de la chance que nous nous soyons rencontrés, détective, je pense avoir une idée fonctionnelle pour vous ramener chez vous. »

Quelques jours passèrent. Et, finalement, Esteban, qui avait accepté d’héberger le détective dans ce laps de temps, lui annonça que tout était fin prêt.

« Je ne garantis pas la réussite, monsieur Antony.
- Tout plutôt que rester coincé ici.
- Bon. Je vous explique. En me basant sur le bracelet que l’Organisation de l’Ombre m’a fourni, et avec les éléments que vous avez bien voulu me donner ces derniers jours, j’ai conçu un autre bracelet. Celui-là est un bracelet d’ancrage de Réalité. Il vous ramènera d’où vous venez, de force, et, tant que vous le porterez, vous ne pourrez plus changer d’univers.
- Ça me semble bien.
- Oui, mais nous ne pouvons pas le tester en situation réelle. Vous êtes malheureusement obligé de faire ça dans le vide, sans savoir si le résultat sera probant.
- Je n’ai pas d’autre choix. Je vous remercie du fond du cœur. J’aurais aimé vous offrir quelque chose, mais bon…
- Ne vous inquiétez pas pour ça, détective. Vous avez une mission, n’est-ce pas ? »

Le détective hocha gravement la tête. Lorsqu’il mit le bracelet à son poignet, il disparut instantanément. Il se retrouva alors dans un environnement familier, mais l’endroit n’était guère idéal - il se trouvait en plein milieu d’une manifestation, et parmi les manifestants, franchement jeunes, pas tout à fait habillés ni coiffés à la mode de 2025, absolument aucun ne tenait compulsivement de smartphone pour retransmettre l’événement sur X ou TikTok - à peine apercevait-on, à l’oreille d’un passant sur le trottoir, un téléphone à clapet d’apparence datée. Et d’ailleurs, en parlant de téléphone, une cabine téléphonique sur le trottoir ne manqua pas de surprendre Éric Antony, qui était resté dans l’idée que ce genre d’équipement n’existait quasiment plus. Perplexe, il jeta un œil à son propre téléphone : il ne captait aucun réseau. Il était tout à fait possible qu’il soit dans la bonne Réalité, pourtant quelque chose n’allait pas.

Les manifestants scandaient quelque chose. Il décida de les écouter.

« FILLON, SI TU SAVAIS, TA RÉFORME, TA RÉFORME, FILLON, SI TU SAVAIS, TA RÉFORME, OÙ ON S’LA MET : AU CUL ! AU CUL ! AUCUNE HÉSITATION ! NON, NON, NON ! À LA LOI FILLON ! »

La caméra exécuta alors, sur le visage du détective, un mouvement que les professionnels nomment un extreme close-up.

Il avait certes rejoint son monde. Mais il avait atterri en février 2005.

10. Ça escalade dangereusement

« Eh, c’est calme par ici...
- Ça nous change un peu, après toute cette agitation. »

Pour une fois, l’Éclopé et l’Atout discutaient posément, comme deux collègues.

« Il devient quoi, Sans-Visage, depuis que tu lui as injecté le code de Donald Trump ?
- Il est dans une boucle de redémarrage perpétuelle. Ça a pas l’air d’émouvoir plus que ça Maestro.
- T’as croisé Maestro récemment ?
- Ouais, il discutait avec un type inquiétant, genre tueur à gage, cheveux roux quasi-rasés, lunettes opaques, j’imagine que c’est celui qui se fait appeler le Tueur.
- Bah il devait pas y avoir une fille avec lui ? La Psycho, ou quelque chose comme ça ?
- Mais qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Peut-être qu’elle est déjà en train de faire une mission top secrète ?
- J’imagine...
- En attendant bravo, je ne pensais pas que tu te débarrasserais aussi facilement de Rena Stère.
- Ah, là où elle est, aucun risque qu...
- MON ÉCLOPICHOUCHOOOOOOOOU !!!! »

L’Éclopé était atterré - on l’eût été à moins. Rena Stère était là, en chair et en os, plus pimpante que jamais.

« Mais... Mais... Mais c’est pas possible ?! » réagit l’homme à qui il manquait une jambe. « Aux dernières nouvelles tu étais en 1999 en Belgique ! Même en admettant que tu nous aies retrouvés, tu devrais avoir vingt-six ans de plus ! Et en plus, pendant ton absence, nous avons déménagé ! Mais comment t’as fait ?
- Euh ? Je ne sais pas, ça doit être le pouvoir de l’amour !!
- Misère », réagit l’Atout, « j’ai compris.
- Euh ?
- Si elle a une amnésie partielle et ne peut pas nous expliquer comment elle nous a retrouvés, il n’y a qu’une seule explication rationnelle. Rena a créé un paradoxe.
- Je... hein ?
- Dis l’Éclopé, je sais que t’es pas le silex le mieux taillé de la grotte, mais il me semble que tu as beaucoup plus bourlingué dans l’espace-temps que moi, tu devrais avoir compris, franchement !
- Bon, écoute, tant pis, moque-toi de moi, j’y comprends que dalle.
- Moi non plus » ajouta Rena, « j’ai fait quoi ?
- Voyons voir. Une Rena arrive en 1999 en Belgique, dans les locaux du journal Spirou. Peu importe comment, elle subsiste vingt-six ans. Dès qu’elle en a la possibilité elle vient dans les locaux de l’Organisation, en Vendée, cette année. J’imagine qu’elle a bénéficié de l’aide de Sans-Visage pour mettre la main sur l’une de nos technologies de déplacement. Elle s’en sert pour revenir en 1999, et confie à la jeune Rena l’objet en question. En arrivant ici, la jeune Rena efface instantanément tout ce qu’a fait la Rena précédente, causant de fait un paradoxe de causalité, ainsi qu’une belle amnésie partielle.
- Je n’ai rien compris », conclut Rena Stère.

L’Éclopé la regarda. Intensément. Elle avait fait preuve d’une force de caractère stupéfiante. Contre toute attente, alors même que rien n’allait dans cette histoire, il laissa tomber. Il avait décidé d’accepter l’arrivée de cette fille dans sa vie. De toute façon, depuis qu’il avait commencé à bosser pour l’Organisation, il avait plus ou moins laissé tomber l’idée de toute relation romantique. Alors, après tout, pourquoi pas...

« Rena », commença-t-il. Elle le regarda avec un air plein d’espoir, qui a déjà pardonné depuis longtemps le fait de s’être fait tirer dessus et envoyer dans une autre dimension sans espoir de retour.
« Mon Éclopichounet ?
- … C’est d’accord. Sortons ensemble. »

Dans n’importe quelle histoire conventionnelle, Rena aurait sauté de joie. Ou alors elle se serait évanouie. Mais à vrai dire, ce n’est pas une histoire conventionnelle, et Rena Stère n’a pas exactement le profil d’une princesse Disney. Elle avait l’air ému, tout de même, mais ne trouva rien de mieux à dire que :

« Ce n’est pas déjà le cas ? »

Pendant ce temps, Thomas était parfaitement seul pour manœuvrer Qwice. Aussi bien son père que son modérateur avaient disparu, ainsi qu’un troisième collaborateur. C’est avec une force d’esprit impressionnante qu’il parvenait à diriger le navire. On sonna à sa porte d’entrée. Il répondit, et fut fortement surpris.

« Vingt ans », dit sans aucun préambule l’homme qui se tenait devant lui, du haut de sa peau ridée, de ses cheveux et de son début de barbe tirant vers le blanc.
« Euh... Qui êtes-vous ?
- Mais enfin Thomas, c’est moi ! Le détective Antony !!
- Vous avez vieilli prématurément ?
- J’ai pris vingt ans. Ces fous furieux ont réussi à faire en sorte que je me retrouve en 2005. Et je n’ai pas la chance d’être doué de pouvoirs surnaturels. J’ai dû attendre VINGT ANS, et vieillir NATURELLEMENT, pour pouvoir rattraper l’Histoire !
- Euh... Mais... Mais comment avez-vous fait pour subsister ?
- J’me suis débrouillé. J’ai trouvé un job au noir. Tout l’argent que j’ai gagné qui ne me servait pas à grailler, je l’ai dépensé en cartes Pokémon.
- Euh... Vous n’êtes pas un peu vieux pour ça ?
- Ha ! C’est la meilleure. Je ne les ai pas ouvertes. Je vais en tirer un gros pactole aux enchères, au moins je n’aurai pas tout à fait perdu mon temps. »

Le détective remarqua alors que quelque chose clochait.

« Euh, Thomas ? Qui est cette petite fille derrière vous ?
- Émilie ? Elle m’a dit être la nièce de l’un de nos disparus, du coup j’ai accepté de m’occuper d’elle en dilettante...
- Ah bon.
- Ah, une minute, je viens de réaliser que j’étais en train de faire un live, ce n’était peut-être pas très poli de ma part de laisser mes spectateurs en plan, je reviens. »

Le détective se retrouva seul avec la fillette. Et soudain, un indicible malaise l’envahit. La petite blondinette, avec sa robe rose de princesse, avait un regard anormalement vide, et un sourire particulièrement dérangeant. Il se trouve qu’elle tenait une poupée.

« Vingt ans », fit-elle, « ça veut dire 2005, ça, détective. Tu dois avoir plein de Pokémon Ex, je me trompe ? Drôle de choix. Tu aurais pu investir dans les Bitcoins, comme l’a suggéré Rena en commentaire de la bande dessinée... »

Il la regarda de nouveau. En quelques mots, la fillette avait montré qu’elle en savait beaucoup, beaucoup trop.

« Tu devrais revendre tes cartes, détective. Et te trouver une belle retraite dans le sud ou dans les Dom-Tom. En fait, tu devrais tout laisser tomber. Dans ton état, ce n’est pas très sage de t’acharner.
- ... Qui es-tu au juste ?
- Tu dois bien avoir une petite idée, hmm ? N’oublie pas une chose, détective : il est des endroits dont on ne revient pas. Oh, inutile de cafter à Thomas. En dépit de la BD qui diffusera ce dialogue, il ne te croira pas. »

Comme pour ponctuer, la poupée tomba des mains de la fillette. Enfin, pas tout à fait. Plus exactement, son corps décapité se détacha et tomba à ses pieds, alors qu’elle gardait fermement la main sur les cheveux de ce qui n’était plus qu’une tête dont l’œil droit menaçait de céder à tout moment.

Mais Éric Antony n’avait pas dit son dernier mot. Lorsqu’il vint, le lendemain matin, à son bureau de Promenade-les-Pins, son assistant Matthias Deté l’attendait.

« J’ai réussi ! » lui annonça ce dernier avec beaucoup d’entrain.
« Quoi, au juste ?
- Deux choses. La première, à pirater le compte Qwice de l’Organisation pour y poster le message que vous avez écrit pour tenter de trouver des témoins. La seconde, à localiser l’auteur de la bande dessinée.
- Après tout ce temps ? Tu y es arrivé ??
- Il attend dans le lobby, je le fais entrer ?
- Un peu mon neveu ! »

Le détective exultait. L’auteur de la bande dessinée en personne était là. Il tenait probablement le cerveau de toute cette affaire, aussi simplement !

Il entra. Cheveux blonds, costume bleu beaucoup trop grand. Il tenait dans sa main droite un stylo-plume violet superbement ouvragé. Son visage affichait un air d’une extraordinaire suffisance.

« Vous devez savoir pourquoi vous êtes là », fit le détective.
« Alors ça, c’est fort.
- ... Plaît-il ?
- Que des personnages s’affranchissent du scénario, j’ai l’habitude. Mais détective, je vous tire mon chapeau. C’est bien la première fois que l’on me force à intervenir directement et en personne dans l’un de mes propres récits.
- … Ainsi donc, vous avouez ?
- Quoi ? Que le jeu de mots autour de votre nom et du riz cantonnais est mauvais ? Je veux bien l’admettre. Personne sur Qwice n’a réagi.
- Ne tournons pas autour du pot. Vous êtes responsable de tout ce qui arrive !
- Je ne vais pas tourner autour du pot, moi non plus. Détective, nous n’aurons pas cette conversation une seconde fois.
- Hein ? Qu’est-ce que vous me baragouinez là ?
- Je sais ce que vous allez dire. En tant qu’auteur de la bande dessinée, je porte à moi seul toutes les responsabilités du collectif O². Je vous répondrai alors que j’ai cessé toute interaction le 1er février, lorsque Sans-Visage a été déployé, et j’ajouterai de surcroît que quand bien même, mes actions se limitaient à relayer des éléments factuels, ce qui, dans le pire des cas, pourrait être qualifié de journalisme.
- Je...
- Mais bien sûr, vous me parlerez de ce moment où j’ai lancé deux dés pour décider qui serait le béguin de l’Atout, prouvant selon vous que je porte une responsabilité grave en tant qu’auteur.
- Mais... Mais... Mais laissez-moi parler, enfin !
- Ça va être coton, je viens de faire toute la conversation sans vous. »

Le détective n’eut pas même le temps de fulminer, car soudain la porte s’ouvrit. Matthias Deté, son assistant, essayait de retenir par le bras une jeune femme toute de rose vêtue, avec une couronne de fleurs sur la tête.

« Tiens, bonjour, Rena ! », fit l’auteur.
« Mais... Mais c’est vous ! » réagit le détective. Matthias, voyant qu’il ne servait plus à rien de lutter, lâcha prise et partit vaquer à ses occupations, d’après lui hautement plus intéressantes, consistant essentiellement à jouer à Team Fortress Classic.
« Eh ben, vous avez drôlement vieilli depuis la dernière fois » remarqua Rena. « J’ai vu la contribution Qwice que vous avez faite sur le compte de l’Organisation, dans laquelle vous quémandiez de l’aide et proposiez en guise de paiement des cartes Pokémon, et comme nous savons tous très bien ici que quelqu’un qui possède des cartes Pokémon de nos jours est littéralement assis sur un tas d’or, ben je suis venue aussitôt.
- Mais tu ne comptes pas réellement l’aider, si ? » demanda l’auteur.
« Mais chuuuuut, il faut avant tout et en tout premier lieu que je sécurise les cartes pour pouvoir payer mon mariage, voyons !!
- En fait », fit le détective en se ressaisissant tout à fait, « vous tombez extraordinairement bien. À situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle : vous êtes tous les deux mes prisonniers pour une durée indéterminée !!
- Plaît-il ?
- Hein ? C’est quoi ce délire, encore ?
- Bwahaha, je suis un génie ! Premièrement, si j’enferme l’auteur, la BD finira par s’interrompre d’elle-même !
- Et deuxièmement », ajouta l’auteur, « puisque l’Éclopé a fini par accepter son couple, vous pensez qu’en enfermant Rena ici, il sera bien obligé d’intervenir.
- Ha ! On ne peut décidément rien te cacher, l’auteur. »

Alarmée, Rena se tourna vers l’auteur.

« Dis, euh, tu es l’auteur, non ? Tu ne veux pas faire quelque chose ? »

L’auteur eut un regard en coin vers Rena. Avec un sourire narquois, il enleva le bouchon de son stylo-plume. Le détective fut fort perturbé par ce geste.

« Et qu’est-ce que tu crois faire, au juste ?
- Une coupure pub, détective. »

Avec son stylo-plume, l’auteur décrivit alors dans les airs les trois lettres composant le mot PUB.

Et l’espace se fendit.

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En un clin d’œil, la donne avait changé. Le détective n’en croyait pas ses yeux. Il n’était assurément plus dans son bureau.

Sous un grand soleil presque estival - c’était alors le 14 juin, comme en atteste la très utile chronologie de l’Organisation - il pouvait entendre rugissements et autres meuglements dans de véritables enclos.

L’auteur avait transformé le récit en zoo.

11. À propos de l’âme des cartes
Prochainement
12. Situation explosive
Prochainement
13. Bombes narratives
Prochainement
14. Qwice Parc
Prochainement
15. Un chapitre à valeur documentaire
Prochainement
16. Les sous-intrigues se multiplient
Prochainement
17. Des vérités éclatent
Prochainement
18. Les vérités se poursuivent
Prochainement
19. Beat Hit!
Prochainement
20. Le chapitre vingt
Prochainement
21. Rena Stère se marie
Prochainement
Épilogue
Prochainement

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Pixel Stories et l'Organisation de l'Ombre sont une création originale.
Ne réutilisez pas les personnages de l'Organisation de l'Ombre sans mon accord formel.
Toute ressemblance avec une autre Organisation de l'Ombre présente dans la fiction serait purement fortuite, puisque l'Organisation ici présente fut initialement conçue au début des années 2000, sans aucune influence extérieure.
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