L’affaire de l’instrument disparu
Prologue
Le détective se réveilla en sursaut. Il avait encore fait le même cauchemar. Alors qu’il menait l’enquête dans l’espoir de retrouver des personnalités disparues, le monde autour de lui était devenu un zoo, puis un parc d’attractions. Et il avait échoué.
Éric Antony épongea la sueur qui perlait sur son front. Il avait le sentiment confus que c’était plus qu’un rêve. Que quelque chose lui était arrivé. Pourtant, il était là, dans son bureau de Promenade-les-Pins. La chaleur étouffante d’un début d’été particulièrement rude ne l’aidait certes pas dans ses réflexions.
Sa porte s’ouvrit. C’était Matthias, son assistant.
« Un client ? Une nouvelle affaire ? » demanda Antony.
« Dis-donc Éric, t’as l’air crevé, t’es sûr que ça va ?
- Laisse tomber. Alors ?
- J’ai acheté une trompette !!
- Une… trompette ?
- Je meurs d’envie de reprendre la musique, et je me suis dit que puisqu’en ce moment c’était calme…
- Ah oui, t’avais fait musique en option au lycée.
- Ouais, je voulais être dans la même classe que Margot, du coup…
- Peu importe. Tant que tu nous casses pas les oreilles avec des fausses notes. Tu vas faire quoi, du jazz ?
- Mais Éric, je suis jeune et branché moi, je ne me contente pas de vulgaire jazz !
- Ça veut dire quoi, ça ? » demanda le détective en levant les yeux au ciel.
« Éric, nous sommes en 2026, la musique a évolué, depuis les années 50 !
- Écoute, je suis un détective cliché de récits noirs, je me dois d’écouter du jazz.
- Ben désolé mais ce sera du j-rock. »
Laissant abasourdi son interlocuteur, Matthias quitta la pièce. Une jeune femme le croisa et entra à son tour. Le détective la regarda longuement.
Robe bleu clair, longs cheveux bruns ondulés, yeux noirs, elle aussi avait un instrument avec elle - un petit synthétiseur. Antony avait très envie de lancer une réplique cinglante, du genre « Eh bah, c’est la nouvelle mode de se promener avec des instruments ? », mais il se retint. C’était très clairement une cliente.
« Détective », commença-t-elle, « j’ai besoin de vous.
- La plupart des gens qui font appel à moi ont perdu quelque chose ou quelqu’un. Que puis-je faire pour vous, la miss ?
- Je suis venue de loin, et je suis disposée à payer tous les frais pour que vous veniez dans mon pays. Nous avons besoin d’un détective de renom en grande urgence.
- Votre pays ? Vous venez de si loin ?
- Je représente les intérêts de Tomo City, capitale et unique ville de Jamlandia. Le principal moteur culturel, économique et touristique de notre nation est la musique.
- Oulah, c’est où ça ? »
Son interlocutrice lui montra une carte. Le pays, ou plutôt l’île, était dans la mer des Caraïbes, non loin des Bahamas. Vraisemblablement, un groupe avait acheté les lieux et avait suffisamment prospéré pour en faire un micro-État.
« M. Antony, il en va de l’avenir de notre nation. Notre chef d’État, élu à vie, doit prouver sa légitimité en interprétant chaque année notre hymne national avec un instrument bien particulier, un instrument unique qu’il est seul dans le pays à posséder. S’il ne peut honorer cette cérémonie, il devra remettre sa démission.
- L’instrument a disparu ?
- On ne peut rien vous cacher.
- N’a-t-il pas pu être simplement égaré ?
- Écoutez, détective. L’instrument est rangé en permanence dans un coffre-fort. Quand nous l’avons ouvert, nous n’avons pas juste trouvé du vide. Nous avons aussi vu ceci. »
Elle lui tendait une carte. Le crime était signé.
Sur cette carte, un sigle, un logo que le détective ne connaissait que trop bien pour l’avoir vu mille fois dans ses cauchemars.
O².
Sans même savoir pourquoi, le détective marmonna cette phrase :
« … encore eux… »
Il se leva brusquement de son siège, mit son téléphone portable dans sa poche, attrapa sa veste et s’écria :
« MATTHIAS ! Tu vas pouvoir jouer autant que tu le voudras ! »
Il prit alors un air sombre avant d’ajouter :
« Nous partons au pays de la musique. »
Chapitre 1
« Nous n’avons pas été convenablement présentés », fit le détective, qui venait de prendre place dans la cabine première classe du vol long courrier qui allait leur faire traverser l’Atlantique.
« Je suis Melody Oxid, première dame de Jamlandia. Oui, mon époux est le chef d’État.
- Mais comment votre industrie fonctionne-t-elle, si tout repose sur la musique ?
- La musique est la langue universelle, M. Antony. La seule raison pour laquelle nous nous comprenons à l’heure actuelle, c’est parce que l’auteur de ce récit a engagé les meilleurs doubleurs. Mais la musique… »
Melody pianota sur son synthétiseur avec une dextérité extraordinaire, et Éric Antony ne put s’empêcher d’être estomaqué. En quelques notes, elle avait manifesté bien plus d’émotions qu’un drama japonais.
« La musique relie les peuples, détective. Nous devrions d’ailleurs arriver à temps pour la cérémonie d’inauguration du Conservatoire de Jamlandia, école de musique et salle de concert dernier cri.
- Mais dites-moi », intervint Matthias, « ce fameux instrument, et s’il avait déjà quitté le pays ?
- Impossible. Nous avons fait fermer toutes les communications avec le monde extérieur. Seule une personne munie d’une autorisation du gouvernement peut aller et venir en-dehors du pays.
- Quelque chose me dit », fit le détective, inquiet, « que ça ne les arrêtera pas…
- De quoi tu parles, Éric ?
- D’un truc dont je t’ai pas encore causé, petit. Dis-moi, tu te souviens des affaires qu’on a traitées en 2025 ?
- On n’a quasiment rien eu, si ?
- … C’est bien ce qu’il me semblait. Nos archives pour 2025 sont anormalement vides, Matthias. Il y a anguille sous roche, si tu veux mon avis.
- Bah c’était une année creuse, voilà tout.
- Matthias. Il y a anguille sous roche, je te le répète. Il s’est passé quelque chose en 2025. Quoi ? Je l’ignore. Si tu veux mon avis, quelqu’un nous a drogués pour nous faire oublier quelque chose.
- Mais ça aurait un rapport avec la nouvelle affaire ?
- Possible. Je ne recule jamais devant un défi, tu me connais. Mais là…
- Bah ! Au pire, ça nous fait des vacances tous frais payés à la plage !! »
L’envoyée du gouvernement jamlandien observait l’échange avec un vif intérêt. C’est qu’il était haut en couleurs, le détective Antony, avec son vieil imper, son chapeau élimé et sa barbe de trois jours. Exactement le look que l’on pouvait attendre d’un détective de récit noir. À l’opposé son assistant, Matthias, ne semblait pas du tout taillé pour le poste qu’il occupait. Blond avec quelques nuances de roux, il avait troqué son habituel pull vert pour un t-shirt bleu ciel des plus ringards, avec un dessin du soleil lui-même, portant des lunettes noires et affichant un sourire franc et provocateur. Il n’avait pas non plus oublié de prendre une casquette, curieusement assez neutre en comparaison.
« J’imagine que vous importez votre alimentation ? » demanda le détective.
« Dans cette région du monde, nous avons fruits et poissons en abondance ; mais pour le reste vous avez raison. Outre la musique, nous commerçons aussi les fleurs.
- Les… fleurs ?
- Nous pratiquons la théorie selon laquelle les fleurs poussent mieux avec de la musique. Des concerts de musique classique sont donc régulièrement donnés dans nos champs et à proximité de nos serres. Et puisque nous parlions d’alimentation, nous avons aussi des fleurs comestibles. »
Aussi petit fût-il, le pays, se dit le détective, semblait vraiment débrouillard.
Après le dîner, il passa le reste du voyage à dormir. Ce ne fut pas le cas de Matthias, qui visionna au moins trois films, et descendit de l’avion passablement épuisé, sous le regard réprobateur de son employeur et le regard amusé de leur cliente.
Étant arrivés à l’aéroport de Nassau, ils durent prendre un taxi afin de s’approcher des côtes et d’embarquer dans un petit bateau à moteur, qui les amena enfin à destination.
Une voiture les attendait, et le détective ne put réprimer sa surprise.
« Une AX ?
- Nous ne voulons pas attirer l’attention de la population avec une limousine, donc j’ai fait venir une vieille voiture. Notez tout de même que les vitres sont teintées. »
Alors que Matthias ronflait de toutes ses forces, le détective regarda l’extérieur. Lui qui s’était attendu à des hauts-parleurs partout, il ne vit en fait qu’une ville assez standard - mais une ville étonamment développée. La seule particularité qu’il nota était que les passants sur les trottoirs étaient presque tous équipés d’un instrument de musique.
Ne pouvant juger la population sur ce qui n’était pour l’heure qu’un vague aperçu, il se replongea dans les brochures que la première dame lui avait fournies. Il y apprit que, officiellement fondée le 1er mai 2020, la Jamlandia était l’un des pays les plus récents de la planète. Les habitants fondateurs étaient venus bien plus tôt, plus précisément le 2 décembre 2004.
Le groupe fondateur de l’île était l’orchestre d’un navire de croisière qui avait coulé non loin. Ils avaient d’abord passé deux semaines naufragés sur l’île, avant l’arrivée des secours. Ayant constaté que, somme toute, on s’y plaisait bien, ils décidèrent le 26 septembre 2005 d’y retourner avec leurs familles et tous ceux de leur entourage qui voudraient les suivre.
Le 26 juin 2008, ils passèrent un accord avec un studio d’enregistrement situé au Japon, plus précisément à WaruWaru Town. Des musiciens japonais les rejoignirent donc, ainsi que toute la logistique nécessaire pour développer la vie sur l’île en commerçant sa musique dans le monde entier. Il semblait d’ailleurs que l’île avait des propriétés acoustiques exceptionnelles.
C’est ainsi que douze ans plus tard, en 2020, le groupe de WaruWaru Town ferma son enseigne, le studio GB Music, et injecta les fonds nécessaires pour donner à l’île la croissance suffisante pour demander le statut de micro-État.
« Et cet instrument, alors ? » demanda Antony en reposant les brochures sur ses genoux. « Vous pouvez m’en dire plus ?
- Pas vraiment, à vrai dire…
- Comment ça, pas vraiment ? Dîtes, je suis censé mener l’enquête, ou pas ? Comment puis-je retrouver un instrument unique en son genre si je ne sais pas ce que c’est ???
- Nous entretenons un certain mystère autour de cet instrument. Je préfèrerais que vous en parliez directement à mon époux ; d’ailleurs nous sommes arrivés. »
Ils sortirent de la petite voiture.
« C’est le palais présidentiel, ça ?? » demanda Antony.
Il était surpris. On l’aurait été à moins. Non pas que le palais manquât de faste. L’architecture semblait s’inspirer du baroque et du rococo. Un drapeau flottait, croche simple de musique orange sur fond marron encadré de jaune. Mais l’entrée des lieux ne ressemblait pas du tout à l’entrée d’un palais. On aurait plutôt dit la billetterie d’une salle de concert.
« Suivez-moi », embraya Melody. « Je vous conduis à vos loges, mais faisons vite, je pense que le Compositeur voudra vous voir au plus vite.
- Le Compositeur ?
- Ah oui, je ne vous ai pas expliqué. Même si nous sommes techniquement une présidence avec élection au suffrage universel, nous appelons notre chef d’État Compositeur. Nos anciens avaient hésité avec Chef d’Orchestre… »
Le détective se figea net.
« M. Antony ? Vous allez bien ?
- Non… non… il y a trop de faits bizarres… »
Le détective semblait tétanisé. Une force indicible le bloquait sur place. Il n’arrivait tout simplement plus à avancer.
« Matthias… il faudra qu’on discute sérieusement. »
Mais son assistant piquait du nez, évidemment. Prise de pitié, Melody Oxid les guida au plus vite afin qu’il puisse s’écrouler sur son lit.
En attendant le réveil de son assistant, le détective, ayant pris possession de sa propre chambre, se fait un café.
Le terme « Chef d’Orchestre » avait rendu le détective plus nerveux que jamais, et il ne comprenait pas pourquoi. Il s'agit pourtant d'un métier très ordinaire dans le secteur de la musique.
Le détective privé Éric Antony eut soudain un regain de combattivité. Il ne s’était encore rien passé, pourtant depuis le début de cette enquête même pas entamée il semblait plier sous le poids d’une force invisible, une force contre laquelle il semblait écrit qu’il ne pourrait pas lutter.
Hors de question. Cette fois, il gagnerait.
Chapitre 2
« C’est donc vous, le détective ?
- Et c’est donc vous, le Compositeur ? » rétorqua Antony.
Tandis que son assistant dormait à poings fermés, Éric Antony, détective privé, avait sollicité et obtenu une entrevue avec le chef d’État.
Antony fut d’entrée mal à l’aise. Non pas que le Compositeur fut quelqu’un de particulièrement effrayant, mais de par son apparence et sa stature, il réveillait quelque chose chez le détective.
C’était un homme de grande taille, avec de courts cheveux bruns. Antony s’était attendu à ce qu’il soit porteur d’un instrument, il n’en était rien. Le Compositeur portait en revanche un casque audio sans fil, ainsi que des lunettes noires.
Éric Antony, depuis le début de cette histoire, était incroyablement perturbé. Il ne pouvait rien prouver, évidemment, mais il sentait que quelque chose n’allait pas. Que cette enquête n’irait jamais du point A au point B. Que de toute façon, le mystérieux groupe qui se faisait appeler O² avait quitté le pays depuis bien longtemps, ou pire : y avait laissé des agents.
En proie à une paranoïa de plus en plus grandissante, ce fut pour lui un exploit d’embrayer.
« Votre femme m’a expliqué. Elle m’a aussi dit que vous seul étiez habilité à m’en dire plus sur cet instrument.
- Eh bien voyez-vous, cet instrument nous vient de loin. Vous savez, je pense, que le pays s’est indirectement construit suite à un naufrage. Melody est la fille de l’un des naufragés, et la petite-fille d’un luthier d’exception qui exerçait en Amérique. C’est à ce luthier que nous devons la conception de l’Instrument.
- Mais qu’est-ce qu’il a de si particulier pour que vous refusiez de me dire de quel type d’instrument il s’agit ??
- C’est un secret d’État, et il me semble que ce récit a des lecteurs. Nous ne voudrions pas que cela s’ébruite trop vite. Ce que je peux vous dire c’est que c’est un instrument de très petite taille, un peu plus grand qu’un sifflet, avec un revêtement en or fin, et les initiales TJ gravées dessus.
- TJ ? Ça veut dire quelque chose en particulier ?
- Ce sont les initiales de la défunte grand-mère de Melody.
- Bon. Je suppose que ça fera l’affaire. Puis-je voir l’endroit où l’Instrument était entreposé ? »
Le Compositeur guida le détective privé dans un dédale de petites pièces encombrées d’instruments, de matériel de scène et de partitions. Ils arrivèrent dans une pièce beaucoup plus sobre, au centre de laquelle trônait un coffre-fort. Pour y entrer, le Compositeur avait utilisé une technologie de reconnaissance rétinienne.
« Comment sont-ils entrés, c’est un mystère », fit le Compositeur, pensif, sous le regard inquisiteur du détective. Non, vraiment, quelque chose n’allait pas.
Antony scruta le coffre-fort dans tous les sens, son intérieur, son extérieur, il demanda même s’il y avait un double-fond. Le Compositeur opina, d’ailleurs, mais précisa que ce double-fond n’avait jamais servi.
« Pouvez-vous l’ouvrir ? » demanda le détective.
Ce fut fait. Et le détective haussa un sourcil.
Car dans le double-fond jamais utilisé du coffre-fort le plus important de Jamlandia se trouvait une enveloppe avec ces mots équivoques :
« À l’attention du détective Éric Antony »
Le détective, inconsciemment, s’en était douté. Cette affaire semblait une redite de… quelque chose, il n’aurait su dire quoi. Il ouvrit l’enveloppe prudemment, et déplia la feuille A4 qui s’y trouvait. Ce courrier portait une mention bien particulière en guise d’en-tête.
- ORGANISATION DE L’OMBRE -
Tomo City, le 8 juillet 2026
Détective,
Veuillez avoir l’obligeance de vous retirer immédiatement de cette affaire. Vous perdez votre temps et celui des lecteurs.
Ceci n’est pas une menace. C’est un simple constat.
Si néanmoins vous persistez et désirez croiser à nouveau le fer avec nous, veuillez croire, M. Antony, que nous restons à votre entière disposition.
Bien cordialement et dans l’attente de votre prochain mouvement,
O²
Le détective fulminait. Cette lettre était la preuve, la preuve définitive qu’il s’était passé quelque chose en 2025 et que ce quelque chose ne s’était pas bien terminé pour lui. Ainsi donc, toutes ses intuitions se retrouvaient-elles confirmées par quelques mots bien placés. Il avait de terribles ennemis, et il ne savait pas comment lutter contre eux. Car comment lutter contre une menace invisible, lorsque l’on n’est qu’un petit détective de province française ? Et par quels enchevêtrements Éric Antony s’était-il de nouveau retrouvé dans le chemin de la start-up la plus complexe jamais conçue dans le vaste multivers ?
Il ne le savait pas ; pas plus qu’il ne voulait chercher à le comprendre. Il avait réalisé autre chose. Il avait compris l’appel du pied que la narration lui faisait depuis le début - car Éric Antony, n’en déplaise, est un professionnel extrêmement capable.
« Logiquement », commença-t-il, « je crois comprendre que nous sommes les personnages d’un récit. Cela veut donc dire que l’auteur, qui qu’il soit, a tout intérêt à ce qu’il y ait des rebondissements. Aussi, il me semble improbable que le moindre agent de l’Organisation ait pu quitter le territoire depuis le moment où l’Instrument a été dérobé. Aussi, Compositeur, je vais vous faire une promesse. »
La caméra s’approcha alors de son visage, exécutant un mouvement que les professionnels nomment « extreme close-up », et il ajouta, théâtral :
« Je retrouverai a minima les voleurs, ou je ne suis pas Éric Antony, détective privé !!
- Ce serait franchement merveilleux », répondit le Compositeur. « Et ça me fait penser… »
Le chef d’État semblait soucieux.
« En fait », dit-il, « nous avons subi un autre vol. Nous ne pensons pas que ça ait un lien, mais enfin…
- Ça, c’est aux professionnels d’en juger. Pouvez-vous m’en dire plus ? »
Le Compositeur opina et amena le détective dans un vaste couloir. Sur le mur figurait une succession de tableaux représentant, de diverses façons, des instruments de musique. Il y avait cependant entre deux tableaux un espace vide.
« On vous a volé une toile ? » déduisit sans difficulté le détective.
« La plus précieuse de toutes. Avez-vous déjà entendu parler d’Érasme Ennare ?
- C’est le peintre ? Quel nom curieux…
- C’est un pseudonyme. Personne n’a jamais su sa réelle identité. Ce peintre du XIXe siècle fit un jour la rencontre de Camille Corot, dont il fut l’élève. Mais ses sujets sont très loins de ce que pouvait peindre son maître. Un village tchèque au moyen-âge, une cité aztèque perdue, la voie lactée, ne sont que quelques uns de ses tableaux.
- … Hein ? Comment est-ce possible ?
- Nul ne le sait. Il disparut en 1912, certes déjà très âgé, lors du naufrage du Titanic. En dépit de son grand âge au moment de son décès, il n’aura réalisé qu’environ une vingtaine d’œuvres.
- Et vous en aviez une ?
- Nous possédions “Avant le spectacle”. Sur une scène, l’artiste avait représenté de multiples instruments de musique. Parmi ces instruments figure d’ailleurs le même type que celui qu’on nous a volé.
- On vous l’a volée quand ?
- Je dirais le mois dernier, courant juin.
- Je crois que je vais commencer par enquêter sur ce tableau. Vous avez des ordinateurs avec Internet ?
- Heureusement, non ? Sinon, comment partagerions-nous au monde les créations de notre artiste le plus réputé, DJ Daijoubu ? »
Matthias, pendant ce temps, dormait à poings fermés. Il ronflait légèrement, d’ailleurs, mais cela n’allait pas durer.
« Allez, debout, maintenant ! » le bouscula le détective. « J’ai du boulot à te faire faire ! »
En râlant et en se frottant les yeux, Matthias écouta ce qu’avait à lui dire son supérieur. C’était Matthias qui s’occupait généralement des recherches Internet, tandis que son supérieur privilégiait les enquêtes de terrain, et enfin, il n’était pas venu pour se tourner les pouces.
Donc Matthias se lança. Il chercha tout ce qu’il put concernant le peintre Érasme Ennare et le tableau disparu.
Le détective alla faire un tour en ville. C’est là qu’il commença à réaliser l’omniprésence de la musique dans la vie de Jamlandia. Dans un square, il aperçut un groupe de joueurs de percussions en train de répéter. À la terrasse d’un café, il vit un homme qui avait connecté un synthétiseur à un ordinateur portable. De cette façon, il transformait les notes en informations directement exploitables pour créer un fichier audio.
Éric Antony entra chez un disquaire et fut époustouflé. CD, vinyles, cassettes audio, lecteurs mp3 préchargés de titres, il y avait non seulement tous les formats, mais de plus on trouvait des artistes qui ne se vendent pourtant plus qu’à prix d’or, comme Swing Mômes ou Less than Jake. Il repartit d’ailleurs avec un sac plastique contenant l’album Hello Rockview. Certes, ce n’était pas du jazz, mais après tout, pourquoi pas une petite folie de temps en temps.
Il constata, en passant devant un fleuriste, qu’en effet on entendait depuis la rue les douces notes de la Lettre à Élise, l’un des plus fameux morceaux de Beethoven.
Et il passa devant le Conservatoire.
Pas aussi grand que le palais présidentiel, le Conservatoire n’en avait pas moins un réel cachet. Pancartes et drapeaux indiquaient la grande ouverture des lieux dans les prochains jours. La cérémonie d’inauguration était d’ailleurs prévue le lendemain.
En rentrant au palais, Éric Antony remarqua que l’extrême pauvreté ne semblait pas exister dans cette petite île - en tout cas, tout le monde semblait avoir un toit.
Il retrouva son assistant, qui l’attendait avec un grand sourire et des feuilles imprimées. Éric Antony saisit les documents.
« Bon, t’as trouvé quoi ? » commença-t-il en feuilletant.
« Un seul résultat. Internet ne connait pas vraiment Érasme Ennare. Wikipedia n’a pas de fiche à son sujet, et l’intelligence artificielle n’a rien voulu me dire.
- Un résultat, c’est le début de quelque chose », fit le détective. « Oh ! »
Les informations imprimées par Matthias provenaient d’un site web tenu par un groupe appelé Origami Onirique. On y vantait une exposition des toiles de l’artiste. La coïncidence était trop grosse. L’exposition avait eu lieu en France une semaine auparavant, et débuterait le lendemain dans une galerie d’art de Santa Monica, en périphérie de Los Angeles.
Et parmi les toiles figurait « Avant le spectacle ». À en croire les informations prodiguées par le site web, la toile provenait d’une collection particulière de Vancouver ; mais c’était trop gros.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » se hasarda Matthias.
« Il faut que l’un de nous deux aille à Santa Monica, pendant que l’autre reste ici.
- Mais personne n’a le droit de quitter le pays, si ?
- Mais triple buse, bien sûr que nous avons le droit, nous sommes employés par le gouvernement ! Tu dois t’infiltrer dans cette expo, Matthias, par tous les moyens !
- Mais… mais… la trompette…
- La trompette, la trompette, elle attendra, la trompette ! Ma parole, mais t’as vraiment cru que c’était les vacances ? »
C’est ainsi que Matthias, autorisé à quitter le pays, se rendit à Santa Monica afin d’infiltrer l’exposition « Les Possibles » et d’y retrouver le tableau « Avant le spectacle », parmi toutes les autres œuvres d’Érasme Ennare. Son aventure fut-elle digne d’intérêt ? Aucune idée.
Chapitre 3
La qualité du sommeil du détective ne s’arrangeait pas. Cette nuit-là, il rêva du Compositeur. Mais la tenue du chef d’État n’était plus la même. Il avait toujours lunettes noires et casque audio. Sur sa veste ouverte à manches courtes, superposée à un léger pull bleu à manches longues, le logo noir O².
Il était accompagné d’un homme que le détective ne se rappelait pas avoir déjà vu. Vêtu d’un costume bleu légèrement trop grand, le personnage jouait nonchalamment avec un stylo-plume violet d’une finesse extraordinaire. Ils semblaient en grande discussion. Soudain, il s’interrompit et se tourna vers le détective.
« Détective ! Quelle surprise ! Je ne pensais pas te revoir si vite ! »
Évidemment inconscient d’être dans un rêve, le détective ne pouvait que répondre.
« Attends… » commença-t-il, « mais… tu ne serais pas… ?
- Tu me reconnais, mon vieux ? Quel dommage, tu ne t’en souviendras pas au réveil.
- Tu es… tu es… mais tu es l’auteur !
- Oui ! Bravo ! Si tu savais le torrent d’imagination qu’il faut déployer pour avoir une petite discussion avec toi !
- Explique-toi ! Je croyais que tu m’offrais une seconde jeunesse, et à la place… !
- Mais ne t’inquiète pas, je finirai bien par les écrire, tes enquêtes de jeunesse.
- Ce n’est pas le sujet ! Depuis que tu m’as fait franchir cette porte en me promettant monts et merveilles, je fais d’horribles cauchemars et je n’arrive pas à me rappeler ce qui a précédé ! Explique-toi, enfin ! Et qui est cet homme ? »
L’homme au casque eut un sourire condescendant. L’auteur répondit.
« Allons bon, après tout ce que nous avons vécu, tu ne reconnais même pas le Chef d’Orchestre, dirigeant de l’Organisation de l’Ombre ? »
À 4 heures 04, le détective se réveilla en sueur.
L’auteur l’avait prévenu. Il ne se souvenait de rien. Mais il avait plus que jamais l’impression qu’il fallait se méfier du Compositeur.
Lorsqu’il se leva, il était tout de même en forme. Peut-être était-ce dû au décalage horaire.
Tandis qu’il profitait d’un petit-déjeuner gouvernemental, Melody le salua.
« Dîtes-moi, détective, aujourd’hui c’est l’inauguration du Conservatoire. Mon mari et moi allons y passer la journée. Voudrez-vous nous accompagner, ou cela risque-t-il de ralentir votre enquête ? »
Le détective but une gorgée de café, puis jeta un œil au Compositeur, occupé à déguster un toast. Le pain, nota-t-il, avait la forme d’un saxophone, mais évidemment ce détail cosmétique n’a littéralement aucun intérêt pour la suite.
« … à vrai dire, je n’ai pas assez d’éléments. Oui, je vais vous accompagner. »
Ne serait-ce, pensa-t-il, que pour surveiller les faits et gestes de ce chef d’État coupablement suspect.
Cette fois, ce fut bel et bien une limousine officielle qui amena le trio sur les lieux.
Le Conservatoire National de Jamlandia était donc inauguré en grande pompe ce jour-là. École nationale de musique, magasin d’instruments de toutes sortes, médiathèque, amphithéâtres et salles de concert formaient un tout à la fois cohérent et ambitieux.
La matinée se déroula sans événement notable. Un énorme ruban fut découpé par le Compositeur au moyen d’une paire de ciseaux géantes, on mangea petits fours et cacahuètes en se congratulant.
Vers midi, le détective reçut un appel de son assistant. Il était arrivé à Santa Monica et avait localisé la galerie May, où l’exposition devait avoir lieu. Un vigile peu commode, montagne de muscles avec un bandeau sur un œil, filtrait les entrées, et seules les personnes munies de tickets préalablement achetés sur le site de l’exposition pouvaient passer.
« Arrange-toi pour te procurer le ticket de quelqu’un », conclut le détective.
Après le repas, plusieurs groupes de musique débutants devaient donner leur première représentation publique.
L’Ensemble Baroque fut acclamé pour son interprétation impeccable de la Marche des Turcs de Jean-Baptiste Lully.
Rock and Plot créa la surprise avec un mélange audacieux de rock and roll et de musique latino.
Kidz Metal surprit également le public en revisitant des chansons pour enfants sous le prisme du métal.
Le détective commençait à penser qu’il perdait son temps, lorsqu’on annonça le dernier groupe, un duo qui se faisait appeler… Origami Onirique.
Éric Antony en cracha la gorgée d’eau qu’il avait encore dans la bouche.
Un couple monta sur scène. Le garçon, un blondinet avec un t-shirt noir orné d’une vague audio bleue, portait également un gilet rouge, sur lequel était clairement cousu ce logo, plus sombre :
O².
Porteur d’un trombone à coulisse, il avait l’air d’une personne somme toute sympathique. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui attira le plus l’attention du détective.
Car la jeune fille qui se trouvait à ses côtés était d’un tout autre calibre. Elle aussi blonde, elle avait choisi pour tenue une robe style camo. Sa guitare électrique, une Rickenbacker 4001 pour gaucher, complétat un look particulièrement mémorable.
Son regard croisa celui du détective. Et le détective frissonna.
Leur prestation, un morceau endiablé à mi-chemin entre le rock californien et le rock japonais, entrecoupé de dissonances dérangeantes, remporta une standing ovation exceptionnelle.
J’ai mes suspects, pensa le détective en les toisant d’un regard noir.
Alors que le duo s'apprêtait à interpréter un second morceau, le détective remarqua que le garçon avait un instant jeté un œil en direction de l'extérieur de la scène. Éric Antony suivit la direction de ce regard, et vit un sac à dos très épais, semblable à un sac militaire.
Le détective se leva. Il fallait qu'il profite du concert pour fouiller le sac. C'était peut-être sa meilleure chance.
La jeune fille donnait tout ce qu'elle avait. Non seulement jouait-elle de la guitare électrique, mais elle chantait aussi. Le second morceau interprété par Origami Onirique était cette fois un morceau de rock proche du métal, doublé d'une réinterprétation très osée de deux célèbres chansons pour enfants, London Bridge is Falling Down et Old MacDonald had a Farm.
Éric Antony n'essaya même pas d'être discret. Il savait qu'il avait très peu de temps. Il courut, avisa l'entrée par les coulisses et s'y présipita. Il avait le sac à dos en vue.
Il s'y précipita. Le prit. Et partit avec, comme un vulgaire voleur.
Il courut de plus belle. Il avait remarqué que, si le spectacle continuait, le trombone avait arrêté de jouer. Il parvint à la limousine présidentielle. Le chauffeur y était appuyé et fumait une cigarette en attendant la fin du concert.
Éric Antony l'apostropha.
« Il en va de l'avenir de votre pays ! Ceci est une pièce à conviction ! Cachez-moi, tout de suite ! »
Interloqué, le chauffeur lui ouvrit la portière, puis démarra pour le ramener au palais présidentiel.
Suant à grosses gouttes, Antony, enfin à l'abri, prit le temps d'observer sa prise.
Ce sac n'était pas que de style militaire. Il avait également un je ne sais quoi de futuriste. Éric Antony réalisa qu'il ne trouvait pas comment l'ouvrir.
« J'en suis sûr », grommela-t-il, « l'Instrument est dans ce sac ! »
Le regardant sous tous les angles, il vit une sorte de bouton, à côté duquel se trouvait une petite interface LCD. Il appuya.
Et un compte à rebours se lança. Tic, tac, tic, tac.
Le détective ne savait que trop bien ce que cela signifiait.
Chapitre 4
Il était trop tard. Le compte à rebours ne faisait pas une minute. Il ne faisait pas trente secondes.
Il en faisait cinq.
Le détective eut tout juste le temps de se redresser.
Mais contre toute attente, il n’y eut aucune explosion.
Du sac sortit un tube. Et de ce tube sortit… du gaz.
« Enfer ! » jura le détective. Il courut à la porte, pour quitter la pièce en catastrophe : dans la panique, il avait oublié qu’il s’était enfermé à clé.
Il aurait peut-être pu s’en sortir en faisant un autre choix. En l’occurrence, il se dirigea vers les fenêtres mais il était déjà trop tard : son pas, ralenti, ne lui permit pas de les atteindre à temps, et il s’évanouit. C’est ce moment que son assistant choisit pour l’appeler, mais bien entendu son téléphone sonna dans le vide.
Il se réveilla dans une pièce obscure. Attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité. Scruta autour de lui.
Il n’y avait rien à voir. À peine s’il distinguait la forme d’une chaise.
Il entendit une porte s’ouvrir et se fermer. Aux aguets, il se tourna dans la direction d’où venait le bruit. Il entendit une voix de jeune femme.
« Ça fait combien de temps, détective ? Treize ans, je crois… enfin, pour moi, ça fait treize ans. Pour toi, c’est beaucoup plus récent… et ce qui est ironiquement tragique, c’est que tu ne peux pas t’en souvenir…
- Montrez-vous !
- Pourquoi pas, après tout… »
La lumière s’alluma. Éric Antony s’y attendait : il faisait face à la chanteuse en robe camo. Cette dernière avait posé sa guitare sur le mur nu de cette pièce quasiment vide, où en effet il n’y avait que deux chaises et une table.
« Je ne suis, hélas, pas habilitée à transformer cette histoire en récit d’horreur. Mais », dit-elle en laissant se déformer un sourire parfaitement sadique et dérangé sur son visage et en sortant un couteau de sa poche, « quelques balafres ne seront pas forcément de trop. »
Elle sauta brutalement sur le détective, qui vit dans ses yeux l’éclat de la folie, la folie la plus pure, celle que l’on ne peut raisonner, et tenta de lui porter un coup au visage. Heureusement pour lui, Antony parvint à se défendre et à lui attraper le bras.
« Tu vas CREVER, SALOPARD ! », hurla-t-elle en envoyant un violent coup de genou exactement là où vous l’imaginez. Le détective la lâcha sous le choc, et recula en titubant.
Elle se jeta de nouveau sur lui.
« MEURS ! » cria-t-elle en envoyant un premier coup de couteau dans le vide. « MEURS !! » cria-t-elle en visant, et en loupant de peu sa gorge.
« MEEEEEEEURS !!! » hurla-t-elle alors que le détective se baissait, esquivait son troisième coup, et parvenait à lui faire un croche-pattes qui la fit chuter.
« Cette fois, ça suffit ! » articula le détective en lui prenant de force son couteau. Au sol, elle le regardait avec dans les yeux les flammes de la colère la plus malsaine.
« Je vais te dire un truc, détective Antony. Dans une autre vie, j’aurais peut-être collaboré avec toi. Mais étant donné ce que tu m’as fait en 2025… »
Le détective pointait le couteau en direction de la jeune femme pour la tenir en respect. Celle-ci ricana.
« Ha ! Ha ha ! Tu es vraiment un simple, toi !!
- Ça suffit ! » cracha Éric Antony. « Je ne sais même pas par où commencer avec ton délire, mais je te jure que tu vas t’expliquer ! Pour commencer, comment m’avez-vous retrouvé ? Et où sommes-nous ?
- Vraiment ? Tu voles un sac bourré de technologie, et tu demandes comment on t’a retrouvé ? Quant à l’endroit où nous sommes, on n’a pas vraiment eu le temps de finasser, t’allais te réveiller donc on t’a jeté dans une pièce vide du palais. »
Le détective réalisa soudain qu’il l’avait échappé belle. Si ses ravisseurs avaient disposé d’un peu plus de temps, il aurait très bien pu se réveiller saucissonné à l’une de ces deux chaises. Et dans ce scénario…
« Bon ! Qu’avez-vous fait de l’Instrument ?
- Tu sais quoi, détective ? Je vais te répondre et ça va te la couper. Je vais te répondre, car je sais que ça va te plonger dans le désespoir le plus noir. L’Instrument ? Nous avons voulu le voler, en effet. Autant y aller carrément, Origami Onirique n’est pas une couverture crédible face à un obstiné dans ton genre.
- Et ?
- On a ouvert le coffre. Je te dirai pas comment, tiens. Mais on l’a ouvert. Eh bien figure-toi que l’Instrument… n’y était pas. »
Au loin, on entendit un piano jouer un morceau de stupeur. Le détective le savait, il le voyait bien, son interlocutrice n’avait aucune raison de mentir. Mais alors… qui avait l’Instrument ?
La jeune fille se releva. Elle toisa le détective, comme si elle n’avait rien à craindre de lui.
« Tu m’as connue, Éric Antony. En fait, tu as voulu mettre un terme à mes jours. Mais évidemment, tu ne t’en souviens pas. Quelque part, j’envie ton insouciance. La prochaine fois, je te louperai pas. »
Elle recula prudemment, attrapa sa guitare et quitta la pièce.
Le détective, qui n’avait pas envisagé ce développement, mit quelques secondes à réagir. Quelques secondes de trop, car quand il sortit à son tour, celle avec qui il s’était battu quelques minutes auparavant n’était plus là.
Il réalisa alors qu’il ne savait pas du tout où il était. Elle lui avait certes assuré qu’ils étaient dans le palais présidentiel, ceci dit il n’était là que depuis la veille, et il n’avait pas tout visité.
Il lui fallut un bon moment avant de retrouver son chemin, mais, finalement en territoire connu, il put enfin regagner sa chambre.
Là, il avisa son téléphone au sol. Il était probablement tombé de sa poche lorsqu’il s’était écroulé.
L’allumant pour vérifier l’heure - une demi-heure seulement s’était écoulée depuis qu’il s’était écroulé - Éric Antony ne put que faire ce constat : son assistant avait tenté de l’appeler cinq fois dans ce laps de temps, sans laisser de message.
Le détective leva les yeux au ciel.
« Mais combien de fois », grommela-t-il, « je lui ai pas dit d’utiliser le répondeur… »
Il rappela. L’assistant décrocha.
« Bon, Matthias, quoi de neuf ? Qu’est-ce qui t’a fait être si insistant pendant que j’étais en danger de mort ?
- Euh… quoi ?
- Laisse tomber. Qu’est-ce qui se passe, à Los Angeles ?
- Avec le décalage horaire, je suis arrivé à sept heures du mat’. Quand j’ai localisé la galerie et que j’ai téléphoné la première fois, vers neuf heures, c’était encore le vernissage, mais j’ai eu du bol : quelqu’un est sorti de l’expo. Je l’ai suivi et euh… ben…
- Tu lui as volé son ticket ?
- Euh, oui…
- T’as pas à t’en vouloir, petit, il n’y avait pas d’autre choix. J’espère juste qu’ils sont pas nominatifs.
- Non, pour ça c’est bon.
- Et tu es entré dans la gueule du loup ?
- Éric, je n’ai jamais vu ça. Ces tableaux ne sont pas juste bizarres. Il est impossible qu’un peintre du XIXe siècle ait pu peindre des choses pareilles. Pourtant, chaque tableau est accompagné d’un certificat attestant de son époque.
- Ah bon ?
- Tu devrais jeter un œil sur leur site, il y a des photos de chaque tableau. Je ne sais pas où ça nous mène, mais ça vaudrait peut-être le coup de les examiner.
- Et celui de Jamlandia ?
- Il est là, je le confirme.
- Bon. Écoute. Il n’y a pas grand-chose de plus à faire. Je vais prévenir le Compositeur. Toi, quitte cette galerie, je ne voudrais pas qu’il t’arrive des bricoles. Mais reste dans le coin.
- Il y a un café juste en face de la galerie, j’ai pris une place en terrasse.
- Parfait. Surveille la galerie. S’il se passe quelque chose de louche, n’hésite pas à agir. Allez, courage. »
Le détective raccrocha, et se dirigea d’un pas encore alourdi par la mésaventure qu’il venait de vivre en direction des salles informatique du palais. Allumant l’un des ordinateurs, il lança le navigateur Internet et se dirigea vers l’adresse de l’expo, que son assistant lui avait transmise.
Il regarda chaque tableau, un par un. Du Feu de bois en Forêt au Voyage à Bordeaux en passant par le Diable, aucun n’échappa à son regard perçant. C’est ainsi qu’il fit une découverte qui manqua de le faire hurler de surprise.
Un tableau de date inconnue s’intitulait « Portrait de la femme au regard dérangé ».
À tous points de vue, c’était la chanteuse d’Origami Onirique.
Chapitre 5
Le détective, complètement épuisé, voulait faire un somme. Il ne ferma pas seulement la porte de sa chambre à clé : il la bloqua tout-à-fait avec une chaise. Car l’Organisation de l’Ombre lui avait montré qu’une porte fermée à clé ne voulait rien dire pour elle.
Il s’effondra, et eut de nouveau un sommeil agité par les nombreux cauchemars qui constituaient son quotidien depuis quelque temps.
Il se réveilla, comme souvent en sueur, vers 18 heures, et vérifia son téléphone - aucune nouvelle. Il ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva nez-à-nez avec le Compositeur. Ce dernier avait à ses côtés le second membre du duo qui se faisait appeler Origami Onirique. Il avait son sac sur le dos. Alors que pendant le concert il avait l’air d’un jeune homme tout à fait fréquentable, aussi sympathique que son assistant Matthias, le détective ne put s’empêcher de constater qu’en cet instant son regard exsudait la confiance. Il porta son index à sa gorge pour faire un geste extrêmement équivoque. Si tu parles, t’es mort. Éric Antony soutint son regard. Il n’aurait jamais imaginé un culot pareil après les événements qui avaient eu lieu quelques heures plus tôt.
« M. Antony, nous vous cherchions partout.
- … et ce jeune homme est ?
- Ah, où sont mes manières. Voici Finn, le joueur de trombone d’Origami Onirique.
- Juste Finn ? Il n’a pas un nom de famille ? »
Le jeune homme retrouva son sourire affable, et répondit lui-même :
« Il est trop compliqué pour un lecteur anglophone. Comme l’auteur refuse de localiser les noms… »
Le détective toisa ses deux interlocuteurs. Il avait de plus en plus l’impression d’être tombé dans un piège mortel. En fait, il se sentait comme un explorateur qui, sorti avec peine des sables mouvants, se retrouve collé à une toile d’araignée géante, le genre d’araignée australienne qui réduit à néant tous tes espoirs d’avoir une vie longue et heureuse. Mais Finn parla de nouveau.
« Je crois qu’il y a eu un malentendu. Pendant que nous étions sur scène, ma copine et moi, je vous ai vu prendre mon sac et partir avec. Alors forcément, il a bien fallu que je pose mon trombone et que je vous courre après.
- D’ailleurs » intervint le Compositeur, « votre copine… c’était quoi son nom de scène, déjà…
- La Psycho, Compositeur.
- La Psycho, oui. Elle s’est admirablement bien débrouillée, quand vous l’avez laissée seule. »
Le nom de scène de la chanteuse foi un choc supplémentaire pour le détective. Celui-ci n’en laissa rien paraître, mais il s’agissait encore vraisemblablement d’un rappel du passé qui lui avait été arraché. Que s’était-il passé en 2025 ? Qu’avait voulu dire la jeune fille quand elle lui avait dit qu’ils s’étaient connus treize ans plus tôt ? Le détective les toisa. Le Compositeur reprit la parole.
« Enfin, M. Antony, nous sommes dans une situation d’urgence absolue, et de ce que j’ai cru comprendre vous avez amalgamé ce groupe avec celui sur lequel vous menez une enquête. Je comprends. Nous comprenons tous. Ce que vous avez fait n’est soutenu par aucune loi, mais devant l’urgence de la situation, je voulais vous faire savoir qu’il n’y aurait aucune suite.
- … entendu. Merci.
- Nous avons pris la liberté de vérifier le contenu du sac de ce jeune homme, avec sa permission. Nous n’avons rien trouvé.
- Je vois. »
Le détective était coincé. Il ne pouvait pas dire tout ce qu’il savait, tout ce qu’il venait de vivre, car il ignorait de quoi Finn était capable. Ce dernier eut un sourire aimable, s’approcha du détective.
« Allez, sans rancune ! Serrons-nous la main et n’en parlons plus ! »
Le détective serra sans grande conviction la main du jeune homme. Il sentit alors quelque chose. Un papier. Le second membre d’Origami Onirique lui donnait un message.
« Bon ben je vous laisse, faut que j’aille répéter ! »
Et il partit.
« Et votre enquête ? » se hasarda le Compositeur.
Éric Antony le regarda. Il se méfiait, oh oui, il se méfiait du commanditaire. Mais il n’en restait pas moins, eh bien, le commanditaire.
« Si je me suis intéressé à ce groupe, c’est parce qu’il a le même nom que l’organisme qui, selon toute vraisemblance, a volé votre toile », commença-t-il. « Mais je dois bien reconnaître que… jusqu’à preuve du contraire… j’ai fait fausse route.
- C’est fâcheux. Demain, il ne restera plus que cinq jours. Je n’ai pas spécialement envie de devoir abdiquer. L’État a prévu quelque chose pour ce genre de cas, nous ne nous retrouverons pas sans gouvernement, mais enfin…
- Écoutez, Compositeur. J’irai jusqu’au bout. Quoi qu’il puisse arriver.
- Je sais. C’est pour ça que nous faisons appel à vous. »
Le Compositeur parti, Éric Antony déplia le papier.
« 10 juillet. 8 heures 8 à la Chaise Musicale. »
Ne relevant même pas l’horaire franchement inhabituel, le détective, en quelques recherches bien placées sur son GPS, parvint à localiser la Chaise Musicale, bar à thème situé non loin du palais.
À 20 heures 30, afin d’effectuer un premier repérage, il y dînait. Ce fut au cours de son repas, une entrecôte marinée dans du thym et de l’huile d’olive puis revenue à l’ail, des pommes de terre rissolées et des œufs sur le plat, qu’il reçut un message de son assistant.
« Le borgne se dirige vers moi. Je crois qu’il a compris quelque chose. Je file. »
« Sois prudent », répondit, inquiet, son supérieur hiérarchique.
Cette nuit-là, il ne dormit pas. Non seulement avait-il passé du temps à dormir l’après-midi ayant précédé, mais de surcroît il s’inquiétait pour Matthias. Il n’eut pas de nouvelle.
À sept heures trente, il quittait le palais pour retourner au bar, où il arriva à sept heures cinquante-huit. Parfait, se dit-il, dix minutes d’avance sur cet horaire bizarre. Cela lui permit de choisir une place dos au mur. Un coup de couteau est si vite arrivé.
Il commanda un café aussi noir qu’une nuit sans lune, jeta un regard plein de mépris au petit sachet de sucre et à la tasse de lait, et but une gorgée.
À huit heures tapantes, les habitués commencèrent à arriver au bar. Et à huit heures, huit minutes et huit secondes très exactement, Finn Decharjeman (nos excuses aux lecteurs anglophones) prenait place en face du détective.
Il posa son trombone en équilibre sur le mur, et eut un sourire avenant. Le détective lui adressa son regard le plus perçant. Deux minutes entières s’écoulèrent. Et finalement, Éric Antony brisa le silence.
« Tu avais quelque chose à me dire, petit ?
- Je crois que nous devrions collaborer, détective.
- Ta petite amie a failli me planter.
- C’est pas sa faute. Vous devriez laisser couler. »
De nouveau le silence. Antony but une gorgée de café supplémentaire tout en jaugeant son interlocuteur du regard. Finalement, il parla.
« Que s’est-il passé l’année dernière ? En 2025 ?
- Je ne sais pas très bien, à vrai dire.
- Je veux bien comprendre. Tu n’y étais pas, c’est ça ? Mais visiblement, ta copine y était, elle.
- C’est du passé. Nous n’avons pas été envoyés pour rejouer cette histoire une troisième fois. Il y a plus important. »
Ouvrant son sac, il en sortit une carte postale, qu’il posa sur la table et poussa en direction du détective. On y voyait le tableau d’Érasme Ennare, « Portrait de la femme au regard dérangé ».
« Il est impératif que nous retrouvions l’Instrument, sans quoi ce tableau ne pourra plus exister. »
Le détective regarda son interlocuteur avec deux grands yeux ronds, comme l’on regarde quelqu’un qui vient de nous dire que Golden Sun 3 est un bon jeu.
« … qu’est-ce que c’est que ce délire, petit ? » parvint-il à articuler. Mais Finn le regardait d’un air si sérieux que la fin de sa phrase se perdit dans le silence.
« C’est dommage que vous ne vous souveniez plus de 2025 », finit-il par dire, « ça m’épargnerait des explications. Mais bon, on n’y fera rien, je suppose. Je vais donc devoir vous parler de l’Organisation de l’Ombre.
- Je t’écoute. Sois convaincant.
- Comment dire… nous sommes un conglomérat quasiment tout-puissant, qui a la main-mise sur la plus importante des puissances.
- Euh… le nucléaire ?
- La narration. Vous avez forcément remarqué les anomalies présentes depuis le début de ce récit. Des plans en extreme close-up, des doubleurs de haute volée, une bande originale se déclenchant dans les moments opportuns, et le tout avec la complicité des protagonistes, admettez que ce n’est pas quelque chose que vous voyez tous les jours…
- Je dois dire que depuis le début de cette affaire, je me sens dépassé…
- Avez-vous seulement remarqué que vous n’étiez plus dans votre monde d’origine ? »
Les yeux déjà ronds du détective s’élargirent. Mais que racontait encore cet olibrius ?
« Pourtant, c’est la vérité, détective. Promenade-les-Pins, votre village, l’endroit où vous avez fondé votre cabinet, y était une anomalie placée par l’auteur. Il voulait un détective dans son récit. C’est uniquement pour cette raison que vous existez.
- Mais… que… qu’est-ce que c’est que ce délire, encore ?
- Un délire, vraiment ? Promenade-les-Pins et le pays où nous nous trouvons ont un point commun. Dans le monde de l’auteur, ces deux lieux sont fictifs. »
Le détective but une gorgée de café supplémentaire. Il ne pouvait pas croire qu’il écoutait des propos aussi incompréhensibles.
« Ah, tant pis, je vais vous forcer à accepter l’inacceptable. Regardez ma carte d’identité. Regardez ma date de naissance et la date de péremption du document. »
Il lui tendit une petite carte électronique, une carte nationale d’identité française, que le détective saisit vivement. Rappelons à toutes fins utiles que ce récit, contemporain à son écriture et à sa narration, se déroule en juillet 2026.
Pourtant, sur la carte d’identité de Finn Decharjeman, qui n’avait clairement pas été falsifiée, on pouvait lire les informations suivantes :
« Date de naissance : 28/08/2028.
Date d’expiration : 07/04/2052. »
Le détective fut pris de vertige.
« Nous ne venons pas seulement d’un autre monde, détective. Nous venons du futur. »
Chapitre 6
« Avez-vous, détective, déjà lu HG Wells, ou visionné Retour vers le Futur ou ses suites ?
- Hein ? Je connais bien ce film, oui, pourquoi ?
- Il n’y a aucune différence entre le Temps, Quatrième dimension, et l’une quelconque des trois dimensions de l’Espace, nous dit Wells, sinon que notre conscience se meut avec elle. La théorie développée par Wells et reprise par Retour vers le Futur veut que le temps soit une ligne, comme les trois dimensions spatiales, d’où la théorie selon laquelle quelqu’un qui voyage dans le temps ne devrait pas changer de coordonnées géographiques.
- Jusque-là, je te suis.
- Celui qui est en charge de l’Organisation a, par ses propres moyens, développé cette théorie et l’a poussée encore plus loin. Que se passe-t-il quand on modifie un événement dans le passé ?
- Si j’écoute le film, des réactions en chaînes, des paradoxes temporels, et éventuellement des gens qui ne naissent pas.
- C’est une chose. Mais surtout, prenez Retour vers le Futur 2. Que se passe-t-il lorsque l’antagoniste met la main sur l’almanach des sports en 2015 et se le donne à lui-même en 1955 ?
- Le temps est réécrit et cela donne naissance à une réalité alternative.
- Parfaitement. Maintenant, mettons que la réalité d’origine du héros existe toujours quelque part. Parce que c’est le cas. Un paradoxe temporel n’est qu’une illusion, détective. Le problème de la Delorean en tant que machine temporelle est qu’elle ne gère les déplacements que sur quatre dimensions, dont trois limitées par le fait qu’il s’agit d’une voiture.
- Attends… quatre dimensions ? Attends, tu ne vas quand même pas…
- Et pourquoi pas ? Bienvenue dans l’Organisation, détective. Pour atteindre nos objectifs, nous ne raisonnons pas en quatre, mais en cinq dimensions. Et voulez-vous savoir le plus fou ?
- Le plus fou, le plus fou… je ne suis pas sûr que tu sois capable d’en rajouter après des révélations pareilles…
- Ah si, pourtant, j’en suis capable. Nous appelons la quatrième dimension Temps et la cinquième Réalité. Il n’existe pas exactement un nombre parfaitement infini de Réalités, car certains facteurs demeurent immuables. Mais le nombre de Réalités ne cesse tout de même de croître, pour une raison très simple.
- Et quelle est cette raison, au juste ?
- Cette raison, la voici. Chaque fiction créée génère une nouvelle Réalité ou s’intercale naturellement dans une ou plusieurs Réalités déjà existantes. C’est en parvenant à raisonner en cinq dimensions, non en quatre, que l’on parvient à comprendre exactement la portée de ce que les auteurs les plus médiocres nomment à tort “multivers”.
- Bon. Mettons que je te croie. Que se passe-t-il au juste avec l’Instrument ?
- Nous devions nous en emparer et le ramener à la direction. Ensuite, la Psycho était censée l’amener au XIXe siècle à Érasme Ennare.
- Le peintre !
- Oui. Des années plus tard, après le naufrage du Titanic, il se remémore la Psycho et peint son portrait.
- Après le… mais… mais il est mort durant le naufrage !
- Dans cette Réalité, oui. »
Le détective demeura bouche-bée, mais son interlocuteur, qui venait enfin de se faire servir son chocolat chaud au lait de noisette, en but une gorgée avant de poursuivre.
« Le portrait est fait dans une Réalité où il survit au naufrage et meurt dans la galerie de Santa Monica où l’Organisation expose ses œuvres en ce moment-même.
- Attends… mais alors… le tableau volé ici…
- Ah non, ce n’est pas le nôtre, comme vous le devinez. Je ne sais pas qui a volé “Avant le spectacle” dans cette Réalité-ci, mais à mon avis ça a uniquement un rapport avec la disparition de l’Instrument. Bref, ensuite, l’Organisation récupère ce portrait et le transporte dans cette Réalité pour que l’un des membres de l’orchestre du MV Ocean Majesty, le navire qui a coulé, le voie. Cela va créer une réaction en chaîne qui mènera, en dernière instance, à la création de Jamlandia. Quant à l’Instrument, personne ne l’a jamais créé. Il fait une boucle temporelle parfaite. Nous avons besoin de le retrouver pour assurer la création de Jamlandia.
- Mais… mais je dois le retrouver pour le Compositeur !
- C’est problématique. Si vous le donnez au Compositeur, Jamlandia ne pourra jamais être créée. »
Le café du détective ne put survivre à cette échange. À la gorgée suivante, il était froid. Mais comme le détective n’avait pas utilisé ce café pour remonter dans le temps au moyen d’une chaise mystique, ce n’était pas très grave.
« Et cela va entraîner un effet boule de neige auquel vous ne vous attendez pas, détective. Avez-vous entendu parler du champ morphogénétique ?
- Qu’est-ce que c’est que ce concept, encore ?
- Une théorie parascientifique, selon laquelle la mémoire collective ne serait pas stockée directement dans notre cerveau, un peu comme les données d’un ordinateur stockées dans un serveur distant. Dans des circonstances particulières, il peut devenir possible, pour certaines personnes avec un sens de la perception extraordinaire, d’accéder à cette mémoire collective.
- Hein ?
- Cette théorie, documentée depuis 1922, fut notamment le champ d’études de Rupert Sheldrake et de Kotaro Uchikoshi. Dans les faits, le champ morphogénétique a surtout permis à l’humanité de créer de nombreuses œuvres de fiction. Car, certes, la fiction génère des Réalités. Mais l’inverse est aussi vrai. Des Réalités génèrent des fictions.
- Tu m’as l’air calé, p’tit gars.
- J’ai été à bonne école. C’est ma mère la narratrice, vous savez.
- Tu m’as donné énormément d’informations en très peu de temps. Tout détective que je sois, ça fait beaucoup à assimiler.
- C’est pas fini. Si je vous ai parlé du Temps, de la Réalité et du champ morphogénétique, c’est pour une bonne raison, détective. »
À ce moment-là surgit la Psycho. Elle se pencha sur son copain et l’embrassa avant de s’asseoir sans aucune élégance sur la chaise voisine. Le détective avait très envie de l’interroger, mais elle avait choisi un très mauvais moment : Finn n’avait pas fini son exposé.
« Dis-donc chéri », intervint-elle, « t’es vraiment obligé de tout déballer comme ça ?
- Au lieu d’essayer de le buter, et si tu acceptais de travailler avec lui, juste une fois ? »
La jeune fille à la robe militaire fit une moue qui aurait pu passer pour mignonne, si elle n’avait pas la veille tenté à plusieurs reprises de poignarder le détective.
« Alors ? » reprit le détective sans se démonter. « Le champ morphogénétique ?
- Prenons un exemple concret. Dans une certaine Réalité générée par une fiction, un homme voyage dans le temps dans le seul but de poser sur des tableaux. Ce voyageur temporel a eu un impact considérable sur le plan morphogénétique.
- Comment donc ?
- Pour commencer, lorsqu’il fut condamné à mort pour sorcellerie au moyen-âge, quelques siècles plus tard, un peintre représenta cette condamnation. Ensuite, au début du XXIe siècle, un auteur de bande dessinée accéda au champ morphogénétique et représenta cette histoire. C’est à ce moment que la fiction généra cette Réalité, qui existait pourtant préalablement, car sans cette condition, la bande dessinée n’aurait jamais pu exister, pas plus que le tableau. Mais ça ne s’arrête pas là. Vous avez vu les tableaux d’Érasme Ennare, je crois ? Ils sont tous exposés sur le site web d’Origami Onirique.
- Je les ai vus, oui.
- Ce voyageur temporel est le sujet de sa seconde toile, “Le temps d’un café”. Mais, et c’est là que ça devient intéressant, cette toile n’a été peinte que dans la Réalité dans laquelle le peintre a survécu au Titanic.
- Mais alors elle ne devrait pas se trouver là ?
- Et pourtant elle s’y trouve, pour une très bonne raison que je vous ai déjà expliquée.
- … vous l’avez déplacée…
- Bon chéri », intervint la Psycho, « t’es mignon, mais t’abrèges ?
- J’y arrive, j’y arrive. Jamlandia existe dans cette Réalité, détective, il n’y a pas à en douter. Mais Jamlandia est issue d’une boucle causale lancée par l’Organisation. Si nous ne parvenons pas à instaurer cette boucle, un phénomène rare mais extrêmement dangereux va se produire : toute la Réalité dans laquelle nous nous trouvons va s’effondrer sur elle-même et disparaître. Alors, dans le monde de l’auteur, le jeu vidéo Tomo Jam! ne verra jamais le jour, et l’auteur n’accédera jamais au champ morphogénétique pour procéder à la mise en scène de ce récit, dont il ne se fait que le porte-voix par le biais de ma maman, l’Oratrice. »
Le détective se pinça le nez. Il n’appréciait franchement pas cette situation. Observant son interlocuteur, il lui dit tout haut ce que certains lecteurs pensent probablement tout bas.
« C’est tarabiscoté. Le Compositeur m’a certifié que l’Instrument était un héritage familial de sa femme. Pourquoi devrais-je vous croire ?
- La vraie question, détective », rétorqua d’un seul coup la Psycho, « c’est pourquoi tu devrais le croire lui. Qu’est-ce qui te fait croire qu’il t’a dit toute la vérité ? »
Le détective demeura pensif. Car même si cette jeune fille, manifestement véritablement psychopathe, avait la veille tenté de mettre un terme à sa vie dans un échange des plus perturbants, cette dernière remarque n’en restait pas moins vraie. Quelque chose, dans le Compositeur, dérangeait Éric Antony.
« En dernière instance, ma mission consiste toujours à lui rapporter l’Instrument.
- Non. En dernière instance, ta mission consiste à RETROUVER l’Instrument.
- Si je ne lui rapporte pas, il perd son statut.
- Si tu lui rapportes, tu regretteras que je ne t’aie pas terminé. »
Il plissa les yeux et observa la Psycho.
« Qu’est-ce que je t’ai fait, petite ? Que s’est-il passé en 2025 ? Si vraiment vous venez du futur, quel âge avais-tu ? »
Un sourire carnassier fendit le visage inquiétant de la jeune fille.
« Je me demande si ce que je vais te dire va te traumatiser, détective. Ou si tu vas t’en foutre. Dans ce dernier cas, peut-être bien que la personne la plus psychopathe des deux n’est pas celle à laquelle on pense. »
Le détective et la jeune fille se toisaient tout-à-fait du regard.
« Je venais déjà du futur. J’étais alors âgée de sept ans et demi. Tu t’es rendu compte que si tu empêchais le mariage de mes parents, cela provoquerait un paradoxe qui empêcherait ma naissance, et ainsi espérais-tu, vainement, mettre un terme au projet sur lequel l’Organisation travaillait à l’époque. Alors ? Qu’est-ce que ça te fait de le savoir ? »
Aussi absurde cela pouvait-il sembler, le détective ne parvenait pas à remettre ces propos en question. C’était arrivé. Il n’avait aucun doute là-dessus. Et même, raisonna-t-il, si cela était à refaire…
Une goutte de sueur coula sur sa joue. À présent en face d’un passé irréfutable, il n’éprouvait pourtant aucun regret : car la jeune fille dont il avait tenté d’effacer l’existence prenait à présent un malin plaisir à le tourmenter. Et il n’oubliait pas la triple tentative d’homicide de la veille.
« Tu souffres, détective ? Dis, tu souffres ?
- Émilie… » tenta de la raisonner Finn.
Ce prénom fut un coup supplémentaire porté au détective. Car il en était sûr : il l’avait déjà entendu.
Il eut un haut-le-corps soudain et se leva précipitamment pour se réfugier dans les toilettes du bar. Deux paires d’yeux le regardèrent faire, une inquiète, une sadique.
C’est penché sur un lavabo qu’il sentit une longue vibration. Son téléphone. Il avait désactivé quasiment toutes les notifications, donc il savait de quoi il retournait : Matthias lui téléphonait. Il décrocha.
« Matthias », commença-t-il aussi discrètement que possible. « Changement de programme. La piste que tu suis vient d’être discréditée sous mes yeux.
- Euh, j’ai plus urgent là…
- Quoi ? Et parle plus fort, bon sang, je t’entends pas !
- Je peux pas ! Je suis caché derrière une caisse ! Le borgne arrive !
- Bon sang Matthias, mais dans quelle galère tu t’es fourré ??
- Trop long à expliquer mais j’ai le tableau !
- Quoi ?? Mais… mais… mais je t’avais dit de ne pas le prendre !
- Mais c’est trop bête ! Même si par hasard c’est un faux, il peut sûrement nous donner un indice !
- Ouais, peut-être ! Mais maintenant te voilà fin ! Comment tu comptes échapper au vigile ?
- Je… je sais pas… euh… ah ! Ah merde ! Je dois raccrocher ! »
Ainsi se termina l’appel.
Et un début de colère commença à gronder dans le cœur du détective.
« Ah vous voulez que je collabore. Ah vous voulez que je collabore. Je vais vous en donner, de la collaboration. »
Ses yeux avaient retrouvé la flamme de sa jeunesse. La colère semblait avoir balayé tous ses regrets, toutes ses hésitations. Il sortit des toilettes et reprit sa place assise. Fixant Finn droit dans les yeux, il parla le premier.
« Quel est le programme ? »
Chapitre 7
Finn sortit de sa poche un objet semblable à une bille et le posa par terre. La Psycho se leva. Le détective gardait un œil sur elle.
Finn saisit une carafe d’eau sur une table voisine (la carafe était en forme de tambour taiko) et versa de l’eau sur la bille. Celle-ci fondit et prit la forme d’une sphère parfaitement collée au sol. De cette sphère se dégageait une lumière violette.
La culture japonaise nous enseigne qu’il faut, en tous temps, comprendre que l’humain est complexe et régi par des motivations, et qu’il n’existe pas de concept tel que le bien et le mal. L’Organisation de l’Ombre est constituée d’individus peu recommandables. On y trouve des tueurs. Des gens en prison. De minables petits chefs persuadés de leur supériorité sur leurs sous-fifres.
On y trouve aussi des gens assez ordinaires. Personne, en me croisant dans la rue, ou en croisant notre costumière dans un défilé de mode, ne se dirait « Tiens, voilà quelqu’un qui travaille pour une entreprise criminelle ».
La culture japonaise nous enseigne aussi que le violet est synonyme de mort. C’est pourquoi certaines œuvres de fiction occidentales subissent une véritable censure de couleurs en arrivant au Pays du Soleil Levant.
Pourtant, l’auteur souhaite ici pousser la première théorie. Si, en vertu des lois immuables du yin et du yang, rien n’est tout noir ou tout blanc, alors le violet aussi peut être ambigu.
Le détective n’était pas japonais. Il regardait désormais avec une véritable fascination la chose que le jeune homme avait fait surgir en deux gestes experts. Il en aurait presque lâché la Psycho du regard.
« Après vous, détective.
- Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
- Non, attends, Finn, il va se méfier. Vaut mieux que j’y aille en premier. »
La Psycho, sans laisser le temps à quiconque de réagir, posa les deux pieds sur la sphère lumineuse.
« À tout de suite », dit-elle, et elle disparut.
Ça n’avait pas été un déluge d’effets spéciaux. Elle avait juste disparu. Comme ça. Comme un personnage de jeu vidéo mal codé.
« Ça mène où, votre truc ?
- Vous verrez bien, détective. De toute façon, ce n’est pas comme si vous aviez beaucoup d’autres choix, si ? »
En grommelant, le détective termina d’une traite son café devenu glacé, posa des pièces sur la table et se plaça sur la sphère. Il ne se passa rien.
« Clignez des yeux », précisa son interlocuteur.
C’est ce qu’il fit. Un clignement plus tard, il était dans un endroit complètement différent. Un endroit qui lui semblait familier.
Des bureaux poussiéreux remplis de cartons. Par les fenêtres, on voyait la plage. Mais ce n’était plus Jamlandia. Il avait instantanément traversé frontières et Réalités et avait abouti à un endroit dans lequel il avait déjà mis les pieds par le passé.
Les locaux de l’Organisation.
Assise sur une chaise de bureau retournée, les mains appuyées sur son dossier, la Psycho regardait le détective.
« Ça aurait été tordant si ça avait été un piège », releva-t-elle.
Le détective n’eut pas le temps de répondre : Finn surgit à son tour.
« Nous devons parler à l’Artiste.
- … l’Artiste ?
- C’est le chef du projet Jam. Il nous faut un support logistique si nous voulons retrouver l’Instrument disparu au plus vite. »
Finn ouvrit une porte, et le trio s’y engouffra, le détective fermant la marche. Il était hors de question pour lui de tourner le dos à la Psycho.
Dans le couloir, beaucoup plus propre que le bureau qu’ils venaient de quitter, le détective vit sur le mur un portrait. Sur ce portrait, sous lequel on pouvait lire EMPLOYÉ DU MOIS, figurait un homme souriant aux cheveux bruns courts. Ce type a une jambe de bois, se dit le détective, sans réellement savoir d’où lui venait cette conviction.
Ils suivirent plusieurs couloirs. D’un seul coup, ils passèrent dans un tube en verre se situant sous la mer, ce qui était pourtant impossible physiquement.
En franchissant la porte suivante, ils se retrouvèrent dans un couloir éclairé de néons : dehors, c’était la nuit, ce qui n’eut pas l’air d’émouvoir les deux agents d’O². Pas plus qu’ils ne s’émurent en ouvrant enfin la dernière porte qui les mena à un bureau éclairé par le soleil de midi.
« Salut la compagnie ! »
L’homme qui les attendait, appuyé nonchalamment sur le rebord d’une table sur laquelle était posé l’Attrape-Cœurs de Salinger, n’avait rien à voir avec ce qu’on attend d’un employé travaillant pour une société se faisant appeler « Organisation de l’Ombre ». Il avait une apparence des plus décontractées. Une chemise à fleurs, des lunettes légèrement teintées d’un étrange dégradé allant du rose vers le bleu dont les branches étaient faites d’écailles de tortue et une longue chevelure brune qui n’avait pas connu de shampooing depuis des temps immémoriaux composaient le look d’un type qu’on imaginait sans peine consommer des substances récréatives. En l’occurrence, il consommait un sandwich, tout en essayant de remettre péniblement sur ses cheveux un bandeau qui n’était clairement pas de la bonne taille pour sa tête.
« Alors, la Relève, qui c’est qu’tu nous amènes ?
- Ce détective va travailler avec nous », répondit Finn.
« Cool, mec. Ça nous changera des brutes épaisses et des meufs névrosées. »
Le détective parla.
« Vous êtes hippie ?
- Mec ! Pas cool ! Me traite pas de hippie ! Tu vois pas qu’j’suis complètement beatnik ??
- Hein ?
- Passke tu vois, le hippie en mode peace and love là, j’m’y r’connais pas du tout, mec, c’est rien qu’des sales copieurs hein. Et pis des fois dans la vie faut pas avoir peur de cogner. Enfin bon, t’inquiète hein, j’déconne… »
Tout en écoutant parler son interlocuteur, le détective ne put s’empêcher de remarquer que la Psycho jouait avec un couteau. Un frisson le traversa.
« Bon les gars, qu’est-ce qui vous amène ? Ça y est, il est fini, l’projet ?
- On a besoin de support, l’Artiste. On s’est fait couper l’herbe sous le pied.
- Ah, pas cool… vous savez par qui ?
- Par quelqu’un qui connait l’Organisation, de toute évidence. Ou peut-être même par quelqu’un de l’Organisation.
- Et comment vous pouvez savoir ça ? » se hasarda le détective.
« La lettre dans le double-fond du coffre, c’était bien nous. Mais la carte de visite O² ? Elle y était déjà quand nous sommes passés.
- Des imposteurs ? Ah, pas cool… c’est d’la mauvaise vibe ça.
- Vous êtes vraiment en charge ? » d’emanda le détective, soupçonneux.
« Y paraît… » répondit le beatnik. « Mais bon… c’est pas moi qu’vous d’vriez consulter, les gars… c’est ton daron, la Relève…
- C’est pas faux », répondit Finn, « papa devrait nous trouver quelque chose. Bon, on te laisse, l’Artiste.
- Ouais… soyez cools… c’est pas grave si vous échouez, personne vous en voudra… »
Alors qu’ils allaient quitter la pièce, l’Artiste s’adressa une dernière fois au détective.
« Au fait mec… médite là-dessus… à ton avis, l’hiver… ils font quoi, les canards de Central Park ? »
Le détective fut éberlué. Il pensait, naturellement, passer par le couloir par lequel ils étaient venus. En franchissant la porte dans l’autre sens, ils passèrent par un couloir tout à fait différent : on aurait dit la galerie des glaces du château de Versailles.
Au bout, un ascenseur les fit descendre. Le détective fut pris de vertige quand, après avoir franchi un couloir supplémentaire, ils se retrouvèrent sur le toit de la célèbre tour commerciale qui surplombe le quartier tokyoïte de Shibuya. Ils descendirent, au milieu d’habitants de la capitale nippone qui les ignoraient tout à fait, et empruntèrent une porte de service. Un nouveau couloir les amena à leur destination : une porte en bois massif sur laquelle avait été gravée l’inscription suivante :
ORGANISATION DE L’OMBRE
RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT
Finn frappa à la porte. Et de nouveau, une situation absurde se produisit.
L’homme qui leur ouvrit était vraisemblablement son père. Il semblait pourtant trop jeune pour avoir un fils qui allait sur sa vingtaine. Mais Antony se rappela que le fils en question avait dit venir du futur et ne pas être encore né. Ils allaient donc discuter non pas avec son père, mais avec son FUTUR père, ce qui est une nuance très importante.
Ce dernier, un rouquin tout de vert vêtu, avait l’air aussi sympathique que son futur fils, sinon plus encore. Deux logos O² étaient cousus sur sa tenue, l’un sur sa casquette, l’autre sur son pull de…
« Pourquoi avez-vous une tenue d’équipier de fast-food ? » lâcha le détective, quelque peu surpris.
« Eh mais je vous ai déjà vu, vous ! Vous m’avez acheté des crêpes ! »
Devant un échange aussi lunaire, le détective demeura bouche bée.
« Attendez, c’est pas encore arrivé dans votre ligne temporelle, c’est ça ?
- Non papa, attends » intervint Finn, « en fait il a une amnésie partielle.
- Ah, dac. »
La Psycho bâilla.
« Mais du coup, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- On a besoin de matos pour le projet Jam.
- Il est pas bien ton sac ?
- Si, si, mais là on a un problème plus urgent. Il faut qu’on trouve qui nous a doublés.
- Hein ? Quelqu’un a chouré le truc avant vous ?
- Ouais…
- Bon, alors attends, j’ai ce qu’il vous faut. »
Il farfouilla dans un carton sur lequel le détective aperçut les lettres QW. Quelques minutes plus tard, il tendait, victorieux, une caméra de surveillance à son fils.
« Je savais bien qu’il en restait !
- C’est une caméra de surveillance, ça… » remarqua le détective.
« Ouais. Une caméra équipée d’une puce VCT-IM3-TR4.
- Ah génial », réagit son fils, « c’est exactement ce qu’il nous faut. Tu nous ouvres le passage ?
- Dacodac ! »
Le chef de la section Recherche et Développement de l’Organisation de l’Ombre appuya sur un bouton et une porte s’ouvrit. La Psycho, son copain et le détective la franchirent. Et le détective, après tout ce qu’il venait déjà de vivre, ne put s’empêcher d’être impressionné.
Car ils étaient de retour au bar qu’ils avaient quitté au moins une demi-heure auparavant. Et car, à en croire l’horloge accrochée au mur, il s’était littéralement écoulé huit secondes.
« Détective », commença Finn en lui fourrant la caméra dans les mains, « nous avons du travail pour vous. Et que vous nous croyiez ou pas, je peux vous certifier que ça fera progresser votre enquête.
- Qu’est-ce qu’elle a de particulier, cette caméra ?
- Vous verrez. Je vous demande de l’installer pour qu’elle filme le coffre-fort.
- Hein ? Mais… mais il est vide, à quoi bon ??
- Faites-le, s’il vous plaît. Ensuite, demandez au Compositeur ou à sa femme à quel moment le vol a été découvert.
- On est vraiment obligé de bosser avec ce loser ? »
Ne relevant pas la remarque désobligeante de la Psycho, le détective opina du chef.
« Et on se retrouve comment ?
- On donne un concert à 15 heures sur la Place Saxo. Venez nous y rejoindre. »
Cela semblait très clair au détective, qui retourna au palais, installa la caméra et interrogea effectivement le Compositeur, ce qui lui permit d’apprendre que le vol avait été constaté le 7 juillet vers 18 heures.
Le concert d’Origami Onirique avait attiré un monde colossal, et le détective avait eu du mal à se frayer un chemin. Il se demandait comment ce duo, uniquement venu au départ pour dérober un objet au gouvernement, était parvenu en si peu de temps à obtenir un tel succès national. Mais à vrai dire, en écoutant leurs riffs endiablés semblant venir d’outre-temps, il commençait à comprendre. Ce n’était pas juste de la musique : c’était le reflet de leurs âmes torturées. Et quand la chanteuse est psychopathe, il y a au moins une âme qui a tout loisir d’être torturée.
Le concert dura jusqu’à 16h30. Le détective se présenta alors en coulisses, et on le conduisit.
« Alors ? » demanda le joueur de trombone.
« Alors », repartit le détective privé, « j’ai fait ce que vous m’avez demandé.
- La date ?
- 7 juillet, 18 heures.
- Bon. »
Finn ouvrit son sac très simplement - la reconnaissance digitale qui avait failli coûter la vie à Éric Antony la veille - et en sortit un tube très fin. D’un clic sur un bouton, un clavier sortit d’un côté, un hologramme d’écran de l’autre.
« Avez-vous compris comment marche la caméra, détective ?
- Avec tout ce que j’ai vu, il me semble clair qu’elle filme le passé.
- C’est un poil plus complexe, mais c’est l’idée.
- On l’a créée pour savoir ce que t’avais foutu dans des chiottes où on t’avait enfermé », précisa la Psycho. Elle semblait prendre un malin plaisir à tourmenter le détective avec des informations factuelles qu’il ne pouvait vérifier, mais il choisit, pour sa propre santé mentale, d’ignorer la jeune fille.
Pendant ce temps, Finn rembobinait le temps sur son écran. Il s’exclama soudain :
« Là ! »
Éric Antony et la Psycho se penchèrent sur l’écran. La Psycho en lâcha le briquet qu’elle tenait jusqu’alors en mains et manqua de se décrocher la mâchoire.
« Mais… mais… mais c’est pas possible ?? »
Un homme venait sous leurs yeux d’escamoter l’Instrument et de placer dans le coffre-fort la carte qui avait déclenché toute cette histoire. Cet homme, tout de bleu vêtu, portait un casque audio et des lunettes noires. Les deux musiciens et le détective murmurèrent alors d’une seule voix :
« Le Chef d’Orchestre… ? »
Chapitre 8
Le détective Éric Antony avait prononcé ce nom en même temps que les deux musiciens membres de l’Organisation de l’Ombre.
Le Chef d’Orchestre.
Il n’avait pourtant aucune idée de ce qu’il signifiait. C’était sorti tout seul. Le détective savait, d’instinct, que c’était encore un signe de ce passé oublié, cette affaire qui avait arraché la quasi-intégralité de l’année 2025 de sa vie.
La Psycho ramassa son briquet et son visage se déforma pour laisser place à la colère.
« Non mais pour qui il se prend ce pignouf ? Ça nous donne une mission et c’est même pas foutu d’assumer ? Mais je vais le terminer ! »
Finn était pensif. Tout semblait accuser le Chef d’Orchestre. C’était presque trop facile. Il rangea son ordinateur et se tourna vers le détective.
« Vous avez retrouvé une partie de vos souvenirs, détective ? Vous savez qui est cet homme ?
- Pas vraiment… c’est sorti tout seul.
- Ah, je vois. C’est le Chef d’Orchestre.
- Oui, je sais, ça vient d’être dit à l’instant.
- C’est le chef opérationnel de toute l’Organisation de l’Ombre.
- Mais ce n’est pas lui le fondateur, je me trompe ?
- Comment le savez-vous ? » demanda Finn, interloqué.
Le détective avait de plus en plus de réminiscences. Il était incapable d’expliquer comment, mais les informations dont il avait besoin revenaient de plus en plus. La structure de l’Organisation lui apparaissait, ainsi qu’une partie de ses employés. Il se souvint de cet homme dont il avait vu le portrait le matin-même dans les locaux de l’Organisation. L’employé du mois. Il s’était dit en le voyant que cet homme avait une jambe de bois. À présent, il avait une conviction supplémentaire : cet homme était le père de la Psycho. Et encore une fois, il n’avait pas besoin de preuves. Il le savait, car il avait tenté d’empêcher la naissance de cette jeune fille en prévenant le mariage de ses parents.
C’était comme si le puzzle de son esprit se remettait en place tout seul. Comme si on utilisait une application pour terminer un Rubik’s Cube sans avoir à réfléchir. Comme si on parvenait à obtenir la meilleure note à un examen en ayant bourré sa trousse d’anti-sèches, sans que jamais un seul surveillant n’ait l’idée de venir vérifier.
Il savait. Il ne savait pas pourquoi. Il ne savait pas comment. Il lui manquait des détails. Mais il savait. Mais ces connaissances suffiraient-elles à aller au bout de cette affaire, dont la complexité grandissait à chaque chapitre ?
« Il y a quelque chose qui ne va pas », lâcha Finn. « Ça ne peut pas être Maestro.
- Je sais de quoi tu parles », rétorqua sa petite amie. « Son équipement, hein ?
- Ouais. Pourquoi il serait revenu aux lunettes noires ? »
Analysant les propos de ses jeunes interlocuteurs, le détective comprit que le Chef d’Orchestre avait troqué ses lunettes noires contre autre chose. Quant à savoir quoi, il n’en avait aucune idée. Il n’avait d’ailleurs pas à fouiller dans ses souvenirs : il n’avait rencontré le Chef d’Orchestre qu’une seule fois, et ce jour-là le dirigeant d’O² ne portait que lunettes noires et casque audio.
« Il vient d’une autre ligne temporelle, ou alors il fait ça pour brouiller les pistes », conclut la Psycho.
« Ou alors ce n’est vraiment pas lui.
- Non mais chéri, t’es chou, mais tout le monde ne peut pas accéder à ce coffre-fort, l’ouvrir et y déposer une carte de visite au nom de l’Organisation.
- Dîtes », intervint le détective. « Et si nous allions le confronter, votre chef ? »
Un lourd silence s’ensuivit. La solution semblait évidente. Mais la Psycho réagit finalement.
« Tu sais où il est, toi, Finn ?
- Eeeuh… »
Le détective comprit. Dans une société qui joue avec les lois de la physique comme avec des briques de construction danoises, une société qui opère à l’échelle d’une planète démultipliée par les voyages temporels et par le principe de multiples dimensions, retrouver un homme capable d’être partout et nulle part relevait de l’impossible.
« Par exemple », dit Finn, « je sais qu’il a dîné avec Guillaume II fin janvier 1905, mais ça ne nous servira pas : ni Jamlandia ni l’Instrument n’existaient dans son esprit à ce moment-là…
- Comment peux-tu le savoir ? » réagit soudain le détective.
« Bah, il venait de 2025…
- Si on raisonne en cinq dimensions, tous les Chefs d’Orchestre sont suspects. Celui qui venait de 2025. Le Chef d’Orchestre contemporain. Un Chef d’Orchestre venu du futur. Si ça se trouve, celui qui vous a confié la mission n’est même pas au courant.
- Je vais quand même lui botter les fesses », déclara péremptoirement la Psycho. Elle saisit sa guitare électrique et partit, sous les yeux médusés de son copain et du détective.
Finn reporta son attention sur Éric Antony.
« On ne la raisonnera pas. Il faut qu’on trouve le Chef d’Orchestre avant elle.
- Tu vas réutiliser une de ces billes, là ?
- La sphère de téléportation ? J’en ai pas d’autre.
- Mais alors, vous ne pouvez plus…
- Revenir aux locaux de l’Organisation ? Mais bien sûr que si. Suivez-moi. »
Finn prit son trombone à coulisse et interpréta quelques notes. Après tout ce que le détective avait vécu ces dernières 24 heures, il ne parvint pas à être étonné de voir surgir un vortex dans les airs.
« Par contre », précisa Finn, « dépêchons-nous, ça dure huit secondes.
- Mais dans le fond, pourquoi huit à chaque fois ?
- Pourquoi pas ? D’ailleurs, c’est le chapitre 8, là. »
Ils franchirent le vortex qui se referma derrière eux. Éric Antony n’était pas très content.
« Tu te moques de moi, là, petit.
- Ah, mais je devez vraiment expliciter le rapport entre le chiffre 8 et le symbole de l’infini ? Misère… »
Le détective laissa tomber, réalisant que cette discussion était la plus stérile qu’il ait eu depuis bien longtemps. Ils n’eurent qu’à franchir une porte pour retrouver un homme qu’ils avaient rencontré la veille, avec exactement le même sandwich, et les mêmes rayons du soleil de midi perçant à travers les fenêtres.
« Bah vous revoilà ? Vous étiez pas partis, y a genre, cinq minutes ?
- Plus de temps s’est écoulé pour nous. On veut voir le Chef d’Orchestre. Tu sais où il est ? »
L’Artiste se redressa, et prit un air inscrit à l'inquiétude.
« Oulah mec, t’sais bien que je m’y frotte pas trop quand j’peux l’éviter, le patronat et moi c’est pas une longue histoire d’amour hein…
- On doit le voir. Tout de suite. En tant que chef de projet, t’es censé pouvoir le contacter.
- Ah misère. J’vois qu’j’y couperai pas. Bon… »
Il ouvrit un tiroir et en sortit un smartphone. Le détective nota qu’il ne semblait pas à l’aise avec cet objet.
Mais déjà, l’Artiste, en quelques tapotements, téléphonait.
« Ah, j’vais mettre son truc là… le haut-parleur holographique… »
Et soudain le visage d’un homme fut projeté dans la pièce. Cet homme, vous l’avez compris, était le Chef d’Orchestre en personne. Et en effet, il ne portait plus de lunettes noires. Ses lunettes actuelles, intégrées à un casque audio d’inspiration steampunk, avaient un verre rouge et un verre bleu, comme les anciennes lunettes 3D. Il parla.
« L’Artiste ? Que se passe-t-il ?
- Ouais mec, j’te donne un coup d’bigophone, rapport au fait qu’y a l’petit jeune qui te cherche partout…
- Passe-le moi.
- Je suis là.
- Ah, la Relève, c’est toi. C’est en rapport avec le projet Jam ?
- L’objet n’a pas été sécurisé.
- Hein ? Attends, vous avez échoué ?
- Pas encore, mais on a utilisé une caméra quintudimensionnelle pour constater qu’un homme avec votre apparence avait volé l’objet avant nous, et laissé une carte au nom de l’Organisation.
- … Hein ? Comment est-ce possible ?
- Pourquoi ça ne le serait pas ? » intervint le détective.
« Tiens, détective Antony. Vous collaborez avec nous, maintenant ?
- Nous devrions avoir une vraie discussion, à l’occasion, vous et moi.
- Peut-être. En attendant, écoutez-moi bien. J’existe, à titre humain, dans une multitude d’univers. Mais il n’y a qu’un seul Chef d’Orchestre. Je n’ai aucune raison de confier une mission à mes employés et de leur couper l’herbe sous le pied. C’est ridicule.
- Et si vous aviez réalisé quelque chose dans le futur et aviez décidé de…
- Non ! » le coupa le Chef d’Orchestre. « Non. Car j’ai une déontologie. Et je ne vous l’expliquerai pas moi-même, car toute l’Organisation la connait. C’est tout simplement ridicule d’envisager que j’aie voulu interrompre moi-même une mission en cours.
- Qu’est-ce qu’on va faire ? » demanda la Relève.
Le plafond s’ouvrit. Une plate-forme en descendit. Le Chef d’Orchestre avait fait son apparition en personne. Il avait donc jugé la situation assez problématique pour interrompre ce qu’il faisait.
« Je vais devoir intervenir moi-même », conclut-il.
« Au fait Maestro », ajouta son jeune employé, « vous voudrez peut-être savoir que la Psycho a décidé, pour la citer, de vous terminer et de vous botter les fesses.
- Pas un problème. Bon, allons-y. Sans-Visage ?
- L’interface de téléportation vous attend, Maestro », répondit une voix sortie de nulle part… une voix que j’ai déjà entendue, pensa, sombre, le détective.
« Tu viens avec nous, l’Artiste.
- Quiquoi ? Oh, galère ! »
Ils empruntèrent une porte dérobée qui n’était pas là lors de leur visite précédente, et se retrouvèrent directement dans la salle du coffre-fort, là où toute l’affaire avait débuté.
Le Chef d’Orchestre, pensif, en fit le tour.
« Rien à faire. Il me faut une aide supérieure. L’Oratrice, je te demande de casser le récit et de m’apporter une réponse. C’est un ordre direct de ton supérieur. »
Malheureusement, les voies de l’Auteur sont impénétrables. Le Chef d’Orchestre avait, certes, la capacité de savoir les événements ayant lieu dans un rayon de six paragraphes autour des endroits du récit où il apparaissait ; mais même ainsi ma modeste narration ne lui aurait été d’aucun secours.
Car l’Auteur aussi m’a donné des consignes.
Ceci est, techniquement, le troisième paragraphe après la dernière apparition du Chef d’Orchestre dans le récit, ce qui signifie qu’il n’a pas la possibilité de prévoir la suite des événements, ou du moins qu’il ne devrait pas avoir le temps de réagir.
« Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ?? » fit-il dans le vide, sous le regard interloqué du détective. « Attends ! Non, attends, pas lui ! »
Il était déjà trop tard. Des soldats lourdement armés les tenaient en joue. Et un homme, se détachant du contingent, s’approcha d’eux. Cet homme, Éric Antony lui avait déjà parlé à plusieurs reprises. Et maintenant que cet homme portant un casque et des lunettes noires faisait face au Chef d’Orchestre, le détective constatait en direct que ses intuitions étaient fondées.
C’était clairement le même homme.
Le Compositeur était le Chef d’Orchestre.
Chapitre 9
« Merci, Éric Antony. Vous m’avez apporté ce que je recherchais.
- Qu’est-ce que c’est que cette mascarade, Compositeur ? Où voulez-vous en venir ? Qui êtes-vous ?
- Moi ? Mais je ne suis que l’humble chef d’État de Jamlandia. Et ça n’aurait pas duré, si le plan de cet homme avait abouti. »
Le Chef d’Orchestre et le Compositeur se faisaient face. Le dirigeant de l’Organisation de l’Ombre et le chef d’État. Un chef d’État qui avait utilisé l’étiquette de l’Organisation pour faire intervenir le détective et, in fine, capturer le dirigeant-même d’O².
« Pas cool », lâcha l’Artiste, « y s’passe quoi, là ? »
Le Compositeur tira de sa poche un petit objet fin et doré. C’était l’Instrument.
« Détective, nous n’avons plus besoin de vous. Nous vous enverrons vos honoraires. Vous avez nos remerciements les plus sincères.
- Mais… c’est vous qui l’aviez depuis le début ? Mais alors pourquoi me demander de le rechercher ??
- Parce que c’était la façon la plus simple de faire sortir de son trou l’homme qui voulait m’en déposséder. N’est-ce pas, Chef d’Orchestre… ou devrais-je dire Arsène Émarne ? »
Personne ne fut particulièrement soulevé d’indignation par cette révélation, parce que dans les faits, personne dans la salle ne connaissait ce nom. Le Chef d’Orchestre regarda son interlocuteur de haut et lui répondit :
« Bien joué, Arsène Émarne. »
L’Artiste se laissa tomber par terre, se mit en tailleur, et prononça cette phrase :
« Alors là ça m’dépasse. »
Il sortit quelque chose de sa veste. Mais le Compositeur l’interrompit.
« Nous sommes quand même dans un palais présidentiel. Je vous demanderai de vous abstenir.
- Meeeeec… pas cool… » répondit l’Artiste en rangeant son joint.
« Alors il y avait vraiment deux Chefs d’Orchestre ? » demanda Finn.
« Je vous assure qu’il n’y a qu’un seul Chef d’Orchestre », répondit l’intéressé, « et je suis bien placé pour le savoir. Cet homme et moi sommes deux faces d’un même dé. Ce n’est pas moi dans le futur. Ce n’est pas moi dans le passé. C’est moi dans un autre monde, voilà tout.
- Mais comment peut-il connaître votre existence ? » demanda le détective, passablement dans l’incompréhension.
« J’ai bien ma petite idée », répondit le Chef d’Orchestre. « Il a fait comme Érasme Ennare avant lui, voilà tout…
- Érasme Ennare ? » demanda le détective. Il avait l’impression que quelque chose n’allait pas. Soudain, il se rendit compte. La sonorité était trop similaire pour que ce fût une coïncidence. « Mais… mais c’est un anagramme ? VOUS êtes ce peintre ??
- Pas moi. Un autre moi. Un autre moi qui a accédé au champ morphogénétique. »
Cette explication, bien sûr, aurait pu contenter n’importe quelle personne qui aurait vécu le quart des aventures que vous venez déjà de lire. Mais Éric Antony demeurait circonspect.
« Non, attendez, si personne n’a menti, c’est un peintre du XIXe siècle, comment se pourrait-il que…
- Ah que vous êtes obtus, détective. Apprenez que tous les Arsène Émarne sont nés en 1822. »
Cela fut peut-être le plus gros choc subi par le détective. Que le Chef d’Orchestre, dirigeant d’une structure capable de plier les lois-mêmes de l’espace-temps, fût issu du XIXe siècle, pourquoi pas. Mais dans ce cas, comment se faisait-il que quelqu’un qui était censé venir de la même époque fût là, en 2026, dans la force de l’âge, chef d’un micro-État ? Ce dernier s’exprima.
« Nous avons vécu la même chose, toi et moi, Chef d’Orchestre. Nous avons tenté et réussi l’impossible. Mais nos trajectoires ont varié. Alors que tu devenais le chef de cette structure improbable, je suis seulement devenu chef d’État. Mais comme notre homologue peintre, tu l’as deviné, j’ai accédé au champ morphogénétique. Je me suis vu, pas seulement en charge d’un État, mais d’un organisme inexplicable. J’ai vu dans mon esprit le logo O². Et j’ai su. J’ai su qu’un autre moi, quelque part, avait fait bien mieux que de devenir chef d’État.
- Si tu es comme moi », rétorqua son homologue, « tu devrais détester les monologues.
- Touché. De toute façon, il n’y a guère besoin d’en rajouter. À l’exception du détective, vous êtes tous en état d’arrestation.
- Vraiment ? » sourit le Chef d’Orchestre. « Tu penses pouvoir enfermer des représentants de l’Organisation de l’Ombre ? Ha ha ha, elle est bien bonne celle-là. Réalises-tu que notre structure-même est en charge du récit ? L’Oratrice ! »
Cet appel à la narration, contrairement au précédent, allait trouver une réponse. Car une jeune fille survoltée m’avait rejointe quelques minutes plus tôt. Je lui ouvris la porte du récit et elle s’y engouffra, armée de sa guitare électrique.
Avec un sourire carnassier, la Psycho tomba au beau milieu de la pièce et joua une dissonance. Cette dernière brisa proprement les armes tenues par les soldats. L’Artiste, qui s’était remis debout, s’approcha soudain du Compositeur. Il avait anéanti toute distance sociale entre eux, et le chef d’État eut un mouvement de recul. Mais l’Artiste se contenta de lui prendre des mains, avec une force complètement inattendue, l’Instrument. Ce fut à ce moment que le détective réalisa de quel instrument il s’agissait : c’était un kazoo.
L’Artiste mit son index et son majeur sur sa tempe et fit un geste de salut ponctué par cette phrase :
« Bon, bah… mission accomplie, finalement… »
Finn fut le suivant à agir. Il sortit quelque chose de son sac. Jetant ladite chose au sol, il déclencha un puissant nuage de fumée.
Le détective et le Compositeur toussèrent. Les soldats, munis de masques à gaz, n’eurent pas à s’en préoccuper.
Lorsque le détective retrouva l’usage de la vue, il constata que tous les membres de l’Organisation de l’Ombre avaient disparu. Le Compositeur, furieux, tourna les talons et quitta la pièce, suivi par les soldats. Et le détective, demeuré seul, s’interrogea.
Il resta quelque temps dans la pièce, seul, profitant du calme retrouvé pour faire le point. Mandaté pour retrouver un objet dérobé en apparence par O², il avait finalement assisté en direct à l’escamotage de l’objet bien après-coup. Il avait marché droit dans un piège. Il était d’ailleurs de plus en plus persuadé que le tableau disparu était toujours dans le palais, contrairement à l’Instrument. Par curiosité, il saisit son téléphone et revit le site web de l’exposition tenue par Origami Onirique, « Les Possibles ». Il regarda le tableau « Avant le spectacle ». Zoomant sur l’image, il ne put que constater qu’effectivement, un kazoo, qui ne semblait pas franchement à sa place, y avait été représenté.
Absorbé, il n’entendit pas les pas qui se rapprochaient de lui.
« Détective… »
Il leva les yeux. Melody Oxid, la femme du chef d’État, venait de le rejoindre.
« Je suis désolée. Nous n’avions pas d’autre choix. Et maintenant, les propres actions de mon mari vont vraiment causer sa destitution… »
Le détective la regarda d’un air grave. Son visage avait été ravagé par les larmes. Il n’est pas tous les jours facile d’être le personnage principal d’un récit où rien n’est tout noir ou tout blanc.
« Il va forcément se passer quelque chose », finit par dire Éric Antony. « Ils ne vont pas s’en tenir là, je n’y crois pas. Écoutez, votre mari n’a pas été correct avec moi. Mais la mission que vous m’avez confiée tient toujours. Je retrouverai l’Instrument et je tirerai les choses au clair.
- Merci détective. »
À ce moment-là, son regard fut attiré par un éclat violet provenant du sol. Cet éclat, il l’avait déjà vu et même utilisé.
« Une sphère de téléportation… » murmura-t-il.
Chapitre 10
Lorsque le détective rouvrit les yeux, il regarda autour de lui. Analysa son environnement.
Il s’était positionné sur la sphère de téléportation et l’avait, comme la fois précédente, activée en clignant des yeux.
Dans un premier temps, il vit qu’il faisait grand jour. C’était le matin. Soit il avait voyagé dans le temps, soit ce n’était plus le même fuseau horaire. Il constata ensuite qu’il était sur une terrasse avec vue sur la plage.
Ensuite il se tourna.
Et son sang ne fit qu’un tour.
« MATTHIAS ! »
Son assistant était juste là, étendu au sol sur le ventre, sur une petite flaque de sang.
« MATTHIAS ! Reprends-toi, mon vieux ! »
Le détective le retourna prudemment. Cherchant sur son corps, il localisa la blessure. Elle n’était pas superficielle. Il n’allait pas mourir tout de suite, mais il lui fallait des soins en urgence.
Il y a deux possibilités, raisonna le détective. Soit je suis à Santa Monica, soit ils ont emporté Matthias avec eux.
Mais Matthias n’était pas en état de répondre.
« Détective… »
Il se tourna. C’était Finn.
« C’est toi qui as fait ça ??
- J’en suis techniquement capable. Mais non, ce n’est pas moi. Je suis tout de même chargé d’un message à vous transmettre. Car bien sûr, nous savions que vous nous suivriez.
- Tu me le diras après ! Qui a blessé Matthias ??
- Il était là lui aussi en 2025, mais je ne crois pas que vous l’ayez croisé — enfin, vues les informations dont vous disposiez à l’époque, si votre mémoire avait été intacte, vous comprendriez de qui je vais parler. C’était le Borgne. Mais ça ne va pas beaucoup vous servir. En tant qu’entité transdimensionnelle, l’Organisation garantit à ses membres l’impossibilité technique de se retrouver devant un tribunal… »
Une femme fit son apparition. Vêtue de rouge, elle avait de longs cheveux noirs et des yeux inexplicablement violets. Elle sourit, le sourire maîtrisé d’une personne qui sait se rendre maléfique en un regard.
« Bienvenue parmi nous, détective. Mais ne fais pas attention à moi, j’ai déjà été au premier plan dans de précédents récits, je ne suis ici qu’une modeste figurante.
- Que voulez-vous ?
- Franchement ? Je viens soigner ton assistant. »
Sous le regard dubitatif d’Antony, elle se pencha sur le corps inerte de Matthias.
« Eh, la Relève ! File-moi de quoi le remettre sur pied !
- Tout de suite, l’Atout ! »
Finn sortit de son sac plusieurs produits et des bandages.
« Ouais, ça pisse le sang », constata la jeune femme avec un détachement glaçant. Elle lui retira son t-shirt. Appliqua du produit, banda la plaie. Elle prit ensuite une étrange pierre d’où émanait une aura verte.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?? » demanda le détective.
« Une pierre de fée », expliqua l’Atout en la posant sur l’emplacement de la plaie. « C’est comme une éponge. Laissée à Tara, l’endroit le plus magique du monde, dans une Réalité où les fées existent, elle a littéralement absorbé leur magie. Ce n’est pas aussi bien qu’une vraie fée, mais tu devrais m’être reconnaissant, il sera sur pied en moins de deux. »
Elle se leva et jeta une boîte de comprimés au détective.
« Il a la fièvre, tu lui feras prendre un comprimé à son réveil. J’embarque son t-shirt, il est dégueulasse. »
Sans plus de cérémonie, elle quitta les lieux. Finn tendait déjà un autre t-shirt au détective.
« Bon » fit Antony après avoir rhabillé son assistant. « Il va falloir m’expliquer quelque chose. En admettant que votre motif pour vous emparer de l’Instrument soit fondé, pourquoi maintenant ?
- Comment ça ?
- Pourquoi fallait-il que vous le fassiez maintenant ? Pourquoi pas à un moment où le Compositeur n’est plus le même ?
- Qu’est-ce que ça change ? Dans tous les cas, il faut priver un homme de sa charge de chef d’État à vie.
- Mais pourquoi maintenant ?
- Ah, vous insistez, détective ? Je n’en sais rien. Le Chef d’Orchestre prend les décisions, ici.
- Mais ? Mais il devait bien savoir qui était le Compositeur, non ?? Et ce message que tu devais me transmettre ?
- Ah… je n’en ai plus besoin… » répondit Finn en reculant.
« Détective. Vous voilà. Vous avez tardé à nous rejoindre. Vous vouliez que l’on discute, je crois ? »
Le Chef d’Orchestre venait de faire son apparition. Il avait entre les mains un kazoo doré : l’Instrument symbole du pouvoir du chef d’État de Jamlandia. Le détective, qui avait pourtant tant de questions, faillit perdre ses moyens. Mais le dirigeant d’O² embraya.
« Croyez bien que mon entreprise compatit à vos souffrances, détective. Que voulez-vous… sans adversaire pour se mettre sur notre chemin, il n’y aurait pas d’histoire… »
Le détective, ayant depuis longtemps compris que l’histoire qu’il vivait ne suivait aucune règle traditionnelle, eut une série de réminiscences.
« Pour vous, je ne suis qu’un antagoniste bien pratique, n’est-ce pas ? Quelqu’un qu’on peut manipuler comme une marionnette ? Quelqu’un qu’on peut enfermer dans des toilettes publiques ? Quelqu’un au visage de qui on peut faire exploser un magnétophone pour enfants ? Quelqu’un qu’on peut faire vieillir prématurément de vingt ans ??
- Ah, nous y voilà. L’Organisation doit répondre d’actes qui devraient avoir été balayés de votre mémoire. Pour le vieillissement prématuré, vous vous l’êtes infligé tout seul, détective, et l’auteur vous a fait une fleur en effaçant de votre vie tous les événements de 2025, vous rajeunissant par la même occasion. Il n’a peut-être pas anticipé vos regains de mémoire, mais bon… j’imagine que vous aussi avez la capacité d’accéder au champ morphogénétique.
- Comment ça ?
- Détective. Les événements de 2025 ont bien eu lieu, à tous points de vue. Mais ce récit n’a rien à voir. Vous vous accrochez à des souvenirs qui ne vous appartiennent plus vraiment. Votre village et votre entreprise ont été changés de Réalité par la plume même de l’auteur, comprenez-vous ? Vous n’êtes pas une anomalie. Mais vos souvenirs le sont.
- Mais ? Mais ?? Mais de quel droit l’auteur me prive de mes souvenirs ??
- Des droits ? L’auteur n’aurait pas le droit, détective ? Ha ! Mais enfin ! Vous êtes un personnage fictif, et vous le savez très bien ! Vous devriez être reconnaissant ! Oui, reconnaissant que la personne qui tire toutes les ficelles vous apprécie suffisamment pour vous offrir un roman supplémentaire ! »
Le détective jeta un œil à Matthias. La respiration de son assistant était redevenue normale, ce qui le soulagea.
Se tournant de nouveau vers le Chef d’Orchestre, il dit :
« C’est tout ce que vous avez à dire ?
- J’ai horreur des monologues. Si vous avez une question, posez-la.
- Très bien. Je vous demande de m’expliquer votre projet avec l’Instrument gouvernemental de Jamlandia. Pourquoi fallait-il le récupérer maintenant ? Pourquoi une version alternative de vous, venue du XIXe siècle, est-elle chef d’État, et comment est-il possible que cette version alternative ait été capable, même en admettant le principe de champ morphogénétique, d’anticiper que vous viendriez lui ôter l’Instrument ?
- Ha. Questions pertinentes. Vous voulez vraiment me forcer à faire un monologue, n’est-ce pas ?
- Répondez !
- Rien ne m’y oblige. Mais je vais tout de même satisfaire votre curiosité et celle des lecteurs. Attrapez déjà ça. »
Le Chef d’Orchestre jeta un dossier au détective, qui en lut le titre :
« Mémoire sur l’existence de cinq dimensions ; et sur les conséquences qui résulteraient de leur pleine exploitation par l’Homme »
Le texte semblait ancien, mais une note avait été ajoutée directement sur la première page au stylo bille.
« Rédigé à Paris entre 1840 et 1842 par un auditeur libre non inscrit aux cours de la Faculté des Sciences de Paris, le présent mémoire n’a fait l’objet d’aucune présentation officielle. Nous le présentons ici sans ses annexes, qui n’ont pas été retrouvées. »
« Un auditeur libre… Se pourrait-il…
- Lisez le document. Comme il n’y a pas les annexes, il n’est pas très long. »
Le mémoire tenait en effet sur cinq pages, mais il exposait l’essentiel des théories que Finn avait expliquées quelque temps plus tôt au détective : le Temps et la Réalité comme quatrième et cinquième dimensions, la fiction comme génératrice de Réalité. La Réalité génératrice de fiction, qui découlait de ce principe, n’était par contre pas évoquée.
Lorsqu’il arriva à la fin du document, le détective constata que ses intuitions étaient fondées. L’auteur envisageait de devenir le cobaye de sa propre expérimentation de déplacement spatio-dimensionnel, par l’utilisation d’une machine à laquelle il donnait son nom : le déplaceur spatio-dimensionnel Émarne.
Le Chef d’Orchestre reprit la parole :
« Alors détective, avez-vous compris ?
- Vous êtes… vous êtes…
- Le pionnier du voyage en cinq dimensions. Et je ne suis pas le seul. Car dans de nombreuses Réalités, d’autres Arsène Émarne ont tenté l’expérience. Certains en sont morts. D’autres ont échoué. Et puis il y a ce cas particulier, qui va vous faire frissonner : je suis mon propre ancêtre, détective.
- Hein ??
- L’un de mes homologues s’est retrouvé au XVIIe siècle et y a épousé mon arrière-grand-mère.
- Et les peintres ?
- Leur trajectoire ne les a jamais amenés à conceptualiser quoi que ce soit. Ils ont principalement peint des visions de ce que d’autres Émarne ont vécu. Je crois que ça répond à votre question sur le chef d’État non ? Cet Arsène Émarne s’est retrouvé au XXIe siècle, et le hasard l’a amené à ce poste. Accédant au champ morphogénétique, les peintres Émarne ont eu une vision de cette histoire et ont peint “Avant le spectacle”.
- Et vous-même ?
- Ma propre trajectoire est plus complexe et n’est pas du tout le sujet de ce récit. Quant à savoir comment le Compositeur a pu anticiper ma venue, je crois que vous n’avez pas encore bien saisi que le champ morphogénétique s’affranchit de toute dimension. C’est un champ invisible présent simultanément dans l’intégralité de l’existence. Vous savez déjà qu’Arsène Émarne, en tant qu’individu, a la faculté d’y accéder très facilement. Le Compositeur a su mon plan en y accédant, il n’y a vraiment rien de plus. »
Les pièces du puzzle s’emboîtaient ; du moins celles que le Chef d’Orchestre acceptait de dévoiler au détective. Celui-ci réagit.
« Ça ne me dit toujours pas pourquoi vous aviez besoin de l’Instrument précisément MAINTENANT.
- Savez-vous, détective, qui d’autre accède au champ morphogénétique ? »
La question, abrupte, laissa le détective sans voix. Aussi, son interlocuteur poursuivit.
« Deux auteurs. Celui de ce récit, et celui du jeu vidéo Tomo Jam. C’est de cette convergence qu’est issue cette Réalité. Si nous devions agir maintenant, c’est parce que plus tard, il aurait été précisément trop tard.
- … pardon ?
- Tomo Jam est encore un jeu en développement. C’est un terrain parfait pour implanter l’Organisation. Car détective, notre organisme a la prétention de s’infiltrer partout. Je pense, puisque vos souvenirs vous reviennent par à-coups, que vous ne questionnerez pas la véracité de mes propos si je vous dis que l’Organisation a par la seule force de sa volonté influencé le choix de la mascotte d’un réseau social… »
Le détective ne dit rien. Il ne pouvait le nier. C’était la stricte vérité. Lorsque l’Organisation avait infiltré le réseau social Qwice, il en avait résulté la création du Qwokka.
Resté silencieux depuis tout ce temps, Finn s’exprima :
« Je crois que le détective a eu sa réponse, non ? Dois-je le raccompagner ?
- Pas si vite ! » réagit Antony. « J’ai encore des questions ! »
Le Chef d’Orchestre poussa un long soupir. Il claqua des doigts, et il se produisit alors un événement tout à fait stupéfiant : l’espace se tordit. La terrasse rétrécit. Des murs jaillirent, un bureau, une bibliothèque, des fauteuils. Le détective regarda son interlocuteur incrédule.
« Mais… comment… comment avez-vous… ??
- Avez-vous cru que nous étions dans un monde réel ? Nous ne sommes ni à Jamlandia, ni à Santa Monica, détective. Nous sommes dans les locaux de l’Organisation. Dans ce cadre, j’agis comme le proxy de l’auteur. Ce qui veut dire que j’ai toute latitude pour modifier l’espace. J’ai l’impression que ça va durer, alors prenez place. Un café ? »
Le détective constata qu’un café l’attendait déjà. Il céda à l’invitation du Chef d’Orchestre et s’assit.
« À la bonne heure. Poursuivons donc notre discussion. Que voulez-vous encore savoir ? » fit le dirigeant de l’Organisation de l’Ombre en s’asseyant à son tour en face d’Éric Antony.
« Quelle est la vérité concernant ce kazoo ? Je suis certain qu’on ne m’a pas tout dit, ou qu’on m’a menti !
- En fait », répondit, pensif, le Chef d’Orchestre, « je dois avouer que j’ai moi-même manipulé mes employés en ne leur donnant pas toutes les informations. Mais vous avez l’habitude, n’est-ce pas, la Relève ? »
Finn ne répondit pas.
« Pour nous assurer de la présence de l’Organisation dans Tomo Jam, qui est un jeu de rythme, après avoir dupliqué l’Instrument pour l’envoyer dans le passé, nous allons le remettre en circulation. Il va être l’objet d’un grand concours. La personne qui gagnera le concours gagnera l’Instrument. Bien sûr, notre duo de musiciens participera. Et je pense que Melody, la charmante femme du Compositeur, tentera également sa chance. Vous voyez ? Nous sommes fair-play. Et il n’a fallu que dix chapitres pour aboutir à cette conclusion. Détective, votre enquête touche à son terme. Nous n’avons plus besoin de vous. La Relève ! »
Le jeune joueur de trombone plaqua soudain un mouchoir imbibé de chloroforme sur le nez du détective, qui s’endormit aussitôt.
À son réveil, il était de retour dans son cabinet à Promenade-les-Pins. Il entendit en arrière-plan une trompette — signe évident que Matthias s’était remis.
Sur son bureau, une enveloppe avec le logo O². Il l’ouvrit : elle contenait une épaisse liasse de billets.
C’était la fin de l’enquête du détective. Il ignorait ce qui attendait Jamlandia. L’Organisation, elle, semblait le savoir. Et de toute façon, cette question ne resterait pas sans réponse, car tout cela n’était qu’un prélude au prochain acte des méfaits de l’Organisation de l’Ombre…
JAM WITH O²!

